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> Anecdotes...

La croix du frère Joe


François Joseph Bétancourt

Je rappelle ailleurs le souvenir de quelques pionniers oblats en Colombie-Britannique: les pères Pandosy, Chirouse et Lejacq. Le nom d’un frère mérite aussi une mention spéciale. Il est le premier frère oblat originaire de cette région. Durant soixante-six ans, il s’est identifié à la paroisse Saint-Pierre de New Westminster, comme sacristain et surveillant des écoliers de cette banlieue de Vancouver. Il avait pour nom François Joseph Bétancourt, mais tout le monde l’appelait familièrement frère Joe. Né dans la petite île de Sait Spring, près de Victoria, le 9 janvier 1875, il entre au noviciat des Oblats en 1902 et meurt à Saint-Albert, en 1968, à l’âge de quatre-vingt-treize ans.

Influence remarquable

Malgré sa petite taille, frère Joe sut s’imposer auprès des jeunes par son grand cœur et son dévouement à toute épreuve. Il a formé des centaines d’enfants de chœur à la piété, à la ponctualité et à l’honnêteté. Combien de ses anciens élèves, parvenus au faîte de leur profession, médecins, avocats, juges et évêques, reconnaissent volontiers qu’ils doivent, en grande partie, à ce frère oblat la formation qui leur a permis de devenir célèbres ! Exigeant de ses jeunes une tenue impeccable et une rigoureuse discipline, il savait cependant récompenser les efforts et la bonne volonté de tous. Chaque année, de 1904 à 1955, il organisa pour eux un pique-nique à la plage Kitsilano, à l’ouest de Vancouver. Le jour venu, il entassait les enfants dans un vieux camion Ford. Il fournissait à chacun un sifflet, une sirène ou une crécelle avec la recommandation de faire du bruit durant tout le parcours. La circulation s’arrêtait à leur passage. Les gens, d’abord surpris, regardaient cette bande joyeuse. Puis, souriant, ils se disaient entre eux : « Ah! c’est le pique-nique du frère Joe ! » Le nombre de pique-niqueurs grandissait chaque année. Finalement, le frère dut mettre fin à ses excursions. C’était devenu trop onéreux pour ses quatre-vingts ans.

Sa croix ardemment aimée
Le jour de sa profession religieuse, frère Joe reçut de son supérieur le signe distinctif des Oblats de Marie Immaculée : une croix d’ébène portant un Christ en cuivre doré. Le père la lui fit baiser en disant : « Reçois cette croix et qu’elle te serve de défense et de protection dans la vie. » Tous les matins, par la suite, durant soixante-cinq ans, le frère la baisa avec respect en la suspendant à son cou. Avec les années, à force de frotter sur le ceinturon de sa soutane la croix était devenue tout usée. La figure du Christ avait perdu tous ses traits. Inutile d’ajouter que le frère tenait à sa croix comme à la prunelle de ses yeux. Elle lui servait de modèle, d’appui et de réconfort dans ses prières, ses travaux et ses difficultés, tout au long de ses journées.

Une dure épreuve
Un jour pourtant le frère Joe faillit perdre à tout jamais son précieux trésor. Pendant qu’il s’affairait au ménage, il avait déposé sa croix sur une table, à l’arrière de l’église. Surviennent alors deux hommes à l’allure plus ou moins louche. Ils désirent rencontrer le curé. Le frère leur indique le presbytère de l’autre côté de la rue et retourne à son ouvrage. Un peu plus tard, au moment de quitter l’église, mauvaise surprise ! La croix a disparu. Durant deux jours l’Oblat prie saint Jude pour la retrouver ! Aucun résultat ! Le troisième jour, l’un des deux hommes se présente de nouveau. Il a l’air triste. Timide, il s’explique : « L’autre jour, dit-il, à la vue du crucifix sur la table, mon compagnon a été pris d’une fureur soudaine. Il s’en est emparé et il est allé le jeter dans le dépotoir, à la sortie de la ville. J’en suis désolé et je te prie de l’excuser, car moi, vois-tu, je ne l’approuvais pas... Tu ne me reconnais probablement pas ? J’ai été autrefois un enfant de chÅ“ur dans cette paroisse ! Â»

À ces mots, il remet au frère Joe un colis mal enveloppé de papier journal. Puis, sans rien ajouter, il tourne le dos et s’éloigne lentement. Sans tarder, le frère développe le paquet et, tout ému, retrouve sa bonne vieille croix d’Oblat. Elle avait été nettoyée et polie avec tant de soin que la figure du Christ reluisait « comme une étoile Â» dans ses pauvres mains tout usées elles aussi par le travail.

André DORVAL, OMI