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num. 246 - avril 2002

La pauvreté apostolique
Wilhelm StecklingO.M.I. - Supérieurgénéral
Approfondir les valeurs à l’origine denotre mission Vers une communion plus étroite avec les pauvres
Le vœu depauvreté: idéal et limites Témoignage collectif de la premièrebéatitude
À la suite d’un Maître qui s’estfait pauvre pour nous Conclusion

Chers confrères oblats

Voici la premièred’une série de lettres circulaires que j’ai l’intentiond’écrire sur nos vœux. Je commence par le vœude pauvreté. À l’originemon plan était différent.Je voulais traiter en premier lieu de la mission. Cependantla réunionintercapitulaire m’a fait prendre conscience que la Congrégations’était résolument engagée dans une réflexionsur nos pratiques missionnaires : le projet Pour une immense espérance.La réunion intercapitulaire et mes visites m’ont aussi convaincuque plusieurs éprouvent un profond désir de spiritualitépour être fidèles à leur mission.

En traitant des vœuxj’entends insister sur ce qui motive tout le travail missionnairela relation avec Celui qui nous envoie. Les Apôtres n’ontété envoyés qu’après avoir étéappelés à vivre avec le Maître. « Il en établitdouze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher»(Mc 314). Le Fondateur étaitlui aussiprofondémentconvaincu qu’il fallait commencer de la même façon: «Que fit en effet Notre Seigneur Jésus Christlorsqu’ilvoulut convertir le monde? Il choisit un certain nombre d’apôtreset de disciplesqu’il forma à la piétéqu’ilremplit de son esprit etaprès les avoir dressés àson écoleil les envoya à la conquête du monde…»(Préface de la Règle).

Approfondir lesvaleurs à l’origine de notre mission

Nous sommes aujourd’huigénéralement convaincus qu’il faut travailler àla spiritualité sous-jacente à notre mission. De la régiond’Afrique-Madagascaron m’écrit: « Nous n’avonspas oublié le mandat reçu lors de la dernière consultation:Un approfondissement spirituel ! » […] « Nous avonsbesoin de nous refaire spirituellement.» […] « Nousavons besoin de nous renouveler. » Dans un rapport présentéà la réunion intercapitulaireje lis : « De jeunesprofessionnels viennent à nous en quête de sens ; nousdevons insister… sur la spiritualité. » Une lettrequi me parvenait récemment reprenait le même point : «Lorsque j’ai suggéré Mission et mystique commethème du prochain Chapitre généralj’avaisà l’esprit le besoin de développer une spiritualitétypiquement oblate… Ce qui manque à plusieurs d’entrenousc’est d’être profondément convaincusd’avoirun projet de vie qui nous apporte force et résolution pour construirele Royaumesans hésitertout comme le Christ qui a susansse déroberaffronter la trahisonles insultesle rejetlatorture et la mort … Passionnément attachés àJésus ChristJésus Christ présent dans les exclusles victimes de discrimination et les opprimés. »

Une façon d’abordernotre spiritualité est celle de considérer les vœuxcomme valeurs fondamentales à l’origine de notre mission.La Règle va jusqu’à dire que l’esprit des vœuxest une exigence de notre mission. « Comme l’exige leur missionles Oblats veulent suivre de façon radicale l’exemple deJésus qui a été chaste et pauvreet a rachetéle monde par son obéissance » (C 12).

Les vœux sont essentielsà notre identité oblate. Sans euxnous serions des chrétiensbons et engagésmais sans identité particulière.Les vœux des Oblats ne sont pas génériquesc’est-à-direles mêmes que ceux de tous les religieux dans le monde. Prononcésdans notre Congrégationils expriment notre façon ànous de suivre le Christanimés par un charisme uniqueceluid’Eugène de Mazenod.

Levœu de pauvreté: idéal et limites

L’histoire et l’expérienced’aujourd’hui nous enseignent qu’il y a deux formes depauvretél’une destructrice qui afflige la majoritéde la population mondialel’autre libératrice d’énergiespour l’amour et le service. C’est cette dernièreque nous choisissons et faisons vœu de pratiquer. Ces expressionssont celles du Synode des évêques de 2002sur lequel jereviendrai à la fin de ma réflexion.

Pourquoi commencer parle vœu de pauvreté ? D’abordpour une raison trèspratique. La réunion intercapitulaire a porté une attentiontoute particulière sur le sujet des finances ; elles font l’objetd’une préoccupation croissante. Plusieurs circonionsoblatesy compris l’administration généralefontface à une pénurie de ressources financières. Certainesd’entre elles font face au danger de faillite ou de manque sérieuxd’argent à brève ou moyenne échéance.Ces difficultés financières affectent notre mission dansson fonctionnement actuel et dans son avenir. Nous ne pouvons pas dissocierces préoccupations de notre vie et de notre pratique de la pauvreté.

Nous avons aussi consciencequ’il y aderrière cette situationune question encoreplus vaste. Le modèle traditionnel de nos pratiques missionnairesest en train de changer. Nous avons tout d’un coup pris consciencequ’il est courant aujourd’hui de voir des pays disposant demoyens matériels très limités envoyer des missionnairesà l’étranger. Le genre d’Église qu’ilsconstruisent devra être différent dans la façonde trouver ses ressources.

Devant ces faitscertainesprovinces ont décidé d’amblée d’aborderla question de façon décisive. « Nous devons toutsimplementdéclare un provincialtailler nos vêtementssur mesure. » Il va plus loin en proposant de lui donner une dimensionplus profonde. Parfois« se défaire d’un animal decompagnie » représentera un sacrifice pouvant nous ouvrirles yeux sur une réalité plus vaste : «J’aitout perdudit saint Paulafin de gagner le Christ et d’êtretrouvé en lui » (Ph 38)

Ce thème est aussid’actualité dans les autres congrégations religieuses.L’Union des supérieurs généraux a choisi commesujet de sa prochaine assemblée : L’économie etla mission.

Notre situation financièren’est pas le problème le plus important. Pour nombre d’Oblatsla valeur du vœu de pauvreté est intrinsèquementliée à la condition des pauvres dans notre monde. Le soulagementde la pauvreté des gens a étépour plusieursla raison de leur entrée chez les Oblats. Le vœu correspondantlibère en eux une force particulière d’amour et deservice. Cette vision repose sûrement sur un bon fondement théologique.La mission n’a-t-elle pas commencé avec « JésusChrist quipour vousde riche qu’il étaits’estfait pauvrepour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co89).

« L'option pourles pauvres se situe dans la logique même de l'amour vécuselon le Christ »dit Vita consecrata (82). Comme Jésusplusieurs Oblats se sentent surtout appelés à devenirdes amis des pauvres et des abandonnésen partageant d’unefaçon ou d’une autrepar compassionleur situation déplorable.

Je note en passant quecertains auteurs donnent tout simplement à ce vœu la premièreplace. Ils y voient « la valeur caractéristique des vœux…le célibat et l’obéissance sont des façonsd’être pauvres(1). » Cela coïncide avec la Règleau temps du Fondateur : « La pauvreté volontaire [a étéregardée par tous les Instituteurs des Ordres religieux] commele fondement et la base de toute perfection…(2) »

L’expérience nous enseigne aussi que lesvaleurs plus profondes que nous épousons dans notre vie de missionnairesrévèlent souvent où se trouvent nos faiblesseshumaines. Nous ne devrions pas nous étonner si notre pratiquede la pauvreté n’est pas à la hauteur de l’idéalfixé. S’il est normal d’être tenténousdevons trouver les moyens de résister. Saint Eugène ades paroles claires pour parler de difficultés semblables etnous inviter à être fidèles :

« N’aurait-onrien à se reprocher au sujet de la sainte pauvreté quine peut êtrenon plus que l’obéissanceun êtrede raison dans notre Congrégation ? Qu’en dit la Règle? « La pauvreté volontaire [est] le fondement et la basede toute perfection. » C’est assez pour l’estimerà sa juste valeur. Ainsique tout soit parmi nous àla manière des pauvres…(3) »

La « sainte pauvreté» présente plusieurs défis. Quels sont-ils pourune communauté apostolique ? Nos édifices et nos oeuvressont-ils vraiment au service des pauvres et des abandonnés ?Respectons-nous toujours les intentions de nos bienfaiteurs ? Gérons-nousavec soin les ressources matérielles dont nous bénéficions? Respectons-nous l’environnement dans notre façon de vivreet de disposer de ce que nous n’utilisons plus ? Est-ce que nousdépendons trop de l’argent facilement obtenu de fonds allouésaux projets au lieu de compter plus sur notre propre travail et surles gens eux-mêmes ? Faisons-nous suffisamment d’effortspour trouver le soutien nécessaire ou ne comptons-nous pas tropsur les autres pour nous le procurer ?

Dans notre vie personnellenous pouvons être tentés de suivre la loi de la sociétéde consommation et de nous retrouver trop facilement dans nos périmètresde confort. Il peut y avoir d’autres circonstances. Nous pouvonsêtre heureux d’avoir échappé à un passépersonnel de misère ou de privation et ainsi répugnerà choisir la pauvreté volontaire comme valeur. Si notrevie n’est pas rempliesi le Christ n’est pas vraiment aucœur de notre existencealors nous serons portés ànous réfugier dans les choses matérielles : les automobilesles bricolesl’argent non partagéles grandes institutionset les murs élevés.

Une chose pourrait refléterce qui est bon ou mauvais dans notre pratique de la pauvreté: notre contact avec les aspirants à la vie oblate. Qu’est-cequichez nousles attire ? Est-ce notre générositéet notre esprit de sacrificeou simplement la volonté de partagerle confortla sécurité et l’accès facileaux biens matériels qu’ils voient chez nous ?

Après avoir relevécertains aspects du contraste qui existe entre notre idéal etnos limitestournons notre regard vers la lumière de l’Évangileet de sa première béatitude. Je vous propose une réflexionen trois points : Jésusles pauvres et la communauté.Selon la Règle : « Ce choix [de la pauvreté évangélique]nous incite à vivre en communion plus étroite avec leChrist et les pauvres » et « à mettre tout en commun» (C 20-21).

À la suite d’un Maître qui s’est fait pauvre pournous

Pour un apôtrela pauvreté est avant tout une chose naturelle et trèspragmatique. Les Oblats vivent leur vœu de pauvreté en adhérantà la fin apostolique de la Congrégation. Comme les Apôtresnous suivons notre Maître et partageons son genre de vie. Envoyépour évangéliser les pauvresil proclame comme premièrebéatitude : « Heureuxvous les pauvres : le Royaume deDieu est à vous » (Lc 620). Fidèle à saparoleil s’est fait pauvre pour nous et n’avait rien pourposer sa tête. C’est lui qui nous invite à vivre aveclui la même expérience.

Si la vie religieuse signifievivre publiquement la vie que Jésus a vécue et que chaquecharisme exprime un aspect particulier de sa vienousOblatssuivonsJésus en évangélisant les pauvres. Notre mandatinclut les privations caractéristiques de la vie apostolique: demeurer près des pauvrespartager leurs préoccupationsêtre tributaires de leur hospitalité et être toujoursen chemin.

En 1819le pèreTempieren mission à Rognac où rien n’a étépréparé pour accueillir les missionnairesécritau père Eugène de Mazenod: « Nous vivions donc àl’apostolique ». Le père de Mazenod répond: « […] J’envie votre sort […] (4)». Àcertaines périodes de sa viealors qu’il était moinsdirectement engagé auprès des genssaint Eugènea voulu vivre très simplement. Comme séminaristeil achoisi de balayer lui-même sa chambre ; comme évêqueil préférait porter de vieux vêtements tout uséslorsqu’il n’avait pas à paraître en public. Ilvoulait suivre le Christ qui a annoncé l’Évangileaux pauvres non seulement par ses parolesmais à travers savie même jusqu’à mourir sur la croix.

Cela nous conduit àune dimension plus profonde et mystique de la pauvreté du missionnaire.Selon saint Eugènenous parvenons à l'esprit de pauvretéà travers notre intimité avec Jésus. « Lepremier moyen pour acquérir la sainte pauvreté religieuseécrit-ilc’est une continuelle et fervente prière.Le second moyenc’est de considérer attentivement notreSeigneur Jésus Christ comme modèle et récompensede la pauvreté(5). » Comment pouvons-nous décrirecette pauvreté mystique ?

  • Même si nouspossédons des moyens matérielsen tant qu’êtreshumains nous sommes essentiellement pauvres. Le Christ est devenusemblable à nousmême jusqu’à la mortpour queà notre tournous puissions assumer notre pauvretéhumaine foncière. Au plus profond de nous-mêmesnoussommes videsil y a de la faimde l’agitation. C’estpar l’Évangile que nous saisissons plus pleinement notrecondition humaine.

  • En marchant «sur les traces d’un Maître qui s’est fait pauvreà cause de nous » (C 19)la vertu de pauvreténous amène à comprendre plus en profondeur notre êtrechrétien. « Vécue à l'exemple du Christqui« de riche qu'il étaits'est fait pauvre »(2 Co89)elle devient une expression du don totalde soi que se font mutuellement les trois Personnes divines»dit Vita consecrata (21). Foncièrementnousne possédons rien puisque notre propre existence est elle-mêmedon de Dieu.

  • Pour les religieuxoblatsla pratique de la vertu de pauvreté se manifesteà travers les preions concrètes du vÅ“u.« C’est direcommente le père Fernand Jettéque personnellement l’Oblat est pauvremême trèspauvre. Il n’a rienou presqueet ne peut rien utilisersinon dans l’obéissance. Sa situationau plan humaindemeure une situation de complète dépendanceunesituation de « mineur ». C’est le don radical delui-même à Dieu(6). » On pourrait évidemmentmal interpréter une telle dépendance en la considérantcomme puérile ; ce dont il s’agitc’est du véritableétat d’enfance de celui qui a mûri dans la foi.Les gens s’attendent à trouver chez le religieux lesens profond d’une telle attitude évangélique: « Bienheureux les pauvres…. Si vous ne devenez pascomme de petits enfants… Voyez les oiseaux du ciel… »Notre vie doit refléter la relation de confiance de Jésusavec son Père.

Que pouvons-nous faireau jour le jourpour devenir plus fidèles à communierau Christ dans sa pauvreté ?

Nous pourrions nous efforcerd’imiter saint Eugène dans son esprit de dépendancede la Providence. Dans une lettre de novembre à son pèreil parle de « un établissement de missionnaires qui serontchargés de parcourir les campagnes... C’est aux anciennesCarmélites que nous nous établissonspour de làfaire nos courses apostoliques. » Puis il en arrive au point précis: « Ce qu’il y a de bonc’est que je le forme sansun sol. Il faut avoir bonne confiance en la divine Providence(7). »

Certains Oblats sont appelésà vivre une forme extrême de pauvreté à traversla persécution et même le martyre. Nous devrions êtreprofondément reconnaissants à nos frères qui souffrentainsi. Depuis les débutsla vie religieuse a étéperçue comme tenant place du martyre ; l’union avec nospropres martyrs peut donc nous aider à comprendre encore mieuxle vœu de pauvreté.

Voici une brèveprière qui m’aide personnellement à vivre ce vœuet quije pensevaut de même pour l’obéissance :« Seigneurje te remercie pour les petites humiliations. »J’y ai recours lorsque je souffre en raison d’une stupiditéde ma part ou que je suis remis à ma place par une personne sansdéfense. C’est dans des moments semblables que je me senspauvre.

Notre bienheureuse mèreMarienotre patronneest un beau modèle de pauvretévécue et mystique. Elle a fait l’expérience concrètede l’épreuve et en est venue tôt à connaîtrela pauvreté d’une réfugiée (Mt 213-15).Elle est en vérité l’une de ces pauvres en espritque Jésus a appelés bienheureux. Vatican II dit d’elle: « Elle est au premier rang de ces humbles et de ces pauvresdu Seigneur qui attendent le salut avec confiance et reçoiventde lui le salut » (LG 55).

Versune communion plus étroite avec les pauvres

a)Être prochesdes pauvres – Nous qui marchons à la suite de Jésusl’Esprit «nous incite à vivre en communion plus étroite…avec les pauvres » (C 20).

Dans mes contacts avecla Congrégationj’ai toujours été étonnéd’observer jusqu’à quel point les Oblats sont prèsdes gens et quelles formes concrètes peut revêtir leurpartage dans la pauvreté. À titre d’exempleje citeune lettre d’un missionnaire né en Amérique latine: «Hier j’étais dans une communauté pauvreen vérité très pauvre. Je me sentais heureux ;je faisais l’expérience vivante de la présence deJésus dans ces gens. Je suis demeuré à dormir dansune famille… Ils ont installé mon lit dans la salle àmanger ; il y avait un arbre de Noël à la tête ; lelit sentait l’urine de bébé ; il y a eu des visiteursdurant nuitdes moustiques et combien ! J’ai passé la nuiten prière. Je me sentais heureux de vivre cette expérience.Je crois que c’est la façon de vivre avec les pauvres. Jene me contente pas d’aller chez eux une fois par mois pour uneheure et demie seulementavant de revenir chez moi. »

La pauvreté està ce point répandue dans le monde d’aujourd’hui.Un numéro récent d’un bulletin de nouvelles d’Afriquerapporte ceci : « Nous n’avons pas de pluieles récoltessèchent dans les champs et les gens vont se coucher l’estomacvide le soir. [Nos deux Oblats nous disent comment] la pauvretéest à l’ordre du jour et est réelle ; des jeuneset des vieux meurent ; ils passent des jours sans nourriture… Lebesoin pressant pour eux aujourd’hui est de trouver de la nourriture…Ils ne viennent pas à l’églisemême pour desinstructionsà cause de la faim dans les foyers. C’estla même chose dans les écoles ; les enfants n’y vontpluset lorsqu’ils s’y rendentils s’évanouissentdurant les cours(8). »

Les statistiques concernantla pauvreté ne manquent pas. Par exemplele nombre de personnesvivant avec moins de 2 $ US par jour est d’environ 28 milliards56% de la population mondiale(9). Au lieu de pauvretéil seraitplus juste de parler de misère. La pauvreté permet àl’être humain de conserver une certaine dignitétandisque la misère conduit à sa dégradation. Elle créedu ressentiment. Cela veut dire que quelqu’un dans la famille mourraparce qu’il ne lui manque que quelque cinquante dollars. La misèreen réduit plusieurs à poser des gestes malhonnêtesparce que sans corruptionsans tricherieles enfants vont souffrirde la faim. Jeune hommesaint Eugène a senti un appel particulierà servir les pauvres « qui n’ont pas la moindre idéede leur dignité(10) ». Pour leur révélerleur dignitéil leur enseignait le catéchisme durantses jours de congé au séminaire.

À vrai direnousreligieuxne serons que rarement comme les indigents. D’abordnous avons le don d’une bonne éducation et jouissons d’unecertaine sécurité du fait que nous mettons tout en commun.Nous avons fait nôtre la pauvreté apostoliquemais nonla misère de ceux qui meurent de faim. Notre mission est de vaincrele mal de la pauvreté par notre pratique de la vertu de pauvreté.Il est vrai que ce ne sont pas tous les Oblats qui sont et peuvent êtreen contact avec ceux qui vivent dans la misèremais tous peuventpratiquer la vertu. Les pauvres et « les âmes les plus abandonnées»comme les appelle le Fondateurpeuvent avoir de multiplesvisages. Il y a aussi différentes façons de servir lespauvres. La règle 9a parle des Oblats qui s’identifient« aux pauvres jusqu’à partager leur vie et leur engagementpour la cause de la justice » et d’autres qui se rendent« présents là où se prennent des décisionsqui affectent l’avenir du monde des pauvres ».

Quelles que soient lesconditions concrètes de vie et de travailce que les abandonnéset les nécessiteux attendent de nousc’est que nous soyonsde cœur avec euxvéritablement proches d’eux. En consciencedemandons-nous : Est-ce que les pauvres viennent à nous ? Sont-ilsà l’aise avec nous ? S’ils ne viennent pas ànousallons-nous les voir ? Faisons-nous entendre leur voix ? Avons-nousdéjà été persécutés àcause d’eux ? Voilà certaines des questions qui nous viennentà l’esprit lorsque nous considérons l’importanced’être proches des pauvres.

b) Évangélisation– Pour les Oblatsaimer les pauvres en demeurant proches d’euxn’est que le premier fruit de notre vœu de pauvreté.C’est la voie caractéristique qu’adoptent les Oblatsdans leur mission d’évangéliser.

L’expérience enseigne aux Oblats qu’ily a un lien fondamental entre leur pratique de la pauvreté etl’évangélisation :Évangéliser signifieévidemmentproclamer le Christparce que « la pire formede pauvreté est d’ignorer le Christ »(11)

Le lien entre évangélisationet pauvreté se trouve dans notre style de vie. On demande déjàaux novices de s’exercer « à un style de vie simplequi puisse les sensibiliser aux besoins des gensdes pauvres en particulier» (R 56b). La règle 7c sur les frèresdit : « Par leur consécration religieuseils témoignentd’une vie tout inspirée de l’Évangile […]leur service […] tout comme le témoignage de leur vie constituentleur ministère d’évangélisation. » Mgrde Mazenod a des paroles énergiques à propos de certainsprêtres de Ceylan quiheureusementne sont pas des Oblats :« Les prêtres qui en font le service portent improprementle nom de missionnaires. Ce sont des hommes qui occupent des placesà leurs yeuxde reposqui suivent une routine insuffisantepour opérer la conversion des infidèles ou des hérétiqueset qui se gênent assez peu pour laisser croupir dans leur ignoranceet tout ce qui s’ensuit les malheureux chrétiens qui parle fait ne le sont que de nom(12). » Mis à part la rhétoriqueses propos nous aident à comprendre ce qu’il entend parpauvreté apostolique.

« Le ministèrepour la justicela paix et l’intégrité de la créationfait partie intégrante de l’évangélisation» (R 9a). Pouvons-nous « changer le destin despauvres »demandait-on jadis dans un feuillet publicitaire surles vocations ? Le Royaume n’est pas le produit de notre travailseulmais les positions que nous prenons font parfois la différence.Par-dessus toutelles entretiennent l’espérance. «Témoins et prophètes du Dieu amournous voulons êtredes hommes d’espérance reflétant l’attituded’un Dieu qui n’abandonne jamais son peuple […]. Noustravaillons avec des milliers de femmes et d’hommes à lamondialisation de la solidarité » (EPM 8).

  • Nous évangélisonsaussi en utilisant les biens matériels que nous possédonset « qui sont en quelque sorte le patrimoine des pauvres »(R 22a). Notre travail d’évangélisationexige que nous utilisions de notre mieux les moyens mis ànotre disposition.

  • L’évangélisation comme la pratiquede la pauvreté font que nous cherchons à communierplus profondément avec les pauvres. Qu’est-ce que celaimplique ?

  • D’une partaccepterconsciemment les souffrances qu’entraîne le service despauvres. Lorsque nous vivons proches des gensceux-ci viendrontfrapper à notre porte et pourront nous déranger àn’importe quelle heure. Pour euxnous aurons à parcourirdes chemins longs et épuisantsà pied ou àcheval au besoinsans pouvoir dormir dans son litau risque derencontrer des conditions atmosphériques et sanitaires quenous n’aurons pas choisies. C’est une façon concrètede vivre le vÅ“u de pauvreté. On peut en dire autantdu renoncement à l’usage de certaines choses que nouspourrions nous offrirmais qui pourraient choquer les gens ou lesétonner en entrant dans nos maisons. D’autre partnouspouvons faire entendre leur voix là où se prennentles décisions qui affectent leur vieêtre prêtsà connaître des frustrations et même subir despersécutions pour eux. Notre Règle mentionne explicitementde telles expériences. « Face aux exigences de notremission et devant les besoins à comblernous nous sentonsparfois faibles et démunis » (C 20). Ce n’estpascependantsans gratification : « C’est alors quenous pouvons apprendre beaucoup des pauvresspécialementla patiencel’espérance et la solidarité »(C 20). Notre récompensedisait le Chapitre généralde 1986est de pouvoir « être évangéliséspar eux »(13).

À la lumièrede ces réflexions sur la vertu et le vœu de pauvretérevenons sur le sujet de l’usage des ressources financières.

 

À cet égardnous pouvons prendre comme modèle le père Tempiernotrepremier trésorier général. Dans son tempson l’appelait« notre César de la finance » etpour le pèreJoseph Fabreil était « la Providence visible »(14).La Congrégation a connu de nombreuses difficultés financièresdurant ses premières années. Une crise semblable àcelle que connaissent aujourd’hui plusieurs provinces est survenueen 1847 à la suite du succès remporté par le pèreLéonard dans le recrutement des vocations. Certaines provincesou missions oblates vivent aujourd’hui des difficultés semblablescréées ou aggravées par la violence. Celles-cirappellent les temps durs que la Congrégation a connus durantla Révolution de 1848. Le père Tempier a réussialors peu à peu à constituer un « fonds de réserve»comme le Fondateur le lui avait demandé dès 1826(15).

Une façon de vivrenotre vœu est d’être un gestionnaire responsableàl’exemple du père Tempieren essayant de procurer les moyensnécessaires pour une évangélisation efficace. Le« fonds de réserve » de saint Eugène et notrefonds de solidarité actuel sont semblables.

En nous souciant de répondreaux besoins de la missionnous devons toujours nous rappeler que nosressources financières ne doivent jamais perdre leur rapportavec les pauvres pour lesquels elles nous ont été donnéeset quibien souventnous viennent d’eux. Nous semblons parfoisprendre une direction opposée et vouloir devenir indépendantsdes pauvres. La valeur évangélique de la pauvretébrillera d’un plus grand éclat aux yeux des gens si nousacceptons de dépendre d’eux dans nos besoinsde leur demanderde l’aidede ramasser des fonds sur place et d’attendre patiemmentleurs dons. Cette sorte de solidarité peut même êtrele seul moyen de procéder dans certaines situations. Sommes-nouscapables de renverser la tendance actuelle à dépendrede nos investissements pour avoir davantage recours au soutien des gensque nous desservons ? L’expression « patrimoine des pauvres» prendrait alors un sens plus concret qui aurait pour conséquencede nous rendre plus responsables envers eux.

Comme conséquencepratiquenous devons adopter un style de vie et une façon d’êtremissionnaire qui correspondent mieux au niveau de vie des pays oùnous sommes présents. Est-ce qu’ainsi nous serions moinsefficaces ? Prenons un exemple. Il se peut que le fait de notre travailmissionnaire sans automobile nous limite ; nous pourrons atteindre moinsd’endroits et passerons plus de temps en chemin. Mais l’équationsuivante vaut-elle : « Pas d’automobile équivaut àune mission moins efficace ? » ou même « pas d’automobilepas de mission » ? Le grain de moutarde du Royaume a ses propresrègles d’efficacité.

La Règle parlede « communion avec Jésus et les pauvres ». Permettez-moide concluretel que promis plus hautpar un texte du dernier Synode.À la messe d’ouverture de l’assembléetenueà Rome en octobre 2001pour réfléchir sur le ministèredes évêquesle Pape a parlé de l’esprit depauvreté qui doit caractériser l’évêque.Le Synodequi est revenu plusieurs fois sur ce pointoffre dans sonmessage la synthèse suivante :

« Autant il existeune pauvreté qui alièneet il faut lutter pour en libérerceux qui la subissentautant il peut y avoir une pauvretéqui libère les énergies pour l’amour et le serviceet c’est cette pauvreté évangélique quenous voulons mettre en pratique. Pauvres devant le PèrecommeJésus dans sa prièreses paroles et ses actes. Pauvresavec Mariedans la mémoire des merveilles de Dieu. Pauvresdevant les hommespar un style de vie qui attire à la Personnedu Seigneur Jésus. L’évêque est le pèreet le frère des pauvres. Il ne lui faut pas hésiterquand cela est nécessaireà se faire la voix des sansvoix afin que leurs droits soient reconnus et respectés. Ilaen particulierà « faire en sorte quedans toutesles communautés chrétiennesles pauvres se sentent« chez eux » (16).

Je crois que ce simplerésumé illustre bien ce que j’ai tenté devous exposer.

Témoignage collectif de la premièrebéatitude

Le vœu de pauvretén’est pas uniquement une question de suivre personnellement leChrist ou une façon d’approfondir notre communion avec lespauvres ; il crée aussi un nouveau genre de fraternitéentre nous. Par le vœuce qui s’est passé au débutde l’Église devient encore possible : « Animéspar l’Esprit qui poussait les premiers chrétiens àtout partagerles Oblats mettent tout en commun » (C 21). Levœu constitue donc la communauté. Si nous y manquonslacommunauté en souffrira. Si nous y sommes fidèlesnotremanière particulière de vivre ensemble peut se révélerune voie d’évangélisationétroitement unieà l’annonce de la Parole et au témoignage personnel.

Quel sens peut avoirpour les gensl’aspect communautaire de la pauvreté ? Lechoix que nous faisons de l’endroit où nous vivonsoùnous érigeons nos maisons et nos établissements est significatif.Plusieurs communautés oblates sont établies dans des quartierspauvres. Le Chapitre de 1992 insiste sur ce point : « Partageantainsi la vie des pauvresils seront en mesure de leur annoncer pluspleinement « la présence libératrice de JésusChrist » et de les accompagner dans leurs efforts pour construire« un monde né de sa résurrection » (C 9).Ils pourront ainsi plus facilement accueillir les pauvres… »(MAM 25).

En même tempscen’est pas toutes les communautés qui peuvent s’insérerdans des quartiers pauvres. Aussi la situation diffère-t-ellelorsqu’il s’agit d’une petite ou d’une grande communauté.Une petite fraternité peut plus facilement vivre comme les gensordinaires ; les grandes maisonsd’autre parttémoignentde l’épargne par le partage. Cependantquelle que soitnotre situationle vœu de pauvreté vécu en communnous placera à contre-courant.

L’aviditéet l’individualisme profitent dans le système d’économiemondiale actuel. Par contrasteles principales religions du monde proclamentdes valeurs très différentes – le souci de la créationle partage avec les moins nantis et l’espérance d’unmonde meilleur. Est-ce que nos communautés peuvent devenir destémoins frappants d’une vie fondée sur les valeursévangéliques ? Notre façon de traiter les questionsfinancières peut-elle annoncer l’Évangile dans lasociété comme les monastères bénédictinsont transformé l’Europe dans les siècles passésou comme les Franciscains l’ont fait en Amérique latine?

La mise en commun detous nos biens aura une portée. Plus d’associés laïquesadopteront certaines des valeurs qui font partie intégrante ducharisme oblat ; d’autresy compris des dirigeants de la sociétés’inspireront de notre usage commun des largesses de ce monde.Les 50 000 participants du Forum social mondial 2002 de Porto Alegreont vu dans la « solidarité économique » unealternative à la mondialisation néo-libérale. Lorsquechez nous Oblats« tout ce qu’un membre acquiert »…appartient à la Congrégation (C 22)le partage que nouspratiquons devient signe de la finalité universelle des biensde ce monde.

Conclusion

Tout ce que nous avonsdit des vœux eten particuliercelui de pauvretépeutévidemment sembler idéaliste. Je reconnais que la réalitévécue ne répond pas pleinement au message chrétien.L’Évangilebonne nouvelle de la liberté humaineet chrétiennesera toujours en nous et au-delà de nousoffrant de nouvelles « énergies d’amour et de service». Il n’est jamais trop tard pour changer ; chaque matinnous avons l’occasion de recommencer notre vie religieuse. Un scolastiquem’écrivait pour me dire qu’il renouvelle ses vœuxtous les moisle même jour où il les a prononcéspour la première fois.

Pour être continuellementen conversionnous avons besoin d’être interpelléspar nos confrères et nos supérieurs. Cette lettre se veutune interpellationun encouragement et une confirmation. Saint Eugènecomme supérieurne mâchait pas ses mots de bien des façonsallant même jusque dans les détails : « Je recommandeà ceux qui sont obligés de porter des lunettesde secontenter de la garniture d’acierdont tout le monde se sert parmiles laïques(17). » Cet exemple particulier est du passémais l’esprit qu’il traduit éclaire toujours notrechemincar il jaillit de chaque paragraphe de la Préface dela Règle.

Ses paroles résonnentcomme un résumé des béatitudesune page d’Évangileréécrite pour les Oblats :

« Vivre dans unétat habituel d’abnégation […] en travaillantsans relâche à devenir […] amateurs de la pauvretépénitentsmortifiésdétachés du monde[…] prêts à sacrifier tous leurs biensleurs talentsleur reposleur personne et leur vie pour l’amour de JésusChristle service de l’Église et la sanctification duprochain(18) ».

Wilhelm Stecklingo.m.i.
Supérieur général
Romele 25 mars 2002

Notes

(1). M. J. Himes« Returning toOur Ancestral Lands »dans Review for Religiousjanvier-février2000p. 21.
(2). Eugène de MazenodLettre circulaire no 2du2 février 1857dans Écrits oblats It. 12p.193.
(3). Ibidem.
(4). Lettre du 16 novembre 1819dans Écrits oblats IIt. 2no 20p. 31 ; lettre du 16 novembre 1819dans Écritsoblats It. 6no 47p. 64.
(5). Eugène de Mazenod« Pauvreté évangélique»Aix1818-1821Écrits spirituelscoll. Écritsoblats It. 15no 150page 191.
(6). Homme apostoliquep. 159-160cité dans Dictionnairedes valeurs oblatesp. 693.
(7). Lettre à son pèrele 8 novembre 1815dans Écritsoblats It. 13no 1p. 11-12. Il confie aussi àsaint Joseph les besoins matériels de la Congrégation.
(8). Février 2002.
(9). Données de la Banque mondiale pour 1998.
(10). Lettre du 3 juillet 1810dans Écrits oblats It. 14no 72p. 191. Voir Dictionnaire des valeurs oblatesp. 664.
(11). La Visée missionnaire(Chapitre généralde 1972)no 15b. Voir aussi Dictionnaire desvaleurs oblatesp. 669-670.
(12). Lettre au cardinal Barnabòpréfet de la SacréeCongrégation de la Propagandele 4 juillet 1860dans Écritsoblats It. 5no 68p. 128.
(13). Missionnaires dans l’aujourd’hui du mondeno16.
(14). Yvon BeaudoinFrançois de Paule Henry Tempiersecond père des O.M.I.coll. Écritsoblats IIt. 1chapitre VIp. 131 et 95.
(15). Ibidemp. 99-100.
(16). Message de la Xe Assemblée généraleordinaire du Synode des évêquesno 15(le25 octobre 2001) et Novo millennio ineunte50.
(17). Lettre circulaire no 2le 2 février 1857dansÉcrits oblats It. 12p. 194.
(18). Préfacepassim.

Abréviations:

EPM : Évangéliser lespauvres à l’aube du troisième millénaireActes du XXXIIIe Chapitre général(1998).
MAM : Missionnaires dans l’aujourd’hui du mondeChapitregénéral de 1986.
LG : Lumen GentiumConcile Vatican II.

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