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num. 257 - Mars 2004

Missionnaires de la sécularité
Comité interne de la Formation continue du Conseil général

LE SYMPOSIUM D’OTTAWA

LE SYMPOSIUM DE SAN ANTONIO

Une des idées qui ont émergé du Chapitre général de 1998 était que le plus important et difficile terrain missionnaire dans le monde d’aujourd’hui n’était peut-être pas, comme par le passé, la mission dans le monde en voie de développement, mais plutôt le monde occidental où la sécularité est rapidement en train de vider nos églises aux assistances grisonnantes et nous rend plus que jamais difficile la transmission de la foi à une nouvelle génération. A la fin du Chapitre donc, l’Administration générale a été explicitement mise au défi de « faire quelque chose » en terme de missiologie pour ces endroits où les Oblats travaillent dans une culture de sécularité.

C’est en gardant cela bien présent à l’esprit que le Conseil général a organisé les deux Symposium intitulés Missionnaires de la Sécularité. Le premier a été accueilli par l’Université Saint-Paul d’Ottawa et a eu lieu du 20 au 22 juin 2002, alors que l’Oblate School of Theology de San Antonio a accueilli le second du 3 au 5 octobre 2002. Chacun des deux événements, en dépit du fait qu’ils étaient sur invitation, a attiré plus de 150 personnes. Environ la moitié des participantes et participants était constituée d’Oblats, alors que l’autre moitié était composée de laïques et d’autres religieux-ses et prêtres. Les deux Symposium ont été des moments de prière et de recherche communes, de grande énergie, de stimulation intellectuelle, et de fraternité oblate. Tous les deux avaient également un caractère international et ont attiré des gens de tous les continents, bien que la majorité des gens qui y ont pris part provenaient de l’Amérique du Nord.


LE SYMPOSIUM D’OTTAWA

Lors de ce premier événement, nos personnes-ressources étaient : John Shea, un théologien-écrivain, un raconteur, de Chicago, travaillant actuellement en pastorale en milieu hospitalier; il a parlé sur le thème « Le nouveau dialogue avec la sécularité : un vécu spirituel multidimensionnel »; Richard Rohr, un prêtre franciscain du Centre pour l’action et la contemplation d’Albuquerque (Nouveau-Mexique), probablement le plus populaire des conférenciers en Amérique, nous a parlé sur le thème « Chanter des chants de Sion en terre étrangère »;Gilles Routhier, professeur de théologie de l’Université Laval (Québec), dont les positions sont très respectées sur ce que l’Église devrait faire pour répondre à la sécularité, a parlé sur le thème « Risquer plonger en eau profonde : non plus réaménager, mais retrouver les gestes bâtisseurs »; Michael Downey, théologien et écrivain qui travaille à temps plein pour le bureau du cardinal de Los Angeles, a parlé sur le thème « Le plus important commandement de la théologie : comprendre la kénose de Dieu »; et enfin Vivian Labrie, qui travaille à temps plein avec les pauvres de la ville de Québec, nous a rappelé la place des pauvres dans sa présentation intitulée « Jeter les bases de sociétés sans pauvreté : comment? ».

Nous avions également invité un certain nombre de personnes pour animer des groupes de discussion : Maxime Chaigne, Edward Beck, Sandy Prather, Denis Paquin, JoAnne Chafe, monseigneur Jim Weisgerber, Normand Provencher, le chef Harry Lafond, Robert Michel, et monseigneur Gerald Wiesner.

Nous n’avons pas rédigé de manifeste à la fin de l’événement; mais à partir des échanges et des grandes idées de nos personnes-ressources, nous avons rédigé un ensemble de « principes missiologiques » qui peuvent, nous le croyons, nous tourner dans la bonne direction. Quels sont ces principes? Nous en présentons ici une liste de dix :

1) Nous sommes en des lieux différents aujourd’hui, en ce qui regarde la foi. L’adaptation de ce qui a fonctionné par le passé peut ne pas suffire. Nous devons ré-enflammer l’imagination romantique au sein de la chrétienté;

2) La sécularité n’est pas un ennemi, elle est notre propre enfant, elle a des racines judéo-chrétiennes. Comme tout adolescent, elle souffre d’une folie de jeunesse compréhensible; elle n’est pas mauvaise mais simplement incomplète, non terminée. Notre relation avec la sécularité ne devrait pas être sous le signe de l’adversité, mais bien de la sollicitude. Le « terroir » de la sécularité est défini par Jésus dans la parabole du semeur : il y a de la bonne terre, il y a le terrain hostile, et il y a le terrain indifférent, mais le fait qu’il y ait des sols hostiles ou indifférents ne nous enlève pas le mandat de continuer à semer;

3) La spiritualité est un droit inné. La culture séculière a faim de spiritualité, par ailleurs elle est grandement illettrée au plan spirituel. Les gens vont là où ils sont nourris.

4) Retrouver la tradition est un travail ardu. Nous devons rechercher l’essentiel, le cœur de notre tradition, aller au-delà des incrustations accumulées, pour ensuite nous consacrer avec passion à ce cœur, à cet essentiel. Nous devons trouver notre propre expression de foi et ensuite en parler de façon invitante, attrayante. Cela doit, entre autres, se faire par une profonde ascèse de l’écoute.

5) Une image potentiellement fertile du Christ pour notre temps est peut-être celle du Christ kénose de Dieu. Cela pourrait être le lieu du contact avec le monde séculier. Le Christ, se vidant de lui-même, exprime un amour qui se donne et qui ne cherche rien en retour un amour qui incarne la présence de Dieu sans prétention et révèle un Dieu d’une non-violence et d’une vulnérabilité totales, un Dieu qui se veut pure invitation, un Dieu qui accepte le caractère provisoire de toute chose. Le message essentiel de Jésus est un message universel de vulnérabilité que tout le monde a besoin d’entendre.

6) Puisque Dieu se vide de lui-même, nous devrions nous rappeler que partager la mission du Christ ne veut pas toujours dire utiliser des mots pour parler de Jésus. Quand cela est nécessaire, Dieu peut nous « donner la permission » de prendre congé de notre langage religieux.

7) Nous sommes une communauté de foi en exil – comprendre ici en exil de pouvoir, dépossédée, loin du prestige du passé – mais souvenons-nous que toute transformation se fait en exil, puisque c’est le seul moment où Dieu peut nous rejoindre. Nous devons vivre avec la douleur, l’exil, la kénose; vivre dans cette tension assez longtemps pour qu’elle nous change.

8) Il y a quatre aspects de l’Église que les gens acceptent encore : l’Église comme agence au service des pauvres, l’Église qui fournit les rites de passage, l’Église qui a une voix dans le discours éthique, et enfin l’Église qui a un « magnifique héritage »; mais nous devons être prudents afin de ne pas nous identifier qu’à ces aspects. Peut-être demandons-nous à nos paroisses de s’occuper de trop de choses, ou de faire des choses qu’elles ne peuvent plus faire. Paroisse et mission ne s’identifient pas totalement l’une à l’autre. Nous devons nous demander : avons-nous besoin de nouvelles structures, au-delà et en dehors de la paroisse, de nouvelles structures « missiologiques » pour compléter ce que la paroisse est en mesure de faire? Est-il possible de rêver de nouvelles « maisons ecclésiales »?

9) Tout compte fait, l’Évangile parle de Dieu qui sauve les pauvres. Une partie de l’évangélisation consiste à éliminer la pauvreté. L’Église est un imposant corps international et elle pourrait faire beaucoup en ce qui concerne l’élimination de la pauvreté au plan international. Par ailleurs, si nous voulons travailler pour les pauvres, nous devons nous libérer de notre trop grande dépendance envers les dogmes et dépendre davantage de la solidarité humaine.

10) Il y a de solides fondements humains au progrès moral dans notre culture; nous devons accepter cela et joindre les personnes sincères avec lesquelles nous faisons corps afin de travailler à un monde meilleur. Une emphase excessive sur l’identité selon la dénomination peut rétrécir le corps. Le dialogue interreligieux doit nous ramener à une humanité commune. Nous devons nous engager non seulement envers les baptisés, mais aussi envers toutes les personnes sincères et de bonne volonté.


LE SYMPOSIUM DE SAN ANTONIO

Au symposium de San Antonio, nos principales personnes-ressources étaient : John Shea (qui était aussi avec nous à Ottawa) a parlé sur le thème « Récits d’Évangile : Ressources pour le vécu spirituel contemporain »; John O’Donohue, un théologien-philosophe-écrivain haut en couleur originaire de la côte ouest de l’Irlande et dont les écrits de spiritualité sont à la fois très respectés et populaires, a parlé sur le thème « La poésie de la présence : exploration d’un paysage spirituel quand les vieux puits s’assèchent »; Robert Schreiter, de la Catholic Theological Union de Chicago, un des écrivains missiologues les plus respectés dans le monde anglophone, a clarifié pour nous le paysage de la sécularité par sa présentation « Sentiers pour une nouvelle évangélisation dans le premier monde »; Robert Barron, un jeune prêtre diocésain qui enseigne la théologie systématique au Séminaire Our Lady of the Lake de Chicago, affectueusement appelé le jeune père Barron, a apporté la voix de la jeune génération des penseurs catholiques par sa présentation « Une missiologie de l’ascèse : l’icône de Jésus comme paradigme »; et enfin, Mary Jo Leddy, professeur de théologie et la spiritualité au Regis College de Toronto et fondatrice de la Romero House, nous parlé sur le thème « Nommer le moment présent : culture, spiritualité et missiologie ».

Les animateurs invités pour les groupes de discussion étaient : Marian Gill, Sandy Prather, Joanne Chafe, Wayne Holst, Stuart Bate, Paul Fachet et Ron Rolheiser.

Tout comme dans le cas d’Ottawa, aucun rapport formel n’a été produit après San Antonio, mais un livre portant sur les deux Symposium sera probablement publié. Nous avons quand même synthétisé les grandes lignes en formulant « 50 principes missiologiques ». Voici dix de ces principes :

1) La sécularité est à la fois restriction et élargissement, voire même libéralisation de la conscience. C’est une spiritualité intéressée, mais en même temps spirituellement illettrée, sans être endormie cependant. L’évangélisation c’est pour beaucoup comme amener quelqu’un à une autre réalité. Les libéraux et les conservateurs sont tous deux endormis, mais de façon diverse : l’idéologie libérale est trop privatisée, alors que l’idéologie conservatrice est trop collée sur l’autorité et les règles, même si notre culture a remplacé l’idéal d’une bonne vie par la vision de posséder davantage;

2) Comment quelqu’un peut-il devenir spirituel sans abandonner le physique, l’émotionnel, le sexuel, le corporel? Afin d’aller au-delà des églises qui sont lasses, fatiguées, grisonnantes, il nous faut aller au-delà du cléricalisme, de la crainte du féminisme, du malaise excessif avec l’éros, de la fausse confiance en l’autorité, et faire appel à nos traditions mystiques et intellectuelles;

3) Jésus propose un modèle : il essaie de nous réveiller de nos distractions et de ce qui nous fait habituellement nous endormir pour ne pas sentir la douleur. Nous devons commencer notre proclamation par ce qui est au cœur de notre foi : le Christ est mort et ressuscité. Nous tuons Dieu, mais Dieu revient avec son amour miséricordieux et c’est cela qui nous ouvre à un monde nouveau. Ce qui fait de la foi chrétienne quelque chose d’unique; c’est Dieu qui se donne lui-même en amitié, en amour, en pardon, en non-violence, en empathie et en compassion;

4) Il nous faut écouter nos contemplatifs : nos poètes, nos artistes, nos mystiques, et redevenir missionnaires. Ils nous aideront à voir le meilleur et le pire de la sécularité et à être une imagination alternative, une alternative au « mythe du progrès »;

5) Il y a trois niveaux d’évangélisation :i) le renouveau des évangélisateurs eux-mêmes; ii) l’interpellation de ceux qui ont déjà entendu l’Évangile mais ça s’est perdu ou encore ça n’a pas collé; iii) l’appel de ceux qui n’ont encore jamais entendu l’Évangile. La majeure partie de nos jeunes entrent dans la deuxième catégorie;

6) La sécularité telle qu’elle se présente actuellement comporte un ensemble de caractéristiques : i) elle est un terrain accidenté; ii) elle ne peut s’évaluer simplement par le déclin des assistances dans les églises, puisqu’il y a encore dans la sécularité une croyance au spirituel forte et répandue, une croyance sans appartenance; iii) il y a une résurgence de la sensibilité religieuse, entre autres à cause de nos communautés d’immigrants et de la montée des mouvements religieux;

7) Le déclin religieux dans la sécularité est peut-être une exception plutôt qu’une manière dont se présente l’avenir. Trois images différentes de la sécularité suggèrent cela : i) la sécularité comme processus de calvitie et d’érosion; ii) la sécularité comme du vernis sur lequel on donne un coup de poing pour ensuite se rendre compte qu’une religiosité s’y cache; iii) la sécularité comme une île dans une mer de religiosité. Nous même nous ne sommes pas homogènes dans nos propres églises. Nous ne sommes pas une seule génération, mais plutôt deux générations et demie à l’intérieur d’une seule. Nous devrions aussi observer comment divers groupes à contre-courant culturel font face à la sécularité : les fondamentalistes, les mouvements positivistes, les groupes de justice sociale, les néo-conservateurs. Tous ces groupes, tant ceux de la gauche que ceux de la droite, ont trois choses en commun :i) ils favorisent et repoussent un sens communautaire; ii) il tentent de donner une forme claire à la vie; iii) ils appellent à un ensemble clair d’actions;

8) Nous ne devrions pas continuer à privatiser la foi. L’évangélisation doit se faire sur la place publique, comme les pèlerinages de l’époque médiévale ou les journées mondiales de la jeunesse du Pape aujourd’hui. La foi doit être exprimée publiquement, avec toutes ses couleurs et son romantisme. Il nous faut arrêter de construire des églises neutres, tièdes et construire des églises qui expriment la foi publique. Nous nous noyons dans l’individualité.

9) À moins que nous ne puissions retrouver notre propre vision intérieure et nous définir par ce en faveur de quoi nous sommes au lieu de ce à quoi nous nous opposons, nous continuerons à nous diviser entre nous. La Tradition chrétienne offre cette vision intérieure et éclaire l’histoire et les réalités au-delà du « ici et maintenant »; bien plus, elle nous appelle à être citoyens du monde, au-delà de nos propres antécédents.

10) Enfin, quelques brèves citations pour alimenter la réflexion :

« Quand le soleil brille à son meilleur, même les plus petits arbres sont étincelants. » Flannery O’Connor

« Le coq chantera à l’éclatement de ton propre ego. Il y a plusieurs façons de se réveiller! » John Shea

« Nous sommes meilleurs que nous croyons, et pires que nous le pensons. » Mary Jo Leddy

« Nous devons jouer le tout pour le tout pour l’amour. » Rumi


DOCUMENTATION OMI
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