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num. 270 - Mars 2006


La Sainteté d'Eugène de Mazenod


Conférence à Aix-en-Provence, 3 décembre 2005
10 ème Anniversaire de la Canonisation du Fondateur
P. Bernard DULLIER, OMI, Provincial de France

Préambule
Quelle image de la sainteté avons-nous ?


Souvent nous identifions sainteté et pureté. Pour nous, le saint est souvent celui qui est sans péché, celui, en quelque sorte, est né avec une auréole derrière la tête ?

Mais tel n'est pas le sens chrétien de la sainteté. La sainteté biblique, c'est tenter de vivre au jour le jour à la suite de Dieu le seul saint. C'est essayer de mener une vie qui renverra sans cesse à cette sainteté de Dieu. C'est ainsi que l'on pourra parler du saint roi David. Nous savons bien la bonne dose de péchés qu'il a accumulée tout au long de sa vie. Mais sa vie a été une recherche permanente de vie avec Dieu, sous le regard de Dieu.

La sainteté chrétienne ne s'acquiert pas à la force du poignet. Elle se reçoit et elle se cultive tout au long d'une vie. Elle n'est jamais acquise une fois pour toute.

Aussi n'est-elle pas réservée à quelques êtres exceptionnels. Tout homme, toute femme, y est appelé, puisque l'homme et la femme sont image et ressemblance de Dieu, image et ressemblance du seul Saint.

Pourquoi fêter le 10 ème anniversaire de la reconnaissance de la sainteté d'Eugène de Mazenod ?

Sur notre propre chemin de sainteté, nous avons besoin de guides et de modèles, de saints et de saintes qui nous parlent aujourd'hui et qui nous disent : « le chemin que moi j'ai parcouru, ce chemin d' épanouissement et de réussite de ma vie, tu peux le parcourir à ton tour aujourd'hui ».

Eugène de Mazenod fait partie de ces gens là. L'actualité de sa sainteté, sa proximité dans le temps et dans l'espace peuvent être un guide pour notre vie. Il peut être pour nous comme un de ces « grands frères » dont on nous parle tant aujourd'hui,

Il peut nous donner envie de l'imiter parce qu'il a réussi sa vie sur un chemin d'humanité qui est le nôtre aujourd'hui.

Eugène de Mazenod reste un homme à notre portée, avec ses qualités et ses défauts :

Non, il n'est pas né avec une auréole derrière la tête. Il garde son caractère avec tous ses défauts. Ainsi il est fier comme Artaban quand il reçoit le pallium ! Il est vexé comme un pou de ne pas recevoir la pourpre cardinalice. Il nous semble bien orgueilleux quand il met en avant un titre de comte auquel il n'a guère droit. Ses colères sont terribles, par exemple quand il arrache son bréviaire des mains de son premier compagnon, le p. Tempier, pour le jeter par terre.

Mais, en tout cela il n'est guère différent de bien d'autres saints et cela nous laisse tous les espoirs quand à notre éventuelle canonisation.

Où est donc la sainteté d'Eugène de Mazenod et par quels chemins peut-il nous entraîner aujourd'hui ?

I. La sainteté d'Eugène de Mazenod, c'est se laisser bousculer par le Christ


Forgé par les règles de l'Ancien Régime, noble destiné à vivre selon les principes de sa classe et appelé à les restaurer après la Révolution, Eugène de Mazenod est avant tout quelqu'un qui s'est laissé bousculer par le Christ, qui accepte, à l'image de saint Paul, de tout perdre à cause du Christ et pour le Christ

Ayant fait l'expérience de la rencontre personnelle avec le Christ, il laisse tomber toutes les images véhiculées par son temps, sa culture et sa caste pour laisser le Christ l'entraîner sur le chemin d'une révélation progressive, au jour le jour. Le visage du Christ se dévoile pour lui, peu à peu, au rythme des évènements et des rencontres. Et, au fil des jours, il en est sans cesse de plus en plus émerveillé.

Chaque étape de sa vie est une nouvelle découverte du Christ. Il lui apparaît d'abord comme une personne vivante qui l'attend, bras ouverts. Puis il le découvre comme son Sauveur, celui qui l'a aimé le premier et qui l'aimera toujours, quoiqu'il fasse. Le Christ se révèle encore comme l'Ami, présent même dans la nuit du doute et du désespoir. Il se manifeste enfin comme l'Epoux, celui dont Jean Baptiste a annoncé la venue, celui qui comble les cœurs et qui ouvre l'homme à la dimension du cœur de Dieu.

Deux expériences de l'Ancien Testament me semblent résumer parfaitement la manière dont Eugène de Mazenod s'est laissé remettre en cause par le Christ : l'expérience du patriarche Jacob : « Tu étais là, Seigneur, et je ne le savais pas » (Gen 28 / 16) et celle du prophète Jérémie : « Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire » (Jr 20 / 7)

C'est aussi l'expérience de Jean Baptiste, l'Ami de l'Epoux, qui s'efface pour laisser toute la place au Christ. C'est surtout celle de Marie qui se laisse, pas à pas, conduire par la vie, les rencontres, les paroles de son Fils.

Pour Eugène de Mazenod, le Christ est toujours inédit, toujours nouveau, donc toujours jeune et toujours séduisant.

C'est cette passion pour le Christ, son émerveillement devant l'amour dont il est aimé, gratuitement et de manière définitive, qui vont guider toute sa vie et tout son apostolat :

« Vous êtes non seulement mon Créateur et mon Rédempteur, vous êtes mon bienfaiteur, vous êtes mon tendre ami, puisque vous m'avez aimé le premier, sans réserve, totalement et à jamais, quoique je fasse. Vous me portez sur vos épaules, vous me réchauffez sur votre cœur ¼ Vous êtes mon Dieu tendre et miséricordieux. Je veux passer toute ma vie à proclamer cela. Je voudrais que tout homme fasse un jour la même expérience de votre tendre amour. » (Retraite de décembre 1811)

II. La sainteté d'Eugène de Mazenod c'est regarder le monde avec le regard de Dieu


Eugène de Mazenod devient prêtre dans une Eglise marquée à la fois par deux siècles de jansénisme et par la rude épreuve de la Révolution. Cela forge une manière de penser le monde en « noir et blanc ». Cela pousse à revenir aux « valeurs morales ». L'épiscopat et une bonne partie du clergé ainsi que de nombreux laïcs sont persuadés qu'il faut revenir en arrière, retrouver les anciens privilèges, et cela, souvent dans un esprit de reconquête voir de revanche.

Alors que ses origines nobles et son goût de l'ordre pourraient le pousser dans ce sens, Eugène de Mazenod prend résolument un autre chemin en épousant la vision biblique de l'homme et du monde. Ayant une claire conscience d'être aimé gratuitement et sans aucun mérite de sa part, tout simplement parce que Dieu est Dieu, que ce Dieu est un Dieu d'Amour qui s'est pris de passion pour l'homme, Eugène de Mazenod regarde l'homme avec le regard même de Dieu.

Pour autant, il n'est pas naïf, à la manière de Rousseau et des Encyclopédistes ou de certains révolutionnaires comme Fabre d'Eglantine. Il sait que l'homme est capable des pires horreurs. Il a été le témoin épouvanté des massacres de la Terreur et des violences de la Révolution de 1830. Il a été le témoin scandalisé de la répression sanglante des « émeutes de la faim » en juin 1848 à Marseille. Il a été le contemporain des guerres de Crimée et de la conquête de l'Algérie. Il sait l'homme capable des pires méchancetés. Il a été victime de calomnies, de dénonciations anonymes. Il a été scandaleusement déchu de la nationalité française. Par mesquinerie, il n'a pas eu le cardinalat ¼

Mais il croit que tout homme, même le plus cruel, même le plus déchu, est une créature aimée de Dieu, prédestinée à devenir semblable à Dieu. Bouleversé par un Dieu qui aime d'amour jusqu'à mourir sur la Croix, il croit en la grandeur de la destinée de l'homme. Il rêve grand pour l'homme, pour tout homme et surtout pour l'homme oublié, écrasé, celui qui est sans espérance, celui qui se croit oublié de la tendresse de Dieu.

Ainsi, regard-t-il l'homme avec le regard de Dieu quand il lance son œuvre de Jeunesse. Il rassemble aussi bien le fils du procureur impérial d'Aix que les enfants de la rue, ceux que la marquise d'Arlatan appelle une « racaille ». Il les aime et les respecte au point d'appeler chacun : « Monsieur ». Il croit en chacun d'eux si bien que, très vite, ceux-ci reconnaissent en lui un père, leur révélant la paternité de Dieu.

Ainsi, regarde-t-il l'homme avec le regard de Dieu quand il rassemble pour le Carême 1813, les gens de rien d'Aix en Provence, ceux à côté desquels on passe sans les voir, ceux qui sont sans espérance et quand il leur dit, dans l'église de la Madeleine :

« Venez surtout, vous pauvres de Jésus-Christ et plût à Dieu que je pusse faire entendre ma voix dans les quatre parties du monde ¼ Nous commencerons par vous apprendre ce que vous êtes, quelle est votre noble origine, quels sont les droits qu'elle vous donne, quelles sont aussi les obligations qu'elle vous impose...

L'homme est la créature de Dieu.

Pauvres de Jésus-Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d'ulcères, etc., vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi. Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les héritiers de son royaume éternel, la portion choisie de son héritage; vous êtes, au dire de saint Pierre, la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes en quelque sorte des Dieux.

Dieu seul était digne de votre âme. Dieu seul pouvait satisfaire votre cœur. » (Sermon de la Madeleine du 3 mars 1813)

Ainsi, regard-t-il l'homme avec le regard de Dieu quand il s'occupe des prisonniers et plus particulièrement des condamnés à mort et quand il voit en eux le visage même du Christ :

« Je vous remercie ô mon Dieu! de m'avoir ménagé le bonheur, au milieu des ennuis et des contrariétés d'un voyage pénible, de procurer votre gloire et de faire du bien, beaucoup de bien, à quelques âmes que vous avez rachetées de votre sang.

Je venais à Gap pour faire l'ordination. Il n'y a point eu d'ordination à faire ¼ mais le bon Dieu ne m'appelait pas à Gap pour cela. Il était dans le fond d'un cachot un homme livré à l'exécration publique, un grand criminel, un scélérat condamné au dernier supplice, qui attendait de se voir traîner à l'échafaud.

Il n'y a plus rien à faire pour lui que de le confier à la miséricorde de Dieu. Ainsi le veut l'horrible préjugé, le barbare abus qui refuse impitoyablement tout autre secours religieux à l'homme condamné à mort.

Aujourd'hui je suis allé dire la messe dans la prison. Tous les prisonniers et plusieurs autres personnes y ont assisté. J'avais obtenu que le condamné serait déchargé d'une partie de ses fers et qu'il monterait à la chapelle ¼

A la communion, j'ai fait écarter tout le monde pour le faire placer sur la marche de l'autel. La fête était pour lui, les honneurs lui étaient dus, car tout condamné qu'il était, Dieu lui avait pardonné ses crimes et; à mes yeux il était un objet d'admiration, un être privilégié pour lequel le Seigneur avait opéré de grandes choses, un prédestiné pour lequel le Christ a versé son sang. Aussi c'est à lui seul que j'adressai la parole ¼

Après la messe, je fis approcher de nouveau le condamné et je lui adressai de nouveau la parole pour le préparer à recevoir le Saint-Esprit par le sacrement de confirmation que j'allais lui administrer.

Je finis par donner la bénédiction du saint sacrement. Il fallait que rien ne manquât à la solennité de ce jour. » (Journal du 16 juillet 1837)

Pour Eugène de Mazenod, la sainteté est vraiment la participation à la nature même de Dieu et à son projet créateur sur chaque homme. Puisque Dieu est celui qui rêve grand pour l'homme, saint Eugène nourrit ce même rêve pour tous ceux que croise son regard ou sa pensée.

Et non seulement en rêvant mais aussi en agissant pour que l'homme puisse devenir ce qu'il est dans le cœur de Dieu.

Sa participation à la manière dont le Christ, du haut de la Croix, regarde le monde avec passion, l'invite à s'engager dans ce monde, à tout faire pour le service de l'homme. Puisque Dieu fait ce qu'il dit, puisque son amour est agissant, saint Eugène n'aime pas seulement avec des mots ou des paroles, mais par des actes, véritablement (cf. 1 ère lettre de saint Jean : « Celui qui dit ‘j'aime Dieu' et qui n'aime pas son frère est un menteur. »).

Sa passion pour le Christ entraîne sa passion pour l'homme : une passion grande comme le monde, puisqu'elle est à la dimension du cœur de Dieu.

« Que le Seigneur vous donne entre vous et à l'égard de tous les hommes un amour de plus en plus intense et débordant ¼ Et qu'ainsi il vous établisse fermement dans une sainteté sans reproche devant Dieu notre Père. » (I Th 3,12-13)

III. La sainteté d'Eugène de Mazenod, c'est une sainteté d'Incarnation, vécue au jour le jour


Eugène de Mazenod n'est pas un théologien, même s'il a fait des études théologiques très solides et s'il tranche sur son époque par une excellente connaissance biblique et patristique.

Il est avant tout un homme qui vit pleinement chaque instant de chaque jour. Chaque évènement, petit ou grand, chaque rencontre, est pour lui une occasion de découvrir l'appel et la présence de Dieu, une occasion de réaliser l'œuvre de la Rédemption « pour la Gloire de Dieu et le salut des hommes. »

Sa découverte de Dieu est d'abord la découverte d'un Dieu Incarné. Aussi, chez lui, c'est la vie qui commande, parce que Dieu est présent à ce monde, dans tout ce qui ce vit

Eugène de Mazenod a écrit un très long mandement de Carême sur les anges. Cela peut nous surprendre et nous sembler bien éloigné de la vie de ses diocésains. Mais les anges, dans l'Evangile, sont le signe de la présence de Dieu. Ils sont là à l'Annonciation et à Noël. Ils sont là pour servir le Christ après la tentation au désert. Ils sont là au Jardin des Oliviers et au matin de Pâques. Ils sont là encore au jour de l'Ascension. Leur présence, dans les circonstances heureuses ou douloureuses, signifie que la promesse de Dieu est en train de se réaliser : « L'Esprit Saint te prendra sous son ombre », « Je vous annonce une grande joie : un Sauveur vous est né », « Ne cherchez plus parmi les morts Celui qui est vivant » ¼ Leur présence signifie que Dieu fait toujours ce qu'il dit. Leur présence révèle à l'homme qu'il a du prix aux yeux de Dieu.

En ce sens, la sainteté d'Eugène de Mazenod est une sainteté « angélique », ce qui est le contraire de désincarné. C'est une sainteté incarnée, ancrée dans la vie du monde, signifiant et réalisant la présence de Dieu à chaque événement de la vie de chaque homme, invitant l'homme à participer et à collaborer au Salut voulu par Dieu.

Sainteté incarnée du jeune prêtre touché par la détresses des gamins venus de Savoie ramoner les cheminées des riches hôtels aixois, des gosses exploités, livrés à eux-mêmes, couchant dans la rue. C 'est pour eux qu'il lance l'œuvre des « petits ramoneurs ».

Sainteté incarné de l'évêque qui se fait attendre au repas officiel donné par le prince de Joinville, fils du roi des Français. Il a jugé plus important d'aller aider à mourir une vieille ivrognesse du quartier du Panier à Marseille, une pauvresse abandonnée de tous et qu'il connaissait bien.

Sainteté incarnée du Fondateur, touché par la détresse de Mgr Bourget, évêque de Montréal qui n'a personne pour s'occuper des populations les plus abandonnées de son diocèse. C'est pour lui que, sans considération pour la fragilité de sa Congrégation naissante, il envoie 6 Oblats au Canada.

Sainteté incarnée quand il ne supporte plus de voir mourir sans aucun secours les soldats frappés de la peste ou du choléra :

« Cela a été la dernière scène d'une journée bien agitée et bien pénible pour moi. J'en fixe le souvenir sur ce journal avant de me coucher, quoiqu'il soit déjà bien tard, et que je sois vraiment fatigué de corps et d'esprit. Pauvres soldats! Pendant tous ces pourparlers ils meurent. C'est ce qui me désole. Dieu sait si je gémis sur tous ceux qui périssent ainsi misérablement abandonnés ! Les sentir si près de moi, dans mon diocèse et ne pouvoir venir à leur aide, cela me déchire l'âme, j'en suis inconsolable. Depuis deux jours je remue ciel et terre pour parvenir jusqu'à eux, je suis inquiet de n'avoir pas pu faire mouvoir plus vite tous les rouages qu'il a fallu mettre en jeu. Je vais me coucher, je dormirai si je le puis ¼ » (journal du 31 octobre 1837)

Sainteté incarné du « prince de l'Eglise » ravi de faire plaisir à une bande de gamins turbulents, même si cela bouleverse son carnet de rendez-vous bien chargé

« J'ai réveillé toute la maison bien avant le jour. Mais ô douleur pour nos petits enfants! Le temps est couvert, il bruine même un peu. Que faut-il faire? Il serait trop dur de retourner comme ça à Marseille. ‘Enfants, faut-il aller vers la montagne que le brouillard dérobe à nos yeux?' – ‘ Oui, oui, oui' répond-on de tous côtés à grands cris. ‘Allons puisque vous le voulez, mais gare à la pluie.' – ‘ N'importe il faut partir.' Et voilà nos enfants grimpant sur la charrette qui devait les porter avec les provisions. Je voyais bien qu'il allait pleuvoir, mais qu'est-ce qu'un peu de pluie en comparaison du bonheur de ces gamins ? Il aurait fallu toute l'eau du déluge pour éteindre leur ardeur. La bande était nombreuse et joyeuse, nous étions une trentaine entre grands et petits. » (Journal du 29 octobre 1838)

Sainteté incarnée d'une journée normale de sa vie d'évêque :

« Quelle matinée ! Ce n'est rien que de donner son argent, mais se trouver face à face avec des êtres si malheureux et se voir dans l'impossibilité, en faisant plus qu'on ne peut, de ne pas satisfaire à leurs besoins, c'est au-dessus de mes forces. Une veuve qui a perdu son mari à Cayenne et qui se trouve ici sans le sou, ne pouvant ni vivre ni se rendre à son pays. Un jeune homme, Belge de nation, sortant de l'hôpital où il a dépensé tout ce qui lui restait et qui, épuisé par sa maladie et par ses chagrins, n'a pour se rendre en Belgique que les 10 francs que son consul lui a donnés. Une vieille femme, sœur d'un prêtre, mort depuis longtemps dans le diocèse, qui a tous ses effets au Mont de Piété et n'a pas un liard pour aller joindre un de ses fils qui lui donnera au moins une écuelle de soupe pour l'empêcher de mourir de faim.

Combien d'autres misères encore! Je n'en puis réellement plus. Outre ce que j'ai pu donner, j'ai écrit pour recommander la veuve à un avocat. J'ai écrit pour le jeune Belge à un membre de l'administration de la miséricorde.

Avec tout cela, mettez-vous à table et mangez si vous le pouvez!

La journée n'était pas complète pour mon cœur déjà si froissé. Voilà que j'apprends que le curé de St-Julien vomit le sang depuis trois jours. Malgré la pluie, je suis accouru auprès de lui. C'était un devoir pour moi qui suis le père de tous mes diocésains, mais qui aime surtout les prêtres comme les aînés de ma famille spirituelle. » (Journal du 5 septembre 1838)

IV. La sainteté d'Eugène de Mazenod, c'est une sainteté d'audace


« Il faut aller de l'avant, c'est une nécessité que Dieu m'impose. Pour cela, avant tout, il faut sérieusement travailler à devenir un saint ¼ La charité doit être inventive. A des besoins nouveaux, elle doit faire surgir des moyens nouveaux » (retraite de 1837)

Le Christ est celui qui, ayant la condition de Dieu, osa ne pas garder jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu. Il osa se compromettre dans notre condition humaine, braver les préjugés et les preions légales, courir le risque de la mort et de la mort sur la Croix.

Comment prétendre partager la sainteté du Christ sans courir les mêmes audaces que lui ? Telle est bien la dernière facette de la sainteté d'Eugène de Mazenod. : une sainteté audacieuse pour la Gloire de Dieu et le salut des hommes.

Il ose croire qu'il était appelé par Dieu à devenir prêtre, puis religieux missionnaire et enfin évêque, malgré sa jeunesse et la vie tellement « mondaine » qu'il a menée jusqu'à l'âge de 26 ans.

Il ose faire confiance à ses premiers compagnons dont tous n'était pas des « enfants de chœur » et croire qu'avec ce petit groupe d'hommes, le Seigneur pourrait faire des merveilles.

Il ose affronter l'opinion publique, les gens bien-pensant, les conformistes et les tenants d'idées toutes faites, ceux de sa famille, de sa classe sociale, du clergé ¼

Il ose ramasser les jeunes du trottoir, les éduquer pour en faire à leur tour des éducateurs.

Il ose risquer une théologie de la tendresse et de la miséricorde face aux théories rigoristes ambiantes.

Il ose prendre la défense de Félicité de Lamennais et lui donner des lettres de recommandation pour le Pape

Il ose tenir tête aux puissants de ce monde : empereurs et rois, préfets et maires, cardinaux et évêques, quels que soient les risques encourus

Il ose l'aventure des missions étrangères alors que son groupe de missionnaires ne compte qu'une quarantaine de membres

Il ose se montrer, lui le sénateur d'empire, le doyen de l'épiscopat français, avec des prostituées, des femmes du vieux port, des ouvriers des chantiers navals, des soldats atteint du typhus ¼

Il ose donner son amitié sans jamais la reprendre, même quand elle est trahie.

Il ose enfin tout entreprendre comme si tout dépendait de lui et ensuite s'en remettre avec confiance entre les mains de Dieu, car tout dépend de Lui et de lui seul.

« Seigneur tu es mon ami.
C'est toi Seigneur ma lampe
Mon Dieu, c'est toi qui éclaires mes ténèbres
Avec toi, Seigneur, j'ai l'audace de forcer toutes les portes
Avec toi, Seigneur, j'ose sauter tous les murs. »

(Psaume 18, versets 29 – 31 – traduction libre)

Que cette prière devienne la nôtre. Alors, comme Eugène de Mazenod, si nous osons mettre ces versets en pratique, à notre tour, nous deviendrons des saints pour le monde d'aujourd'hui.


Le ministère du supérieur est d'aimer davantage…


Voici la lettre que le père Marcello SGARBOSSA, OMI, provincial d'Italie, a adressée aux Oblats de sa province sur le rôle du supérieur dans la communauté oblate.
Novembre 2005

Chers confrères,

J'ai mis fin à la rencontre des supérieurs avec ces paroles:

«Nous venons de faire une session de formation permanente et nous nous sommes engagés à jeter un regard sur notre service en faveur de la qualité de la vie oblate, qui est la première de nos priorités.

Nous sommes certainement conscients que l'image du supérieur aujourd'hui est perçue de différentes façons; sont apparues de nouvelles visions de la personne, de la communauté et il est clair que, dans le contexte social, ecclésial et religieux où nous vivons, il est plus difficile d'assurer ce service.

Ce sera notre présence, notre proximité, la profondeur de notre humanité, notre prière, notre fidélité et notre authenticité, en un mot, notre foi en Jésus Christ et dans la mission, qui nous donneront l'autorité nécessaire pour animer, guider, soutenir, exhorter et corriger les frères qui nous sont confiés.

En un mot, le ministère du supérieur est d'aimer davantage.»

Parler du supérieur, c'est parler de responsabilité, de coresponsabilité et de communauté. En effet, s'il y a un supérieur, il y a des frères à servir, une communauté à animer.

«Pour retrouver le sens et la qualité de la vie consacrée, une tâche fondamentale revient aux supérieurs et aux supérieures, auxquels a été confié le service de l'autorité, une tâche exigeante et parfois difficile. Elle requiert une présence constante, capable d'animer et de proposer, de rappeler la raison d'être de la vie consacrée, d'aider les personnes qui leur sont confiées à vivre dans une fidélité toujours renouvelée à l'appel de l'Esprit. Aucun supérieur ne peut renoncer à sa mission d'animation, d'aide fraternelle, de proposition, d'écoute, de dialogue. Ce n'est qu'ainsi que la communauté tout entière pourra se retrouver unie dans un esprit pleinement fraternel et dans le service apostolique et ministériel»(Instruction Repartir du Christ, le 14 juin 2002).

La qualité de notre vie est donc confiée aux supérieurs.

Cette priorité, exprimée sans équivoque tant dans le document de planification que dans celui des stratégies, présuppose ce que nous disent les Constitutions et Règles: «Chacun demeurant l'agent principal de sa propre croissance, il importe que tout Oblat soit prêt à répondre généreusement aux inspirations de l'Esprit, à chaque étape de sa vie (C 49). La formation vise la croissance intégrale de la personne. Elle se poursuit toute la vie et conduit chacun à s'accepter tel qu'il est et à devenir celui qu'il est appelé à être (C 47). La formation a pour but de faire grandir l'homme apostolique animé du charisme oblat, un homme qui, s'inspirant de l'exemple de Marie, vive son engagement envers Jésus Christ dans une fidélité toujours inventive et se mette totalement au service de l'Église et du Royaume (C 46)»

Après avoir reconnu la responsabilité personnelle de chacun, les Constitutions et Règles insistent de façon claire sur celle des supérieurs, à tous les niveaux, dans l'aide à apporter à l'Oblat sur ce chemin. La conduite de la vie religieuse, l'animation de la vie spirituelle de la communauté est du devoir du supérieur. Cet aspect ne peut être laissé à la vie privée des membres.

«Le premier [thème] concerne l'exercice de l'autorité. Il s'agit d'un service nécessaire et précieux pour assurer une vie authentiquement fraternelle, à la recherche de la volonté de Dieu. En réalité, c'est le Seigneur ressuscité lui-même, à nouveau présent parmi ses frères et sœurs réunis en son nom (cf. Perfectæ caritatis, n o 15), qui montre le chemin à parcourir. Ce n'est que si le Supérieur vit pour sa part dans l'obéissance au Christ et dans l'observance sincère de la règle que les membres de la communauté peuvent clairement voir que leur obéissance au Supérieur non seulement n'est pas contraire à la liberté des fils de Dieu, mais la fait mûrir dans la conformité au Christ obéissant au Père (cf. ibid., n. 14). (Lettre de Benoît XVI, à l'occasion de la plénière de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, le 27 septembre 2005).

Ma deuxième visite aux communautés de la Province et des Délégations avait pour but de les sensibiliser à cet élément de notre vie qu'on ne peut négliger.

Je peux témoigner des efforts que font les communautés pour être fidèles à un style de vie simple et accueillant, à un rythme de prière commune où le projet apostolique de la communauté est présent. Au plan formel, je n'ai pas beaucoup à dire, sinon que trop souvent la vie communautaire vient en second, derrière les tâches du ministère. Ce qui me paraît grandir constamment, c'est «la communion d'esprit et de cœur» que les Constitutions et Règles nous indiquent comme premier lieu du témoignage, comme premier moment de l'évangélisation (C 37).

Pour parvenir à créer des communautés vivables, je crois qu'il est important d'avoir des lieux et des temps précis d'échange (des rencontres communautaires), nécessaires à l'établissement d'une véritable communion. Il ne s'agit pas de réunions de planification où l'on se partage les tâches pastorales ou encore l'on prévoit les anniversaires et les vacances, mais de rencontres où l'on discute de la vie qu'un jour tous nous avons librement choisie et qui est de suivre le Christ en communauté, dans l'esprit et le charisme des Oblats.

Il revient au supérieur d'organiser ces rencontres et nous savons combien il est difficile d'obtenir des réponses.

Les Constitutions et Règles parlent du supérieur comme d'un garant du projet apostolique de la communauté, d'un signe théologique de l'unité de vie et, alors, d'un signe de la présence du Seigneur. Le document du Chapitre Témoins en communauté apostoliqueparle du supérieur comme du pasteur de ses frères. C'est une image biblique qui rappelle la figure du Bon Pasteur. Elle suggère une attitude faite de fraternité, de miséricorde, d'attention et, en même temps, d'engagement et de labeur au profit du troupeau. Le bon pasteur appelle chacune de ses brebis par son nom. Il les connaît et les guide en marchant devant elles. Tout cela fait clairement appel au témoignage.

Dans ce contexte, le supérieur recherche avec sa communauté une qualité de vie, un consensus sur les valeurs et la façon de les traduire dans le style des Oblats, en tenant compte, certes, de la situation qui a changé depuis le temps du Fondateur et aussi des années passées. Il n'est pas facile aujourd'hui de maintenir le cap en suivant les coordonnées de l'Évangile, en se confrontant sereinement à la Parole de Dieu et en se laissant guider par les Constitutions et Règles qui permettent de nous identifier. Il n'est pas facile de résister à une certaine mentalité du monde. Il n'est pas facile de dire au monde: nous sommes consacrés à Dieu et nous sommes vos serviteurs.

Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire de hisser les voiles au vent de l'Esprit pour éviter d'être immobilisés par le ressac de tant de choses que le monde présente comme modernes et actuelles, au péril d'être doublés par beaucoup de laïques qui adhérent avec joie et enthousiasme à une vie chrétienne authentique.

Le supérieur reste à la barre de la barque fragile et trop souvent petite de la communauté, mais il ne navigue pas seul. Dans la barque, il y a ses frères qui tous sont appelés à apporter leur collaboration pour maintenir le cap malgré les tempêtes.

Le service de l'autorité est essentiel pour que tous puissent bien vivre et franchir ensemble les étapes nécessaires pour atteindre ce que le Fondateur désigne par ces mots: «La gloire de Dieu», «le salut des âmes» et «leur propre sanctification.»


Le commerce mondial et le bien commun

par Andrew SMALL, OMI

Le père Andrew Small, OMI, est conseiller en politique étrangère de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis d'Amérique. Il a été membre de la délégation du Saint-Siège auprès de la Sixième rencontre ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce qui a eu lieu à Hong Kong, en décembre 2005.

Cet article est reproduit avec la permission de l'hebdomadaire America Press.Il a paru dans le numéro du 12 décembre 2005 de ce magazine, vol. 193, n o 19 ©2005. Sur la Toile: www.americamagazine.org


Dans son encyclique de 2003 sur l'Eucharistie, le pape Jean Paul II reprenait l'admonition de l'Apôtre Paul à l'Église primitive, en déclarant «indigne» d'une communauté chrétienne la participation à la Cène du Seigneur dans un contexte de divisions et d'indifférence envers les pauvres» (20). En cette année de la mort de ce Pape, il y a des signes positifs que ce souci des pauvres est bien vivant.

Au début de 2005, les États-Unis ont donné 1 300 000 000 $ aux régions frappées par le raz-de-marée pour soutenir les efforts de secours, un record pour un désastre ayant eu lieu à l'étranger. À la suite de l'ouragan Katrina sur la côte du golfe du Mexique le 29 août, les dons de la population se sont élevés à 1 700 000 000$. En même temps, les États-Unis poursuivaient leur lutte contre le VIH et le Sida dans le monde. L'engagement des pays du Groupe des huit à annuler la dette des pays lourdement endettés témoigne du fait que les pauvres ne sont pas abandonnés.

Malgré ces signes positifs, les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et le fossé qui sépare les riches des pauvres s'élargit. La richesse cumulée des 500 plus riches personnes dépasse celle des 416 millions de plus pauvres. Dix pour cent de la population mondiale gagne cinquante pour cent des revenus dans le monde, alors que quarante pour cent n'en gagne que cinq pour cent.

C'est l'injustice et non la prospérité qui nous affecte et aucun montant de partage des richesses publiques ou privées, si nécessaire soit-il, ne peut véritablement corriger cette situation. Ce qu'il faut, c'est une réforme des règles qui régissent l'économie mondiale elle-même, à commencer par le système de commerce international. À la fin de 2005, on aura la chance de faire en sorte que l'économie mondiale fonctionne pour tous.

En décembre, les 148 pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) se réuniront à Hong Kong pour entreprendre la plus récente série de négociations sur le commerce. Surnommé Programme de Doha pour le développement, en raison de son objectif de faire du commerce un outil de promotion pour le développement, son succès dépendra de deux choses. En premier lieu, l'Organisation devra réparer les erreurs du passé en corrigeant les règles commerciales injustes. Deuxièmement, les pays riches devront faire un pas de plus pour s'assurer que les pays pauvres obtiennent des conditions commerciales généreuses.

Jusqu'ici, la croissance du commerce a profité à quelques-uns et il est facile de comprendre pourquoi. Tout en prêchant l'ouverture des marchés et le libre-échange, les pays riches ont maintenu un ensemble considérable de mesures de protection qui ont détourné les profits de la mondialisation en leur faveur. L'inégalité n'est pas l'œuvre d'une main cachée. Elle a ses causes et elle a également ses solutions, qui peuvent toutefois exiger patience et persévérance dans un monde qui a peu de temps à consacrer à l'une ou l'autre.

Accords économiques et sociaux


Dans le discours à grande portée qu'il adressait récemment à des membres du Congrès des États-Unis et à des Évêques catholiques venus de tout l'hémisphère, le cardinal Francis George, o.m..i., archevêque de Chicago, reconnaissait l'importance du commerce mondial dans le combat contre l'inégalité et la promotion d'une culture de vie.

Le vice-président de la Conférence des évêques des États-Unis a rappelé l'héritage du pape Jean-Paul II dans sa lutte contre le totalitarisme. Les fausses promesses, dit le cardinal, ont entraîné la chute du communisme et, bien que dans un ordre différent, elles ont été sources des problèmes dans le contrat social des États-Unis.

Sous le communisme, dit le cardinal, on a promis aux gens la justice sociale en échange de leur liberté personnelle, une contradiction interne qui a conduit à la disparition du communisme. L'économie de marché, d'autre part, promet que si nous acceptons l'inégalité assez longtemps, il y aura, à la fin, plus de richesses pour tous. S'il est évident que cette promesse apporte une plus grande prospérité, il est aussi évident que cela ne vaut pas pour tous et que le coût à payer pour les pauvres est trop grand.

Le cardinal George a relevé une lacune fondamentale dans les efforts faits actuellement pour libéraliser l'économie mondiale. Il s'ensuit donc qu'aucun système juridique ne peut accepter une croissance de l'inégalité comme moyen d'atteindre un but. On ne peut échanger la justice contre de la richesse. Si la mondialisation de l'économie a sa propre logique, elle n'a pas sa propre éthique. Sans cadre moral, la logique d'une plus grande intégration économique peut conduire à l'accroissement de la richesse tout en ne réussissant pas à répondre aux besoins de tous, surtout des plus vulnérables. Et cela, tôt ou tard, causera sa perte.

Derrière une économique complexe, les divergences d'opinion sur le libre-échange font rage. Certains y voient la solution de tous les problèmes; d'autres, la source de tous les problèmes. C'est pourquoi les réflexions du cardinal viennent à une étape importante du marché mondial. Le Congrès des États-Unis souffre encore d'une bataille douloureuse sur l'Accord de libre-échange entre les États-Unis et l'Amérique centrale qui a été voté avec une marge plus étroite que l'Accord de libre-échange nord-américain passé, dix ans auparavant. Ce dernier ne bénéficie certainement pas à tous. Entre temps, les États-Unis et les 147 autres membres de l'Organisation mondiale du commerce sont pris dans d'intenses négociations en vue de la conférence de Hong Kong. Le commerce devait unir les gens et les nations. Il menace de faire tout le contraire.

Doha et le monde au lendemain du 11 septembre


Deux mois après le 11 septembre 2001, les membres de l'Organisation mondiale du commerce se rencontraient à Doha, au Qatar, et s'entendaient pour faire du commerce un outil du développement. Cette entente faisait écho au plan tracé par les forces alliées, après la deuxième Guerre mondiale, pour lier la stabilité du monde à des règles commerciales équitables.

La déclaration de Doha reconnaît que le commerce ne profite pas aux pays pauvres et place leurs intérêts au cœur de la ronde actuelle des négociations. L'agriculture est aujourd'hui le pivot et en même temps la pierre d'achoppement des négociations de Doha. Quelque un milliard trois cent millions de personnes, environ la moitié de la force de travail des pays en voie de développement, s'occupent d'agriculture, habituellement sur de petites fermes. Ils font face à de multiples désavantages pour convertir leur travail en développement économique. Non seulement doivent-ils faire face aux subsides et aux niveaux de taxation des pays développés, mais ils sont ennuyés par des infrastructures physiques et financières pauvres ainsi que la détérioration de l'environnement et l'insécurité politique.

La banque mondiale estime que, en raison des règles actuelles du commerce, les pays pauvres perdent chaque année 200 milliards de dollars dans le commerce agricole seulement. La plupart des pauvres dans le monde vivent à la campagne. À court terme, leur permettre de développer leur potentiel et d'accéder aux marchés locaux ou internationaux, peut contribuer à faire le pont entre la pauvreté et la chance.

Le commerce n'est pas, en lui-même, une panacée, mais un accord mondial sur l'agriculture auprès de l'Organisation mondiale du commerce ouvrirait une voie royale à la transformation des perdants en gagnants. Le processus est complexe et il doit s'achever avant que le mandat des responsables des négociations commerciales des États-Unis ne prenne fin en 2007. Pour le moment, l'Organisation mondiale du commerce doit s'attaquer à trois domaines : l'accès au marché et les tarifs imposés, les subsides et le traitement particulier et différentiel.

L'accès au marché et les tarifs douaniers


Les gens sont familiers avec une politique de taux progressif de taxation: plus vous gagnez, plus vous payez. La politique du commerce est le contraire. Plus vous êtes pauvres, plus les droits de douane sont élevés. Les taux élevés ferment la porte aux exportations des pays pauvres. Les pays riches imposent aux pays pauvres des barrières tarifaires qui sont trois ou quatre fois plus élevées que celles auxquelles font face les autres pays riches. Les taxes tendent à être plus élevées pour les produits que les gens et les pays pauvres produisent : les produits agricoles et les vêtements, les chaussures et les produits alimentaires.

C'est ainsi que le Bangladesh, avec un revenu par habitant de 440$, paie plus en taxes à verser aux États-Unis que la France qui a un revenu de 24 000$. La France paie moins, même si les États-Unis importent actuellement quinze fois plus de biens de la France que du Bangladesh. Le système des États-Unis n'est pas l'unique délinquant, mais des coupures généreuses dans les taxes sur les exportations en provenance des pays pauvres pourraient accroître de façon importante leurs revenus. En outre, plus un produit provenant d'un pays pauvre acquiert de valeur, plus la barrière donnant accès aux marchés des pays développés est haute. De sorte que les pays pauvres peuvent vendre des arachides, mais que le ciel les garde s'ils essaient de vendre du beurre d'arachide.

Cela équivaut à une forme moderne de mercantilisme. Si le retour de Hong Kong à la Chine, en 1999, a contribué à effacer la tache de l'impérialisme politique, il semble juste que Hong Kong soit l'endroit où l'on élimine l'impérialisme économique du système de commerce mondial.

Les subsides à l'agriculture


La dernière série de négociations sur le commerce a abouti à l'accord de l'Uruguay, en 1994. Pour s'assurer du consentement des pays en voie de développement, on s'est entendu pour que les pays riches entreprennent la réforme de leur politique agricole et réduisent le montant de centaines de milliards de dollars qu'ils versent chaque année dans les secteurs agricoles. Hélas, en 2005, les pays riches allaient vraisemblablement verser des sommes record dans ces secteurs.

Les subsides liés à la production peuvent faire tomber les prix mondiaux. Par exemple, les États-Unis dépensent jusqu'à quatre milliards de dollars par année pour soutenir ses 25 000 producteurs de coton. Entre temps, les producteurs de coton de l'Afrique de l'Ouest, qui produisent un coton de très haute qualité, sont incapables de vendre leurs produits sur les marchés mondiaux parce que le coton des États-Unis, fortement subventionné, est moins cher.

Mgr Álvaro Ramazzini, du Guatemala, l'a bien dit, dans son témoignage devant le Congrès des États-Unis sur l'impact de l'Accord de libre-échange Amérique centrale-États-Unis (CAFTA) sur les fermiers d'Amérique centrale : «Les fermiers du Guatemala peuvent rivaliser avec les fermiers des États-Unis, mais ils ne peuvent rivaliser avec le ministère des Finances des États-Unis.»

Traitement particulier et différentiel


Des besoins différents requièrent des traitements différentiels. Les pays en voie de développement ont leurs propres défis à relever pour s'assurer que la croissance des échanges profite, de fait, aux pauvres dans leurs pays. Cela implique la réduction de leurs propres tarifs de même que la mise en application de mesures de transparence et de bonne administration. Les pays fragiles courent le danger de ne pas se voir accorder la flexibilité dont ils ont besoin pour atteindre, de façon égale, une intégration du marché.

Il est utile de se rappeler que les économies des pays riches ont mis longtemps à grandir et ont joui de barrières protectrices. Les pays pauvres devront se protéger eux-mêmes, par exemple contre les flambées d'importations bon marché qui peuvent menacer sérieusement une économie domestique. Les règles de l'Organisation mondiale du commerce doivent accorder aux pays pauvres une protection qui leur permette de gérer les risques que comporte une plus grande ouverture au marché mondial.

Un admirable échange!


Le sommet de Hong Kong offre une chance unique de mettre le commerce mondial sur le sentier du développement viable. La réforme de l'agriculture dans le monde entraîne le bouleversement d'intérêts particuliers très retranchés. Il faudra un engagement non seulement de la part des élus responsables, mais des commerçants eux-mêmes, y compris les multinationales. Les citoyens des États-Unis qui désirent exprimer leur solidarité avec les pauvres disposent de trois atouts puissants à cet égard : ils votent, ils consomment et ils investissent.

Les responsables de l'administration des États-Unis négocient avec les autres membres de l'Organisation mondiale du commerce; ils sont en contact constant avec les membres du Congrès. Vu sa tâche de surveillance et son rôle de ratifier tout accord avec l'Organisation mondiale du travail, le Congrès peut s'assurer que les États-Unis luttent pour protéger leurs intérêts d'une façon proportionnelle au bien commun. Les membres de l'Administration et du Congrès sont les mieux placés pour répondre à la question : Quel impact auront, à court terme, les accords de Hong Kong sur les pauvres dans le monde? Leur a-t-on posé la question?

En second lieu, les magasins de détail que des millions de personnes vont envahir, de la fête de l'Action de grâce à celle de Noël, contrôlent le marché des pays développés. Que demandons-nous à nos fournisseurs internationaux de faire pour promouvoir le développement? Est-ce que les prix sont notre seul critère? Comment les grands détaillants vont-ils réaligner leur modèle d'entreprise, s'ils n'apprennent jamais de leurs clients que les conditions de travail ou l'impact sur l'environnement sont des facteurs importants, lorsqu'ils font leurs achats?

Troisièmement, soixante-dix millions de foyers des États-Unis sont reliés d'une certaine façon à la bourse. Ils ont investi dans des fonds mutuels, des fonds de retraite et autres choses semblables. À Hong Kong, les multinationales mettent aussi de l'avant leurs intérêts. Les investisseurs peuvent insister pour que les compagnies dans lesquelles ils investissent fassent du bien tout en se portant bien. Il est, en effet, évident que les investissements qui tiennent compte de la dimension sociale égalent ou dépassent le rendement des investissements sans cette dimension.

Nous n'avons peut-être pas tous la possibilité d'aller en Afrique. Mais notre pouvoir d'électeur, notre pouvoir d'achat et notre pouvoir bancaire nous offrent des moyens immédiats de façonner l'économie mondiale de telle sorte qu'elle soit au service des gens et non le contraire. Entre temps, il nous faut encore partager ce que nous avons avec les autres.

Selon la mise en garde du pape Jean Paul II, l'indifférence envers les pauvres porte atteinte au mérite de notre participation à l'Eucharistie. Le message final du récent synode des évêques sur l'Eucharistie revient là-dessus : «…les pauvres de toujours et les nouveaux, les victimes toujours plus nombreuses de l'injustice et tous les oubliés de la terre nous interpellent, ils nous rappellent le Christ en agonie jusqu'à la fin du monde. Ces souffrances ne peuvent pas demeurer étrangères à la célébration du mystère eucharistique qui nous engage tous à œuvrer pour la justice et la transformation du monde de manière active et consciente…» Lorsque les croyants se mobilisent en faveur des plus petits parmi nous, ils peuvent accomplir beaucoup.

 

 

 

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