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Les pieds crevassés et les yeux injectés de sang
Natal

Je me suis arrêté au feu rouge. Sur le trottoir j’ai vu un jeune garçon. Il portait une chemise à carreaux ; la crasse l’avait rendu d’un noir brillant et suggérait qu’elle n’avait plus été lavée depuis longtemps. Les shorts qu’il avait n’étaient guère mieux; ils ne contenaient plus ses fesses qui dépassaient à l’arrière et qui remplissaient les trous de ses pantalons. La poussière adhérait à ses longues jambes qui ressemblaient à des bâtons, et ses pieds endurcis étaient crevassés. Il a frappé à ma vitre et je l’ai baissée ; avec une voix cassée, à travers ses lèvres desséchées, il murmura : « Oncle, puis-je avoir 5 Rands pour acheter à manger ? » Sa respiration était pour le moins répugnante. Il avait l’odeur des rues dans lesquelles il vivait : sèches, pourries et laides. Son apparence était la personnification de son environnement. Quand il m’a parlé, j’ai esquissé du mieux que j’ai pu un sourire prétentieux, faisant semblant de l’accueillir, alors que mes yeux qui le jugeaient avec dédain me trahissaient. Je l’ai regardé et je n’ai rien vu de plus qu’un cadre délicat, rempli de lambeaux de chair, fixés à un squelette branlant. Dans sa façon de se tenir, j’ai lu une grande fatigue et une très grande tristesse. Son corps parlait d’une lassitude qui l’envahissait et gagnait jusqu’à son âme même. J’ai regardé ses pieds. Ses pieds crevassés racontaient l’histoire d’un garçon qui en a vu beaucoup.

Ses pieds parlent des routes lointaines qu’ils ont dû parcourir, au début avec des chaussures confortables, mais qui, plus tôt que tard, ont dû être échangées contre de la nourriture. Ils parlent du gravier des routes et des pierres pointues. Ils parlent des sentiers dans les bois et des chemins pédestres. Ils parlent des longues routes goudronnées sinueuses et chaudes. Ils parlent des jours de randonnée et des froides nuits obscures, sous le ciel sans étoiles. Ils parlent de ces délassements momentanés à l’arrière d’un camion. Ils parlent des dangers qu’ils doivent esquiver et des sombres et terrifiantes ruelles dans les rues des grandes villes. Ils parlent de souffrances et de blessures. Ils parlent d’un voyage à travers lequel un garçon devient un homme. Ils parlent de voyage qu’ils auraient aimé ne jamais devoir faire. Ils parlent de toutes les choses que les yeux ont vues.

Je l’ai regardé droit dans ses yeux, injectés de sang et j’ai su que l’histoire de ses pieds était vraie. J’ai vu dans ses yeux la douleur imprimée tout à l’intérieur. J’ai vu les nuits sans sommeil et les larmes versées. J’ai vu le pays où un fils est devenu un orphelin et les parents, un souvenir. J’ai vu la peur qui habite un garçon quand il se rapetisse pour mieux se cacher, dans la crainte de la main de fer qui a écrasé le camp squatté chez-lui. J’ai vu les démons qui ont rasé sa maison et l’enfer qui l’a engloutie quand ils ont ‘nettoyé la ville’ et ont ‘enlevé les poubelles’. J’ai vu sa maison brûlée et je l’ai vu vaincu et écrasé ; et puis je l’ai vu pleurer à se fendre le cœur. Je l’ai vu comme pour une naissance, tiré hors de sa cachette et pelleté sur un camion. Je l’ai vu dans une réserve, dormir sous les tentes du gouvernement, avec vingt autres personnes. J’ai vu des centaines de tentes avec des milliers de gens. J’ai vu les soldats qui le brutalisaient et je l’ai vu affamé et misérable. Je l’ai vu courir et courir, les larmes pleins les yeux, son cœur accablé de misère, rien dans son esprit et aucun avenir en vue. Je l’ai regardé dans les yeux et les larmes ont coulé de mes yeux. Les feux se sont mis au vert. J’ai remonté ma vitre et j’ai continué ma route. Je l’ai laissé là debout, les mains ouvertes, les pieds crevassés et les yeux injectés de sang. (Frère scolastique John Nhlanhla MHLANGA dans Networking Cedara, février 21-27, 2011)