Je voudrais prolonger ma
réflexion sur la communauté, premier appel à la conversion venant de notre
dernier Chapitre. La vie fraternelle en
communauté – un document de la Congrégation pour les Instituts de vie
consacrée et les Sociétés de vie apostolique paru en 1994 – aborde le sujet de
la vie commune par rapport à des difficultés qu’elle est appelée à affronter de
nos jours, surtout celle de l’individualisme. La communauté religieuse y est
définie comme «le lieu où se fait
chaque jour le patient passage du “je” au “nous”: de ma tâche à la tâche
confiée à la communauté, de la recherche de “mes intérêts” à celle des “intérêts
du Christ”». Ce passage patient est le travail de chaque jour et se
fait dans un équilibre qu’il est parfois difficile à trouver et à garder, «entre
le respect de la personne et le bien commun, entre les exigences et les besoins
de chacun et ceux de la communauté, entre les charismes personnels et le projet
apostolique communautaire». Les ennemis de cet équilibre sont
l’individualisme qui désagrège d’un côté et le communautarisme qui nivelle de
l’autre.
Si ce passage se fait avec cet
équilibre, la communauté religieuse devient «le lieu où l’on apprend
chaque jour à faire sienne cette mentalité renouvelée, qui permet de vivre la
communion fraternelle en profitant de la richesse des dons de chacun, et fait
converger ces dons vers la fraternité et la commune responsabilité du projet
apostolique».
Nous pourrions souligner ici
que la communauté ne supprime pas le «je» ni ne le remplace:
les «je» qui forment la communauté en sont le point de
départ: sans les individus il n’y a pas de communauté; en même
temps la communauté les dépasse, ou mieux, les amène à se dépasser pour se
retrouver dans un autre sujet d’action et de mission qu’est la communauté
elle-même.
Cela nous aide à éviter ce que
le document appelle «communautarisme qui nivelle», qui supprime la
liberté, l’initiative et les talents individuels; il s’agit d’un appel
perçu dans la parole de Jésus qui fait de ses appelés une communauté autour de
lui et qui invite chacun à se dépasser pour se retrouver à un niveau plus haut,
celui justement de la communauté, de la famille. La mission est confiée en même
temps à chaque individu et à la communauté. Que l’aspect individuel ne soit pas
supprimé par la conversion à la communauté est bien exprimé dans le premier des
9 appels à la conversion: que
chaque Oblat réfléchisse sur le témoignage de sa vie religieuse et vive les
vœux d’une manière prophétique afin d’en transmettre les valeurs au monde et d’inviter
d’autres personnes à se joindre à la famille oblate. Le sujet de cette
invitation est «chaqueOblat»: le point de départ est
toujours la personne de chacun de nous; ici nous sommes invités à
réfléchir sur le témoignage de notre vie religieuse individuelle et à vivre les
engagements des conseils évangéliques d’une façon prophétique pour que les
valeurs qu’ils représentent soient communiquées au monde et que d’autres
personnes, par ce témoignage, perçoivent l’invitation, venant de celui même qui
nous a appelés, à se joindre à notre famille.
Une invitation particulière est
adressée ici à chaque supérieur et à chaque communauté: lorsqu’on dit
«chaque communauté» on peut sous-entendre que chaque communauté
joue, dans l’ensemble de la famille oblate, le même rôle que les individus
jouent dans la communauté locale. C’est un point qu’il serait intéressant de
développer.
Lorsque nous considérons la situation de nos
communautés aujourd’hui à travers le monde, il apparaît évident que
l’internationalité est l’une de ses caractéristiques plus manifestes, un défi
qui peut déterminer la réussite de notre mission et de notre vie dans les
années à venir. En regardant les choses de plus près et dans la perspective de
la conversion communautaire, la question qui se pose est la suivante: nos
différences sont-elles réellement une richesse? Nous le disons souvent, et
nous aimons le dire, mais la question demeure. L’autre dans son altérité est-il
vraiment une richesse pour moi? Je ne répondrais pas trop rapidement par
l’affirmative, il y a là un long chemin à parcourir. Et je suis convaincu que
nous n’en sommes qu’au début, mais cela vaut certainement la peine de relever
ce défi, de nous laisser interpeller par la réalité de la vie concrète de nos
communautés et de poursuivre cet objectif. Aimer l’autre – celui que nous
appelons peut-être trop rapidement confrère – n’est pas si évident, si Jésus en
a fait le deuxième commandement, qui complète l’amour de Dieu et en qui sont
résumés la Loi et les Prophètes! Sans nous en apercevoir et d’une façon
souvent très subtile, nous avons tendance à assimiler l’autre à nous-mêmes, ce
qui nous plaît dans l’autre est ce qui se trouve déjà en nous, ce qui nous
rapproche plus spontanément de l’autre est ce qui en lui nous ressemble, ce que
nous avons en commun. Aimer l’autre non seulement parce qu’il est autre mais
aussi pour qu’il soit autre, pour qu’il soit lui-même, l’aimer dans ses
différences et ses diversités, voilà le défi et le chemin de la conversion vers
une communauté qui sera réellement prophétique.