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Dictionnaire des valeurs oblates... (55)



INCULTURATION

LA STRATÉGIE DE L’ADAPTATION

Il semble bien qu’au début du christianisme, la foi chrétienne n’ait jamais existé sans avoir été traduite dans la culture de ceux qui l’acceptèrent. Dans les Églises de Paul, les Juifs et les Grecs ont pu se sentir pleinement chez eux. L’Évangile de Jésus-Christ fut également exprimé selon quatre situations culturelles différentes dans le Nouveau Testament. Ce sont les quatre évangiles que nous connaissons. Cependant après Constantin, lorsque ce qu’on appelait jusque-là la religio illicita devint religion d’État, le christianisme se fit porteur de culture, celle de Rome [15]. Le mouvement missionnaire à partir du monde civilisé vers celui des Barbares, donc de la culture supérieure aux cultures inférieures, devaient subordonner celles-ci sinon les supprimer [16].

Durant les derniers siècles, le colonialisme occidental avec son sentiment de supériorité culturelle influença l’entreprise missionnaire. On allait évangéliser les peuples primitifs et, en raison de ce langage et de cette manière de voir, on avait à la fois comme but concomitant de les civiliser. Par exemple, dans son instruction relative aux missions étrangères [17], Mgr Eugène de Mazenod divise ce qu’on appelait en ce temps-là les Missions étrangères en deux groupes: pays hérétiques cultivés, pays infidèles incivilisés: «La Congrégation accepte les Missions tant en pays hérétique qu’en pays infidèle. Là, l’on a affaire à des populations cultivées et déjà en possession de la civilisation; ici, le milieu est habituellement fruste, incivilisé, peu ou point familier avec les premières notions de la Religion (p. 6)».

Plus loin, dans la deuxième partie de l’instruction, intitulée «Directoire pour les missions étrangères», il ajoute: «[...] Loin de considérer le travail de formation des sauvages [18] aux nécessités de la vie sociale comme étranger à leur programme, les membres de la Société y verront, au contraire, un excellent moyen de contribuer au bien de la mission et de rendre plus fructueux leur apostolat. C’est pourquoi ils ne négligeront rien pour amener les tribus nomades à renoncer à leurs habitudes de vie errante [19] et à se choisir des emplacements où ils apprendront à bâtir des maisons, à cultiver la terre et à se familiariser avec les premiers arts de la civilisation [...]

«À [la] formation chrétienne et sociale des tribus sauvages les Missionnaires joindront la préoccupation du progrès même matériel de leur troupeau. On les façonnera donc à entretenir des rapports pacifiques avec les tribus voisines, à maintenir entre elles la concorde, à sauvegarder l’union dans les foyers et, enfin, à s’accoutumer, à force de travail et d’intelligence, à conserver et même à accroître le pécule familial (p. 13)».

Les chrétiens occidentaux n’étaient pas conscients du conditionnement culturel de leur théologie. Ils croyaient celle-ci supraculturelle et valide universellement. Leur culture, pensaient-ils, était chrétienne et s’identifiait avec leur foi. Elle était donc pleinement exportable avec leur foi chrétienne puisque les deux ne faisaient qu’un. Il faut quand même noter que Mgr de Mazenod, dans le document cité, demandait à ses missionnaires «l’application à l’étude des sciences les plus appropriées à leur vocation» [20] et une façon de faire qui fit ses preuves, en particulier au Lesotho. Il s’agit pour ce dernier point de la visite des villages et des familles: «[...] Les missionnaires, se devant à tout le monde, voyageront de place en place, pour visiter les familles et les tribus et faire profiter des bienfaits de la Religion les âmes les plus délaissées» [21].

Peu à peu cependant, on comprit que pour faciliter la conversion, il fallait procéder à certains ajustements. C’est ce qu’on appela la stratégie de l’adaptation. Dans le processus d’évangélisation, il était nécessaire d’accepter certains éléments culturels qui ne contredisaient pas l’Évangile.

Après avoir affirmé qu’«on n’a jamais tant parlé d’adaptation [...] depuis une dizaine d’années», le père Albert Perbal, o.m.i., la décrivait ainsi dans un article de 1936: «C’est là tout le principe de l’adaptation. Heurter le moins possible, toucher avec une délicatesse respectueuse à tout ce qui renferme un fond légitime, garder soigneusement ce qui ne contredit point aux règles de la vie surnaturelle, ce qui ne compromettra jamais la constitution solide d’une société vivant de l’Évangile, aimer ce qui fait la caractéristique d’un peuple, admettre qu’il ait le droit de demeurer ce que Dieu l’a fait, c’est ce qu’ont facilement compris les pionniers, c’est ce que la Propagande, dans son admirable conception de l’apostolat, n’a cessé de recommander à tous les missionnaires.

«Nous ne citerons que ce passage d’une Instruction de 1659, presque à l’origine de sa fondation: «Parce qu’il est dans la nature des hommes de préférer ce qui leur appartient de longue date, d’estimer et d’aimer avant tout ce qui fait leur nationalité, rien ne contrarie, n’irrite leur susceptibilité, rien ne fait détester et repousser l’étranger comme de le voir s’efforcer de changer leurs coutumes traditionnelles, bouleverser ce que leurs ancêtres ont établi, surtout quand ils s’aperçoivent que ces destructions ont pour but la substitution d’usages européens à ceux qu’ils considèrent comme consacrés par de longs souvenirs» [22].

La plupart du temps, par ailleurs, il ne s’agissait que d’éléments accidentels comme les vêtements liturgiques, les expressions artistiques, la musique, etc. Ce mouvement missionnaire comprenait les caractéristiques suivantes:

– Il n’était absolument pas question de modifier la conception théologique occidentale (romaine) qu’on croyait universelle et immuable.

– Il s’agissait d’une concession aux chrétiens de cultures autres, celles du tiers-monde. L’adaptation était un problème pour les jeunes Églises. En occident, l’adaptation était un fait accompli, pensait-on. La culture y était chrétienne.

– On permettait donc aux jeunes Églises d’utiliser certains éléments de leur culture dans l’expression et la pratique de la foi.

– Mais on ne pouvait utiliser que les éléments indifférents et naturellement bons.

– On ne considérait pas les cultures comme des touts indivisibles mais comme des ensembles d’éléments indépendants les uns des autres qu’on pouvait isoler ou assembler à volonté sans qu’on leur fasse violence pour cela.

– Il s’agissait également d’une activité périphérique. On distinguait le noyau de l’écorce. L’adaptation ne regardait que l’enveloppe externe, l’extérieur du dépôt de la foi et non la foi elle-même.

Mais une nouvelle conscience de la relativité de chaque culture, en particulier celles de l’Occident, commença à se développer peu à peu. La maturation des jeunes Églises, qui accompagna et parfois devança (au Lesotho par exemple) le mouvement d’indépendance des pays du tiers-monde, fit prendre conscience du fait que l’Évangile peut être vécu de bien des façons. La lettre apostolique Maximum Illud (1919) de Benoît XV, même si on était encore loin de parler d’inculturation, s’opposait fortement à toute domination de la part des missionnaires catholiques et, surtout, le pape leur demandait instamment d’écarter toute manière de travailler qui les mettrait au service des ambitions coloniales de leurs patries d’origine. Il demandait également qu’on cesse de considérer les Églises de mission comme des colonies sous autorité étrangère et recommandait fortement la formation d’un clergé local capable non seulement de travailler sous la tutelle missionnaire mais de prendre en charge l’administration de son peuple [23]. Rerum Ecclesiæ (1926) de Pie XI et Evangelii Præcones (1951) de Pie XII allèrent encore plus loin dans le même sens et les hiérarchies locales furent constituées peu à peu en Afrique et en Asie. [24] Mais ce n’est vraiment qu’au temps de la lettre de Pie XII que l’adaptation commença à jouir d’un consensus général même si le but ultime était encore de constituer une culture catholique ou chrétienne monolithique [25].

Après Vatican II et à cause de lui, même si les Églises du tiers-monde n’y avaient joué qu’un rôle assez secondaire, un changement se produisit dans la pensée et la pratique missionnaires, en dépit du fait qu’on utilise toujours le terme adaptation [26]. On prit conscience de plus en plus du point de vue et du développement des jeunes Églises surtout aux synodes romains des évêques où un nombre grandissant de participants du tiers-monde y firent entendre leur voix. Ce fut particulièrement évident au synode de 1974 sur l’évangélisation où l’Afrique intervint de manière très significative avec son concept d’«incarnation» qui annonçait déjà le terme inculturation sans l’utiliser explicitement. Mais qu’entend-on vraiment par inculturation et qu’y a-t-il de si nouveau dans cette nouvelle approche missionnaire?


[15] Voir Masson, J., op. cit. Voir note 3 pour un texte à ce sujet.
[16] Qu’on pense à Cyrille et Méthode au neuvième siècle, missionnaires orientaux qui avaient l’attitude tout à fait contraire et dont l’œuvre fut condamnée après la mort de Méthode par le Pape du temps (Cyrille était décédé à Rome plusieurs années auparavant). Celle-ci ne survécut qu’en Bulgarie, territoire du patriarcat de Constantinople, parce que les disciples de Méthode s’y réfugièrent et y poursuivirent l’œuvre des deux grands missionnaires. Mais ceci ne fut d’aucun profit pour l’Église de Rome puisque, au schisme de 1054, cette Église slave passa à l’orthodoxie avec l’ensemble du patriarcat de Constantinople.
[17] Instruction de notre Vénéré Fondateur relative aux missions étrangères, Rome, Maison générale, 1936, p. 6.
[18] Par «sauvages», il semble bien que Mgr de Mazenod désigne ceux qu’il appelle plus haut les «infidèles».
[19] On considérait donc la vie nomade comme inférieure, sinon infrahumaine, et qu’il fallait la remplacer par la sédentarisation. On sait toutes les difficultés que l’Église a rencontrées pour se sentir chez elle dans les cultures nomades; on ne peut même pas dire qu’elle a enfin réussi à l’être. Les peuples nomades d’Amérique, d’Australie et d’Afrique, même si parfois plusieurs de leurs membres sont devenus chrétiens depuis de nombreuses années, n’ont pas encore donné de ministres ordonnés pour diriger et animer leurs Églises locales. Il semble que l’Église, à cause de la manière dont elle se conçoit, ne peut devenir nomade avec les nomades. Tout en elle respire la sédentarisation, à commencer par sa législation qui définit les communautés chrétiennes en termes de territoire bien définis et délimités.
[20] Ibidem, p. 9.
[21] Ibidem, p. 12.
[22] «À propos de la formation des futurs missionnaires», dans Études missionnaires, Supplément à la Revue d’histoire des Missions, Paris, t. IV, n° 1, avril 1936, p. 53. Il faut quand même ajouter que ce texte de la Congrégation de la Propagande, certainement admirable comme le dit le père Perbal, demeura lettre morte pendant des siècles et qu’il ne fut pas suffisant pour empêcher la condamnation d’une approche missionnaire comme celle d’un Ricci en Chine, celle d’un de Nobili aux Indes et celle des Jésuites en Amérique latine.
[23] Actes de Benoît XV, Paris, 5 rue Bayard, 1926, tome II, page 90. Il semble bien que la lettre de Benoît XV fut un déclencheur pour la fondation d’un séminaire au Lesotho. Dans un article de 1896, le père F. Porte disait qu’il ne voyait pas encore le jour où un Mosotho deviendrait prêtre (voir «Les Réminiscences...», dans Missions, 34 (1896), p. 279). Dans un rapport de 1908 à la Congrégation de la Propagande, Mgr Jules Cénez écrit que rien n’a été fait jusqu’ici pour l’éducation d’un clergé local et qu’il n’est pas possible d’espérer des vocations avant très longtemps (A. G., dossier Lesotho). Mais dans son rapport de 1920, il note qu’il y a un Mosotho qui vient de commencer ses études en vue de la prêtrise. C’est finalement une lettre du père Odilon Chevrier, o.m.i., de 1923 qui nous apprend qu’il a été nommé pour fonder un séminaire et cela, semble-t-il, pour répondre à la demande de la lettre de Benoît XV et sous l’instigation d’un envoyé de Pie XI, un certain Mgr Demont qui fut nommé vicaire apostolique d’Aliwal North en Afrique du Sud (dans Missions, 56 (1924), p. 270).
[24] En ce qui concerne les territoires de missions oblats, on peut mentionner les cas suivants: 1. Au Lesotho avant l’indépendance (1966), le premier évêque noir, Mgr Emmanuel ‘Mabathoana, o.m.i., fut nommé évêque de Leribe en 1952 et, en 1961, la province ecclésiastique du Lesotho fut créée avec, comme premier archevêque, Mgr ‘Mabathoana lui-même. Il eut deux suffragants: Mgr Delphis Desrosiers, o.m.i., Canadien, et Mgr Ignatius Phakoe, o.m.i., Mosotho. 2. À Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka), Mgr Edmund Emmanuel Peiris, o.m.i., fut nommé évêque de Chilaw en 1940, Mgr Thomas Benjamin Cooray, o.m.i., évêque coadjuteur de l’archevêque de Colombo en 1946 (puis titulaire un an plus tard) et Mgr Emilianus Pillai, o.m.i., évêque de Jaffna en 1949. La hiérarchie avait déjà été établie le 1er septembre 1886 par Léon XIII.
[25] Pourtant Pie XII avait déjà perçu le principe du pluralisme culturel avec son discours aux Œuvres Missionnaires Pontificales de 1944 (Documents Pontificaux de S.S. Pie XII, Saint-Maurice, Suisse, Éditions Saint-Augustin, 1963, p. 113), texte qu’il cite d’ailleurs dans son encyclique missionnaire. Mais c’est Jean XXIII, dans l’encyclique Princeps Pastorum de 1959, qui fera faire un saut qualitatif à la théologie de la mission lorsqu’il prônera l’égalité des cultures et une Église multiculturelle. L’Église, écrit-il, ne s’identifie à aucune culture à l’exclusion des autres, pas même à la culture européenne et occidentale avec laquelle son histoire est si étroitement liée (art. 17).
[26] Même si, dans les années soixante, on utilise encore le vocabulaire de l’adaptation, la théologie missionnaire devient de plus en plus importante et change très rapidement de perspective, probablement sous l’impulsion de Vatican II où le vocabulaire passa des «territoires de missions» ou «missions étrangères» à «la mission de l’Église» au singulier. En dépit du terme adaptation, la notion s’approfondit et comprend la culture davantage dans son ensemble. Pour ne donner qu’un exemple et qui me concerne, j’ai écrit dans un article de 1967 à propos de l’adaptation au Lesotho: «Il faut aborder le Mosotho d’une manière plus globale; dégager l’essentiel de sa pensée, de sentir et d’agir et couler le christianisme dans cet essentiel. La véritable adaptation, la plus efficace à la fois et la plus durable, aura là son point de départ et sa force de pénétration.» Voir Lapointe, Eugène, «Problème d’adaptation au Lesotho», dans Kerygma, 1 (1967), p. 110. On voit dans ce texte qu’il ne s’agit plus d’éléments culturels externes mais de la culture dans sa globalité. Évidemment, il reste à se demander qui est l’agent de l’adaptation ainsi décrite et quel est le rôle propre du missionnaire dans ce processus. La vraie réponse ne viendra que lorsque nous parlerons de l’inculturation comme telle.