L’INCULTURATION
Une définition brève d’abord: «L’inculturation est la réponse inédite d’une culture donnée à la première annonce de l’Évangile, puis à l’évangélisation continue» [27].
Une deuxième qui est la transposition de la définition anthropologique du terme transculturation [28], le processus évolutif normal d’une culture vivante, se lit de la manière suivante: «L’inculturation est le processus évolutif interne à la culture en réponse à la proclamation de l’Évangile, celui-ci y agissant comme facteur endogène et guide du processus».
Ces définitions indiquent que l’inculturation n’implique pas nécessairement une rencontre violente de l’Évangile avec une culture particulière. Au contraire, ce peut être un processus pacifique où l’Évangile et la culture entrent en contact l’un avec l’autre de manière dynamique et fructueuse [29]. Ce n’est pas dire que des expériences douloureuses ne peuvent pas être ressenties à un moment ou l’autre du processus. Pour cette raison, les théologiens de l’inculturation qualifient celle-ci de kenosis à l’image de celle du Christ. Mais il faut comprendre la culture comme déjà le produit (à tout le moins en partie) de l’action de l’Esprit Saint dans un peuple auquel Dieu a toujours été présent depuis le début de son existence. De ce point de vue, on ne peut concevoir la culture comme nécessairement opposée à l’Évangile. En même temps, dire cela n’est pas prétendre que la culture est identique à l’Évangile. La dynamique d’une culture, sa symbolique et son contenu peuvent être très différents. Mais même là, ce n’est pas dire qu’elle est mauvaise ou fausse pour cela et qu’elle s’oppose à l’Évangile. Être différent n’implique pas nécessairement opposition ou contradiction. Essayer de découvrir dans la culture et de voir en elle des similarités avec l’Évangile peut être utile pour une première annonce de l’Évangile, pour une première approche, en vue d’ancrer l’Évangile aux valeurs, aux symboles et aux attentes profondes du peuple évangélisé. Mais on ne peut réduire une culture aux possibles similarités qu’elle peut avoir avec l’Évangile et l’inculturation ne peut se ramener à la seule assomption d’éléments culturels semblables à ceux de l’Évangile. Ce serait faire violence à la culture et, en fait, la détruire comme tout et ensemble organique. Cela ne pourrait pas constituer de l’inculturation, ce serait en demeurer encore à l’adaptation.
Le pape Jean Paul II semble impliquer que les cultures peuvent apporter quelque chose à l’Évangile quand il affirme que, grâce à l’inculturation, l’Église connaît et exprime d’une meilleure façon le mystère du Christ [30]. Pour que cela se produise, il semble bien qu’il faille que la culture apporte quelque chose d’authentique et de nouveau qui n’est pas ou pas encore exprimé par l’Évangile. Ou doit-on dire que les cultures viennent compléter ce qui manque à l’Évangile, un peu comme saint Paul qui complète dans sa chair ce qui manque à la passion du Christ? Il est certain que nous ne savons pas encore, que nous sommes loin de savoir toutes les conséquences et les implications de l’inculturation.
En conséquence, quand on parle d’inculturation, il est nécessaire de posséder une définition anthropologique adéquate de la culture, en même temps compréhensive et englobante. Car la culture ce n’est pas seulement les éléments accidentels et superficiels appartenant à un peuple déterminé, par exemple les vêtements, la nourriture, bien que ceux-ci en fassent partie. La culture n’est même pas uniquement l’expression artistique d’un peuple comme on a l’habitude de l’entendre dans le langage populaire. La culture, c’est la manière d’un groupe [31] humain plus ou moins homogène de percevoir, de comprendre, d’exprimer, de vivre la réalité (qu’il est et qui l’entoure) et d’en faire l’expérience; cette réalité comprend le monde de la nature et de l’univers, les êtres humains et le monde du transcendant. Une telle définition n’exclut rien; elle comprend le langage, la pensée, l’ensemble du système symbolique, l’organisation sociale et politique, l’économie et surtout la religion qui, en sciences de la mission, est l’un des aspects les plus importants ou qui préoccupent davantage celles-ci. La culture englobe toute la réalité humaine et c’est seulement quand on la comprend ainsi qu’on peut vraiment parler d’inculturation.
Pour bien comprendre ce que la notion d’inculturation apporte de nouveau dans la pensée et la pratique missionnaire, il faut la comparer à la théorie qui l’a précédée, l’adaptation. En voici les aspects les plus marquants:
1. Ils diffèrent d’abord par leurs agents. En ce qui concerne l’adaptation, le missionnaire (la plupart du temps occidental) devait provoquer ou diriger avec bienveillance la rencontre de la foi chrétienne avec les cultures locales. Le processus était à sens unique en ce sens que la communauté locale n’en était pas l’agent premier. Pour l’inculturation l’agent premier est le peuple qui reçoit l’Évangile et l’assimile par l’action de l’Esprit Saint [32], à l’image de l’Incarnation où l’agent est l’Esprit Saint avec la collaboration de la Vierge. Ce n’est ni le missionnaire, ni la hiérarchie, ni le magistère qui contrôlent le processus. Cela ne veut pas dire que le missionnaire n’a pas son rôle. Au contraire, il est la condition indispensable de l’inculturation. Il lui faut proclamer l’Évangile, autrement celui-ci ne peut pas s’incarner dans le peuple nouveau qui le reçoit. Le missionnaire est le semeur. Son rôle est essentiel. Sans lui rien ne se produirait. Il lui faut déposer la semence en terre. Mais ce n’est pas lui qui fait germer et grandir, ce n’est pas lui l’agent de l’inculturation.
2. L’inculturation met l’accent sur la situation locale, sur la naissance d’une Église locale et particulière. L’Église une et universelle ne trouve son existence que dans les Églises particulières. Il ne s’agit donc pas d’implanter l’Église, venue d’ailleurs grâce au missionnaire, mais de faire naître l’Église locale de chaque peuple, une Église localisée et individualisée. La théorie de l’adaptation parlait d’implantation avec seulement une certaine possibilité d’assumer certaines caractéristiques locales accidentelles. L’inculturation comprend tout le contexte culturel au sens le plus large possible: le langage, la symbolique, l’imaginaire, la dimension religieuse, l’éducation, la vie sociale, etc. Qu’on pense à la définition de la culture rapportée plus haut.
3. Comme on l’a déjà mentionné implicitement, l’inculturation non seulement s’appuie sur le modèle de l’Incarnation, elle en est la continuation. La dimension d’incarnation de l’Évangile, qui s’identifie au Christ Jésus, s’incarne, s’incorpore dans le peuple et sa culture; il s’agit d’une incarnation continue, non pas tellement de l’Église qui s’étend et grandit que d’une Église nouvelle qui naît.
4. L’inculturation est un processus à double mouvement: il y a à la fois inculturation de l’Évangile et évangélisation de la culture. L’Évangile demeure Bonne Nouvelle tout en devenant un phénomène culturel en adoptant et intégrant le système de sens de la culture en question. En même temps, il donne à cette culture «la connaissance du mystère divin» tout en lui permettant d’apporter à la vie chrétienne, à partir de sa propre tradition vivante, des expressions originales que l’Évangile n’avait encore jamais exprimées. C’est en cela qu’on peut voir comment l’inculturation dépasse de loin la métaphore du noyau et de l’écorce exprimée dans la théorie de l’adaptation. Une métaphore plus adéquate est celle de la semence mise en terre dans le sol d’une culture particulière; elle y germe, grandit, fleurit et porte du fruit.
5. Puisque la culture est une réalité qui englobe tout et qu’elle constitue un tout indivisible, de même l’inculturation. Evangelii nuntiandi de Paul VI parlait encore de «certains éléments de la culture humaine» (art. 20). On reconnaît maintenant qu’il est impossible d’isoler des éléments culturels et des coutumes et de les christianiser. Lorsque la rencontre entre l’Évangile et une culture donnée en demeure à ce niveau, le sens de la rencontre en est diminuée. C’est seulement lorsque la rencontre est englobante que la culture peut se renouveler de l’intérieur [33].
[27] Jaouen, René, «Les conditions d’une inculturation fiable», dans Lumière et Vie, 30 (1985), juillet-septembre, p. 33.
[28] «Processus évolutif [de la culture] déclenché par l’effet de facteurs endogènes (sans mise en contact de deux ou plusieurs ensembles culturels distincts)». Voir Poirier, Jean, directeur, Ethnologie régionale, Paris, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1972, vol. 1, p. 24. La transculturation est le processus évolutif normal de toute culture puisque celle-ci est essentiellement dynamique et est toujours en processus de changement.
[29] Le père Arrupe exprime ce processus de la façon suivante: «Elle [l’inculturation] est un dialogue permanent entre la Parole de Dieu et les multiples manières qu’ont les hommes de s’exprimer.» Op. Cit., p. 448.
[30] Redemptoris Missio, art. 52.
[31] Ici on entend le terme «groupe» au sens anthropologique fort d’une «population organisée jouissant d’une existence permanente», c’est-à-dire d’un ensemble d’êtres humains liés les uns aux autres selon des principes reconnus, avec des intérêts communs et des normes fixant les droits et les devoirs de chacun les uns envers les autres. Pour cette définition, voir Mair, Lucy, An Introduction to Social Anthropology, Oxford, Clarendon Press, 1872, 2e édition, p. 25.
[32] Pour René Jaouen, l’agent de l’inculturation est l’Esprit Saint lui-même. Parce que ce théologien utilise la parabole de la semence qui pousse toute seule comme symbole de l’inculturation, le peuple qui reçoit l’Évangile constitue le sol dans lequel la semence (de l’Évangile) est déposée et l’Esprit est celui qui fait germer et pousser la semence. Voir «Les conditions d’une inculturation fiable», dans Lumière et Vie, 33 (1984), n° 168. Le Chapitre général de 1986, lui, se contente d’affirmer: «Nous sommes d’avis que les peuples eux-mêmes sont les premiers artisans de l’inculturation. Nous les accompagnerons donc avec humilité et confiance dans leurs efforts pour s’approprier l’Évangile et l’exprimer dans leur culture» (Missionnaire dans l’aujourd’hui du monde, art. 59). Et ceci probablement à la suite des Constitutions de 1982 qui demandent aux oblats d’avoir «à cœur d’établir des communautés chrétiennes et des Églises enracinées dans la culture locale et pleinement responsables de leur croissance.» art. 7.
[33] Ce paragraphe utilise Bosch, David J., Transforming Mission: Paradigm Shifts in Theology of Mission, Maryknoll, New York, Orbis Books, 1991, p. 453-455.