LES OBLATS ET L’INCULTURATION [34]
1. En tant que missionnaires, et cela conclura cet article, l’inculturation concerne les Oblats, mais pas en tant qu’agents puisque le missionnaire en tant que tel est incapable d’agir directement sur le processus d’inculturation [35]. Le fait d’appartenir à une culture autre que celle du peuple qu’on est appelé à évangéliser enlève la compétence pour intervenir directement dans le processus d’inculturation. Ce qui concerne d’abord personnellement le missionnaire c’est l’acculturation, le processus selon lequel quelqu’un va vers (ac-culturation, de ad, vers) une autre culture et tâche de la comprendre et de l’assimiler. C’est tout à fait la situation d’un missionnaire de la mission ad extra. N’appartenant pas à la culture du peuple qu’il est appelé à évangéliser, le missionnaire doit faire la rencontre de cette culture et l’assimiler en autant qu’il est possible, mais il ne réussit jamais parfaitement à le faire. Car il ne peut vivre cette culture, il ne peut l’intérioriser parfaitement comme il vit et a intériorisé sa propre culture, par osmose pour ainsi dire, en naissant dans une famille et un groupe donnés et en y grandissant. La culture de son peuple d’adoption sera toujours quelque chose d’extérieur à lui-même, quelque chose qu’il a acquis par contraste avec sa propre culture parce que la connaissance qu’il en a reste indirecte et rationnelle (rationalisée) et non pas expériencielle comme celle qu’il a de sa propre culture.
En ce sens, même si, à l’époque, il ne pouvait penser à l’inculturation, Mgr de Mazenod avait un grand souci de l’acculturation sans en connaître le nom et exhortait ses missionnaires à bien connaître les peuples qu’ils avaient à évangéliser. On sait comment il avait prêché en provençal pour rejoindre les petites gens de son coin de France et mieux leur faire comprendre l’Évangile. On sait également comment il exigeait de ses Oblats missionnaires d’«apprendre au plus tôt les langues qu’il faut savoir dans ce pays» [36]. Il écrit au père Étienne Semeria à Ceylan: «Tenez beaucoup à ce que nos missionnaires apprennent les langues. C’est un devoir indispensable pour eux, appliquez-vous y vous-même. Voyez quel avantage en retirent les pères Jésuites» [37]. Mgr de Mazenod insiste également sur la visite des gens, tel qu’on l’a indiqué plus haut. Il le faisait lui-même quand il prêchait des missions. Visiter les familles était la première tâche à laquelle il s’astreignait durant les premiers jours. C’est ce qu’il recommande à Mgr Jean-François Allard qu’il trouve par trop sédentaire: «Je vous verrais volontiers arpenter un peu votre vicariat. Les évêques missionnaires ne se fixent pas dans une résidence pour n’en pas sortir. Il vous convient de vous mettre en rapport avec vos Cafres vers lesquels vous avez été essentiellement envoyé» [38]. Aussi le Chapitre de 1986 s’exprime-t-il ainsi: «Pour «établir des communautés chrétiennes enracinées dans la culture locale» (C 7), les Oblats doivent être «très proches des gens avec lesquels ils travaillent» (C 8). En communion avec eux et dans une attitude de profond respect, nous découvrirons de nouvelles facettes des richesses inépuisables de Dieu dans les cœurs, l’histoire et la religion des gens; «nous accepterons de nous laisser enrichir..». et ainsi nous entendrons «de façon nouvelle l’Évangile que nous annonçons» (R 8)» [39].
2. La deuxième tâche du missionnaire en est une de traduction, traduction de l’Évangile dans la langue et la pensée de son peuple d’adoption. Mais celle-ci demeure approximative et imparfaite jusqu’à ce que le peuple évangélisé assimile la proclamation du missionnaire et l’exprime dans sa propre manière de parler et de penser. C’est seulement à ce stade que le missionnaire sait finalement comment il aurait dû traduire. Je puis en témoigner personnellement comme missionnaire en Afrique. Depuis la fin de Vatican II dans les années 60, la langue ecclésiale sesotho que des missionnaires français et canadiens avaient contribué à créer évolua très rapidement à partir du moment où des Basotho prirent part aux tâches de traduction de la Bible et des documents liturgiques. Ce fut souvent des surprises étonnantes qui forçaient l’admiration malgré tous les efforts qu’on avait déployés auparavant.
3. Et ceci annonce la troisième tâche du missionnaire, celle de discerner si l’inculturation s’est opérée réellement et comme elle le devait. Évidemment, il ne peut discerner seul; il doit le faire en dialogue avec ceux qui ont accepté l’Évangile, l’ont assimilé, se sont laissé transformer par lui. Car il faut que le résultat de l’inculturation, idéalement s’entend, soit totalement évangélique et totalement de la culture de ceux qui ont accepté l’Évangile.
[34] Ce tableau s’inspire avec quelques modifications de celui de Luzbetak, Louis J., s.v.d., dans The Church and Cultures, Maryknoll, New York, Orbis Books, 1991, p. 82-83.
[35] Il est quand même possible de parler d’inculturation du charisme oblat puisque la Congrégation accepte en son sein des membres de cultures très différentes et leur donne la possibilité de se développer en provinces relativement autonomes. C’est dans ce sens que le père Gilles Cazabon, o.m.i.., aujourd’hui évêque, a parlé de «formation oblate et inculturation» (Documentation O.M.I., n° 151, 1987) et que le père Alexander Motanyane, o.m.i., parle de «l’inculturation de la vie religieuse en Afrique» (Documentation O.M.I., n° 191, 1993).
[36] Lettre au père Étienne Semeria, du 9 mai 1848, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 3, p. 11.
[37] Lettre du 14 mai 1849, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 12, p. 38. Dans sa lettre du 10 novembre 1857 à Mgr Allard, Mgr de Mazenod réprimande fortement l’évêque missionnaire qui n’a pas encore appris le Zoulou et il ne peut comprendre qu’après un an en mission on ne puisse pas être capable de communiquer avec les gens dans leur langue (Écrits oblats I, t. 4, n° 27, p. 211).
[38] Lettre du 30 mai 1857, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 26, p. 209.
[39] Missionnaires dans l’aujourd’hui du monde, n° 55.