MARIE DANS LA FORMATION D’EUGÈNE DE MAZENOD AU SÉMINAIRE SAINT-SULPICE
Le 12 octobre 1808, Eugène entre au séminaire Saint-Sulpice à Paris. Cherchons à identifier les éléments marials de la formation reçue et son comportement en présence des valeurs proposées.
1. LA FORMATION SPIRITUELLE
Jean-Jacques Olier, fondateur du séminaire, a élaboré une spiritualité dans laquelle il mettait en relief le fait que le prêtre est un alter Christus [17], et donc quelqu’un qui suit le Christ en tout, même dans sa relation à Marie. Un des principaux motifs qui a porté monsieur Olier à la dévotion mariale a été «le désir d’entrer dans les sentiments de notre Seigneur à l’égard de sa bienheureuse Mère» [18]. C’est pourquoi les Sulpiciens veillaient à ce que chacun des prêtres formés par eux puisse dire: «Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi» (Ga 2, 20). Marie était présentée comme le modèle de cette attitude, puisque le Christ a habité en elle dans le sens le plus plein du mot. Dans la spiritualité du séminaire, «honorer Marie» signifiait donc contempler en elle la vie de Jésus et voir à ce que Jésus habite en nous comme il habitait en Marie. La meilleure expression de cette spiritualité mariale christocentrique semble être la prière O Jesu vivens in Maria [19] qui était récitée après la méditation. On peut dire que les idées qu’elle contient constituent l’essence de la spiritualité mariale sulpicienne et c’est en elle qu’Eugène a été formé.
Les prières de chaque jour aidaient elles aussi à progresser dans le chemin de la formation par une présence continuelle de Marie. Presque tous les exercices commençaient par le Veni Sancte et L’Ave Maria et terminaient par le Sub tuum [20]. On récitait le chapelet en commun chaque jour [21]. Pour la préparation à la communion et l’action de grâces figurait, parmi les sept méthodes en usage, celle de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, appelée «la préparation avec Marie». Elle consistait à s’unir à Marie, à invoquer son aide et à prier afin qu’elle suscite dans le fidèle des sentiments semblables aux siens [22]. Les séminaristes faisaient, au cours de la journée, une visite particulière à Marie. Eugène a continué cette pratique de piété après avoir terminé ses études.
2. LA FORMATION INTELLECTUELLE
Nous conservons 1373 pages de notes d’Eugène relatives aux cours d’Écriture sainte, de dogme, de théologie morale et de droit canon. Le nom de Marie apparaît dans le traité du Nouveau Testament et dans celui des péchés. Environ dix pages de notes lui sont consacrées parmi les 125 qui concernent le Nouveau Testament. Marie est présentée comme étroitement unie à son Fils. Les vertus qui la distinguent sont l’humilité, la foi sans l’ombre d’un doute et son attitude de méditation en conservant dans son cœur tout ce qu’elle entendait et voyait de son Fils [23]. Malgré son admiration pour la Vierge, le professeur appelle Marie et Joseph des «gens obscurs» et «pauvres» [24].
Dans le traité des péchés, le professeur demande si Marie a été exempte de tout péché? Tout en faisant connaître l’opinion de Louis Bailly [25] selon laquelle «la sainte Vierge a péché [...] en Adam», le professeur explique clairement que Marie «ne fut jamais touchée par le péché originel» [26]. Quand Eugène entend dire que des génies tels que saint Bernard et l’abbé Rupert étaient contraires à l’Immaculée Conception, il commente: «Que faut-il conclure? Qu’ils n’ont pas saisi le sens de la tradition et qu’ils se sont trompés» [27].
3. LA VIE INTERIEURE D’EUGÈNE
Pour Eugène, Marie est présente et intimement unie au mystère du Christ. C’est là un thème qui revient souvent dans ses écrits. Le jour de Noèl 1808, il remarque que Marie faisait siennes les contrariétés de son Fils. Elle «devait sentir si vivement la pauvreté, l’infirmité et les misères à laquelle elle voyait son divin Maître réduit pour l’amour des hommes [...]» [28]. Cette idée revient l’année suivante: «Nous entonnâmes les litanies de la sainte Vierge pour [...] faire ainsi participer au triomphe du Fils celle qui avait eu tant de part aux douleurs et aux tourments de sa passion» [29]. Dès son entrée au séminaire, Marie est donc présente à Eugène, comme une personne concrète, une compagne de vie envers laquelle il se déclare «dévoué d’une manière spéciale» [30].
Au verso de la première page de son premier cahier de notes, le séminariste a écrit: Ad maiorem Dei Laudem et gloriam, necnon Beatæ Virginis Immaculatæ. Sub auspiciis eiusdem Virginis sine labe originali conceptæ [...] ut isti et præ istis Mater Immaculata praesto mihi sint in difficili studiorum curriculo [31]. Le jour de son ordination au sous-diaconat, il demande que «par l’intercession de la très sainte Vierge» Dieu reçoive «l’offrande de [sa] liberté et de [sa] vie» [32]. Lorsqu’il se prépare au diaconat, il recommande à sa mère de prier le Seigneur selon ses intentions «par l’intercession de Marie» [33]. Après le diaconat, il invoque encore le secours de la sainte Vierge [34]. Pendant sa retraite d’ordination sacerdotale, il voit en Marie un modèle à imiter pour apprendre à aimer Dieu et un exemple de don total [35].
[17] OLIER, Jean-Jacques, Traité des saints Ordres, IIIe partie, chapitre 2, dans Œuvres complètes, publiées par Migne, col. 663-664
[18] ICARD, I. H., Traditions de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice pour la direction des grands séminaires, Paris, 1886, p. 264
[19] COSENTINO, Georges, Exercices de piété de l’Oblat, Ottawa, éditions des Études Oblates, 1962, p. 58
[20] PIELORZ, Józef, op. cit., p. 203
[21] Lettre d’Eugène à sa grand-mère, le 18 octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 29, p. 74
[22] COSENTINO, Georges, op. cit.,p. 78-85
[23] Mazenod, Eugène de, Explications ou Notes sur le Nouveau Testament, p. 4, 12 et 15. Ms.: A.G. DM-III 2b
[24] Ibidem, p. 6 et 15
[25] Il s’agit du manuel Theologia dogmatica et moralis ad usum seminariorum. Dijon, 1789, 8 vol. Voir NOGARET, Marius, Eugène de Mazenod: enseignement du séminaire Saint-Sulpice, 1809-1811. Ms.: A.G. DM-XX 7E
[26] Notes sur le traité des péchés, op. cit.,p. 28
[27] Ibidem, p. 37
[28] Lettre d’Eugène à sa mère, le 25 décembre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 37, p. 97-99
[29] Lettre d’Eugène à sa grand-mère, le 19 septembre 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 59, p. 159
[30] MAZENOD, Eugène de, Résolutions prises pendant la retraite faite en entrant au séminaire, octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 28, p. 71
[31] Traité de la pénitence, Ms. A.G. DM-III 8a
[32] Lettre d’Eugène à sa mère, le 6 janvier 1810, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 67, p. 180
[33] Lettre d’Eugène à sa mère, le 11 mai 1810, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 69, p. 186
[34] Retraite de mai 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 85, p. 221
[35] Retraite faite à Amiens en décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 95, p. 254