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Dictionnaire des valeurs oblates... (55)



ÉCRITURE SAINTE

La familiarité d'un homme avec la Bible est révélatrice de son identité spirituelle. Dans cette perspective, nous allons étudier la fidélité d'Eugène de Mazenod à la lecture quotidienne de la Bible, l'influence de quelques textes importants sur sa vie spirituelle et sur son apostolat, sa foi en la puissance de la Parole de Dieu et la fidélité des Oblats à cet exemple de leur Fondateur.

LA LECTURE DE L'ÉCRITURE SAINTE SELON LE PÈRE DE MAZENOD

La Parole de Dieu a été l'aliment habituel de sa vie. «Transmise par Jésus Christ à ses apôtres, elle n'a rien perdu de son efficacité en traversant les siècles, on a senti que, sortie de la bouche de celui qui est lui-même la vie éternelle, elle est toujours esprit et vie» [1].

1. DURANT LES ANNEES DE JEUNESSE

Cette conviction est ancrée dans le cœur d'Eugène de Mazenod grâce à la formation religieuse reçue à Venise de don Bartolo Zinelli. Nous ne connaissons pas dans le détail ce que don Bartolo lui a fait étudier. Il dit simplement dans son Journal: «C'est ce prêtre […] qui m'a instruit de la religion et inspiré les sentiments de piété qui ont préservé ma jeunesse […]» [2]. Si on en juge par les réactions du jeune Eugène, cet enseignement devait comporter une initiation à la Bible pour y trouver un aliment de vie. Rentré à Aix quelques années plus tard, et encore laïque, il recherchait dans la sainte Écriture une réponse aux problèmes concrets de l'existence. Nous en avons une illustration remarquable dans la lettre qu'il écrivit à un jeune officier de l'armée française, Emmanuel Gaultier de Claubry, avec qui il s'était lié d'amitié durant son voyage à Paris en septembre 1805. Pour encourager son ami dans les difficultés à témoigner de sa foi, Eugène lui offre toute une série de passages de la Bible avec ce commentaire: «[…] j'ai rassemblé ici de suite des paroles de consolation que j'ai eu soin de puiser dans la source pure, dans le Livre de vie, dans ce code admirable où tous nos besoins sont prévus et les remèdes préparés. Ce n'est donc point Eugène, c'est Jésus Christ, c'est Pierre, Paul, Jean, etc., qui vous envoient cette nourriture salutaire laquelle reçue avec cet esprit de foi dont vous êtes capable ne sera certainement pas sans effet» [3]. Après avoir cité cette lettre, le père Achille Rey ajoute «Nous ne connaissons pas d'énumération plus complète et plus saisissante en fait de textes propres à ranimer le courage chrétien pour le rendre invincible» [4]. Malheureusement, le père Rey ne cite aucune des références utilisées par Eugène de Mazenod. Cette lettre montre que déjà à cette époque, fin 1805, la Bible est pour lui parole de vie. Cette lettre manifeste aussi une réelle familiarité avec l'Écriture sainte.

2. AU SEMINAIRE

Le père Joseph Morabito a étudié avec soin l'enseignement donné au séminaire Saint-Sulpice [5]. Les archives générales des Oblats conservent les cahiers de théologie d'Eugène. Parmi eux, il y en a deux consacrés à l'Écriture sainte: 1. «Notes sur la vie de Jésus jusqu'à la Passion»; 2. «Les quatre premiers chapitres de la Genèse et notes diverses». Quand on parle de la formation biblique donnée dans les séminaires au siècle dernier, il faut distinguer l'enseignement et la lecture méditée de la Bible. Jean Leflon souligne la pauvreté de l'enseignement malgré les qualités intellectuelles des professeurs, parce qu'on était trop préoccupé d'apologétique [6]. Un point auquel les historiens ne sont pas assez attentifs, et qui pourtant est de première importance, c'est que prêtres et séminaristes d'alors consacraient au moins une demi-heure chaque jour à la lecture de la Bible, et cela façonnait leur mentalité. Ils étaient fidèles à la Lectio divina. Même si les séminaristes gaspillaient leur temps à mesurer l'arche de Noé pour savoir si elle pouvait recevoir tous les animaux lors du déluge, ils recevaient la Bible d'une manière beaucoup plus vitale en en faisant la nourriture de leur réflexion quotidienne. Et ce sera la réaction d'Eugène de Mazenod et de ses compagnons durant toute leur vie.

3. ATTITUDE PERSONNELLE DU PÈRE DE MAZENOD

a. Apprendre à agir comme Jésus Christ

Dans le règlement prévu pour son retour à Aix en octobre 1812, Eugène prend cette résolution: Après prime et le martyrologe, «je lirai la sainte Écriture pendant une demi-heure» [7]. Sa manière de parler et d'agir manifeste que pour lui la partie principale de la sainte Écriture, c'est l'Évangile. Il suffit de voir avec quelle fréquence il se réfère à Jésus Christ comme modèle. En voici quelques exemples. Dans ses notes préparant les premiers sermons du carême de 1813: «[…] l'Évangile doit être enseigné à tous les hommes et il doit être enseigné de manière à être compris. Les pauvres, portion précieuse de la famille chrétienne, ne peuvent être abandonnés à leur ignorance. Notre divin Sauveur en faisait tant de cas qu'il se chargeait lui-même du soin de les instruire et il donna pour preuve que sa mission était divine que les pauvres étaient enseignés, pauperes evangelizantur» [8]. C'est pour réagir comme le Christ que, dès le début, il s'adresse aux pauvres. Même référence à Jésus Christ comme lumière pour la vie: «Que fit Notre Seigneur Jésus Christ?» Cette question explicitée dans la Préface, le père de Mazenod la reprend dans toutes les circonstances de la vie. Sa préoccupation est d'être familier avec la manière de faire et de penser du Christ, pour réagir comme lui. C'est pour acquérir cette attitude que le sujet habituel de l'oraison sera «la vie et les vertus de Notre Seigneur Jésus Christ, que les membres de la Société doivent vivement retracer en eux» [9]. Ainsi, la lecture de la Bible consiste avant tout dans la lecture de l'Évangile, ce qui lui apprendra à être comme le Christ et à vivre avec lui. En se préparant à l'épiscopat, il pourra dire: «Ce livre du saint Évangile m'est confié pour que, conformément à ma vocation ou pour mieux dire à la mission qui m'est donnée, je parte et je prêche la bonne nouvelle du salut au peuple dont je suis chargé» [10].

Le père de Mazenod voulait tellement être fidèle à la résolution prise en 1812 de lire chaque jour la sainte Écriture qu'il s'imposait une pénitence chaque fois qu'il y manquait. On relève dans les notes de retraite de décembre 1813: «Je m'imposerai une pénitence pour chaque manquement inexcusable aux articles de mon règlement […] si c'est la lecture de l'Écriture sainte, deux heures de haire le lendemain» [11]. Il profite des retraites annuelles pour renouveler la même résolution en 1817, 1818 et 1824 [12]. Parce qu'il lui a été fidèle, il peut en mai 1837, au moment de prendre possession du siège de Marseille, remercier le Seigneur qui l'a éclairé par la Bible: «Je vous rends grâce, ô Seigneur, d'avoir fait jaillir cette lumière du dépôt sacré de vos saintes Écritures. En m'indiquant la voie que je dois suivre, en me donnant le désir de la suivre, vous y ajouterez le puissant secours de votre grâce […]» [13]. Et il entend bien continuer dans la même ligne pour être pasteur selon le cœur du Christ, «Alimenter l'amour de Dieu et toutes les vertus qui en découlent par l'oblation journalière du saint Sacrifice, par l'oraison, la prière, la lecture de la sainte Écriture, des saints Pères, de bons ouvrages ascétiques, de la vie des saints» [14]. Le règlement qu'il se propose de suivre comme évêque de Marseille prévoit une heure de lecture de la sainte Écriture [15]. Une brève réflexion montre qu'il profitait aussi des moments libres pour lire la Bible: «[…] j'attendrai qu'on me porte mon café en m'occupant à la lecture de la sainte Écriture» [16]. On remarque que dans ses résolutions le Fondateur dit d'une manière habituelle «lecture» de la sainte Écriture et non pas «étude», car il entend être fidèle à la tradition de la Lectio divina, qui est une lecture lente, durant laquelle le cœur se laisse façonner par la Parole de Dieu.

b. Comprendre le texte selon l'esprit

«Il est plus essentiel […] de réfléchir sur un passage pour connaître quelle a pu être l'intention de l'auteur […] afin de ne pas tomber dans l'inconvénient contre lequel saint Paul nous prémunit de suivre plutôt la lettre qui tue, que l'esprit qui vivifie» [17]. Pénétrer l'esprit d'un texte, parce qu'il s'agit d'un message qui ne s'adresse pas seulement à l'intelligence, mais à tout l'homme. Et celui-ci répond à ce message par son comportement. Pour le père de Mazenod, l'esprit de l'évangile, c'est d'abord la simplicité du vrai missionnaire qui se met à la portée du plus petit, comme il le dit dans un des sermons de La Madeleine: «[…] à l'imitation de l'Apôtre, nous ne sommes pas venus vous annoncer l'Évangile de Jésus Christ avec les discours élevés d'une éloquence et d'une sagesse humaine […] mais la simple parole de Dieu dénuée de tout ornement, mise autant que nous l'avons pu à la portée des plus simples» [18]. Le père de Mazenod a rencontré trop de ces prédicateurs brillants, bons connaisseurs de la Bible, mais prêchant pour se mettre en valeur. «[…] qu'il n'en [soit] pas de nos paroles comme je ne l'avais que trop reconnu des paroles de tant d'autres annonçant les mêmes vérités, c'est-à-dire un airain sonnant et le son des timbales retentissantes» [19].

c. Exprimer le vrai sens de l'Écriture

Ce sera un fruit de la compréhension selon l'esprit. Nous en avons un exemple significatif dans le paragraphe sur la confession dans la règle de 1818. Cette page est originale, même si elle débute en parlant de saint Ignace et de saint Philippe Neri. «Nous ne savons pas où notre Fondateur a puisé toute cette matière» [20]. «Pour la rédaction du paragraphe de la confession, notre Fondateur s'est peut-être inspiré de quelques preions de la Règle de saint Ignace» [21]. Mais les réflexions spirituelles viennent du Fondateur lui-même. Il est intéressant de noter qu'il appelle le ministère de la confession le talent confié par le Christ à ses disciples. Cette manière d'interpréter respecte tout à fait le sens de la parabole (voir Mt 25, 14-30). Le Seigneur confie «sa fortune» à ses serviteurs. C'est tout le trésor du salut qui est confié aux serviteurs pour qu'ils le mettent en valeur. Et dans ce trésor, il y a le ministère de la réconciliation. Ainsi, le père de Mazenod fait ressortir le vrai sens de la parabole beaucoup mieux qu'un certain nombre de prédicateurs de langue française, qui ne voient dans les talents que les qualités personnelles des disciples. Au contraire, il faut y voir toute la richesse de grâce que le Seigneur nous demande de faire fructifier. Durant sa retraite de 1814, c'est ainsi qu'il comprenait la même parabole en l'appliquant aux «grâces extraordinaires» de la vie sacerdotale: «[…] c'était là le talent qu'il ne fallait pas enfouir […]» [22].

4. DIRECTIVES DU PÈRE DE MAZENOD

a. Dans la première Règle de 1818

Pour rédiger les textes concernant les vœux, le Fondateur s'est beaucoup inspiré de la Règle de saint Alphonse. Or voici qu'après les articles parlant de la persévérance, paraît un paragraphe sur le recueillement et le silence, pour lequel le père Georges Cosentino n'a trouvé aucun modèle dans les autres règles religieuses utilisées par le père de Mazenod. Dans ce texte, notre Fondateur redit l'appel à imiter Notre Seigneur Jésus Christ et les Apôtres, nos premiers Pères. «À l'imitation de ces grands modèles, une partie de leur vie sera employée à la prière, au recueillement intérieur, à la contemplation dans le secret de la maison de Dieu, qu'ils habiteront en commun». Et un peu plus loin, il précise: «Quand les missionnaires ne seront pas en mission, ils rentreront avec joie dans la retraite de leur sainte maison, où ils emploieront le temps à se renouveler dans l'esprit de leur vocation, à méditer la loi du Seigneur, à étudier l'Écriture sainte, les saints Pères […]». Nous retrouvons ici l'idéal du père de Mazenod: imiter les Apôtres dans le zèle le plus actif et dans leur attachement profond à la personne de Jésus Christ, ces deux attitudes s'appelant l'une l'autre. Le silence est nécessaire, silence pour écouter Jésus Christ qui parle dans la Bible. L'écoute silencieuse est généreuse, animée qu'elle est d'un amour profond. C'est cela que les Oblats sont appelés à expérimenter «dans la joie», dit le Fondateur. Heureux d'être dans l'intimité du Christ en savourant sa parole. Alors la bouche parlera de l'abondance du cœur (voir Mt 12, 34). Ainsi la lecture de l'Écriture sainte ne se réduit pas à une étude, elle se comprend dans le contexte d'une rencontre avec le Christ, elle est alors une écoute de sa parole, reçue comme un message personnel.

b. Dans le texte approuvé par le Saint-Père en 1826.

Dans le même contexte de silence et d'intimité avec le Christ, on garde la directive: «Il est prescrit à chaque membre de l'Institut d'étudier tous les jours la sainte Écriture» [23]. Je ne sais quelle poussée cléricale a restreint cette étude aux prêtres et aux scolastiques dans la Règle de 1926. Quoi qu'il en soit, dans les éditions de la Règle de 1826 à 1928, cette preion est précédée par le paragraphe sur l'oraison.

c. Dans les lettres aux Oblats

Dès le début de leur formation les jeunes Oblats doivent se familiariser avec la lecture de la Bible. Au père Henry Tempier, maître des novices à Notre-Dame du Laus, le père de Mazenod écrit: «Il faut […] continuer de leur faire apprendre par cœur quelques versets du Nouveau Testament tous les jours […]» [24]. La directive de la Règle semble assez importante au père Jean-Baptiste Berne, enseignant au grand séminaire de Fréjus, pour qu'il demande au Supérieur général une dispense partielle de l'obligation de lire la Bible chaque jour. Mgr de Mazenod lui répond pour la lecture spirituelle, puis pour la Bible: «[…] je consens volontiers à ce que vous réduisiez à vingt minutes, au lieu de demi-heure, le temps que vous y employez. J'en dis autant pour la lecture de la sainte Écriture, puisque le genre de vos études vous oblige d'exploiter souvent cette mine si féconde» [25]. Cet exemple montre clairement ce qu'à l'époque notre Fondateur et les Oblats entendaient par «lecture de l'Écriture sainte». Le père Berne enseigne au grand séminaire; il a donc besoin pour son enseignement d'étudier la Bible; cela ne suffit pas, il lui faut aussi une lecture continue du Livre saint. Ainsi les Oblats, à la suite de leur Fondateur, veulent être fidèles à la tradition de la Lectio divina.


[1] Instruction pastorale sur les missions, 1844, p. 4
[2] Journal (1791-1821), III — Venise (1794-1797)», dans Écrits oblats I, t. 16, p. 38
[3] Lettre de novembre 1805, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 13, p. 29
[4] REY I, p. 70
[5] Voir «Je serai prêtre, Eugène de Mazenod, de Venise à Saint-Sulpice, 1794-1811», dans Études oblates, 13 (1954), p. 136-138
[6] LEFLON I, p. 352 s
[7] Dans Écrits oblats I, t. 15, n° 107, p. 17
[8] Dans Écrits oblats I, t. 15, n° 114, p. 47
[9] Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence», deuxième partie, chapitre premier, § 5, dans Missions, 78 (1951), p. 61
[10] Retraite pour l'épiscopat, du 7 au 14 octobre 1832, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 166, p. 242
[11] Dans Écrits oblats I, t. 15, n° 121, p. 73. La haire est une grossière chemise de crin portée à même la peau par mortification
[12] Voir Écrits oblats I, t. 15, n° 144, p. 168; n° 146, p. 183; n° 156, p. 206
[13] Retraite préparatoire à la prise de possession du siège épiscopal de Marseille, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 185, p. 275
[14] Ibidem, p. 276
[15] Horaire de la journée, ibidem, n° 186, p. 281 et «Exercices spirituels de la journée», ibidem, n° 189, p. 285
[16] Ibidem, n° 189, p. 286
[17] Pauvreté évangélique, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 150, p. 190
[18] Instruction du 28 mars 1813, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 115, p. 53
[19] «Mémoires du Fondateur, vers 1845», dans Choix de textes, n° 16, p. 35; voir aussi C et R de 1982, p. 14
[20] COSENTINO, Georges, Histoire de nos Règles, Ottawa, éditions des Études oblates, 1954, t. I, p. 84
[21] Ibidem, p. 137
[22] Retraite de décembre 1814, troisième jour, huitième méditation, dans Écrits spirituels I, t. 15, n° 130, p. 109
[23] C et R de 1826, deuxième partie, chapitre second, § 2, art. 2
[24] Lettre du 18 juin 1821, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 68, p. 84
[25] Lettre du 8 septembre 1852, dans Écrits oblats I, t. 11, n° 1119, p. 101