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Dictionnaire des valeurs oblates... (55)



JÉSUS CHRIST

Eugène de Mazenod: «un passionné de Jésus Christ»; sa spiritualité: une spiritualité «essentiellement christocentrique»; c’est ainsi qu’on a qualifié la spiritualité du Fondateur [1]. Dans le présent article, nous étudierons la place du Christ dans la vie d’Eugène de Mazenod et sa place dans les Constitutions et Règles éditées en 1982.

DANS LA VIE D’EUGÈNE DE MAZENOD

Trois thèses présentées à l’université Grégorienne existent sur la spiritualité d’Eugène de Mazenod [2]; également quelques articles portent sur le Christ chez notre Fondateur dans la revue Études oblates, devenue Vie Oblate Life [3]. À la lumière de ces documents et, de façon particulière, à la lumière de la collection des Écrits oblats [4], nous allons considérer la place de Jésus Christ chez Eugène de Mazenod.

Une division claire, et surtout une synthèse doctrinale sur ce point est difficile à faire. L’attachement à Jésus Christ a marqué toute la vie d’Eugène. Ce fut la rencontre expérimentale d’une personne, celle de Jésus Christ, et le contact vivant entre les deux sans cesse exprimé. Cette amitié s’est manifestée selon les événements, elle s’est développée à travers les peines et les joies de la vie.

La connaissance et l’amour du Christ sont au cœur de sa vie, mais ils n’y sont pas seuls. Ils s’unifient avec l’amour du Père et de l’Esprit. Ils s’expriment dans la recherche de la gloire de Dieu, dans la fidélité constante à sa volonté, dans l’amour de l’Église et des pauvres. Pour Eugène de Mazenod, l’Église, c’est le Christ: «aimer l’Église, c’est aimer Jésus Christ et réciproquement» [5]. Cette connaissance et cet amour se manifestent dans sa dévotion au Sacré Cœur, dans son attachement au sacerdoce, dans son amour de l’Eucharistie.

Aimer Jésus Christ, être fidèle à Jésus Christ touchent tous les aspects de la vie personnelle du Fondateur, tous les aspects de ses relations avec les Oblats et tous les aspects de sa responsabilité pastorale comme prêtre et comme évêque.

Pour mieux saisir cette place du Christ dans la vie d’Eugène de Mazenod, nous allons en suivre les étapes. La première est celle de ses débuts et de son développement jusqu’à l’ordination sacerdotale; la deuxième, celle de son orientation comme fondateur et père des Oblats; et la troisième, celle de son épanouissement apostolique auprès de ses diocésains.

1. DEBUTS ET DEVELOPPEMENT JUSQU’AU SACERDOCE

Eugène de Mazenod est né à Aix-en-Provence d’une famille chrétienne, le 1er août 1782. Durant son enfance, il fut initié aux réalités de la foi. «Dieu avait mis en moi, notera-t-il plus tard, je dirais presque, comme une sorte d’instinct pour l’aimer. Ma raison n’était pas encore formée que je me plaisais à demeurer en sa présence, à élever mes faibles mains vers lui, à écouter sa parole en silence, comme si je l’eusse comprise. Naturellement vif et pétillant, il suffisait de me conduire à la face des autels pour obtenir de moi la douceur et la plus parfaite tranquillité, tant j’étais dès lors ravi des perfections de mon Dieu, par instinct comme je dirais, car à cet âge je ne pouvais les connaître» [6]. Sa mère, sa grand-mère Joannis lui apprirent à s’agenouiller, à faire le signe de la croix, à prier.

À 8 ans, en 1791, à cause de la Révolution française, Eugène est exilé en Italie avec sa famille. À Turin, en 1792, il fera sa première communion et recevra la confirmation, mais c’est à Venise surtout (1794-1797), grâce à un jeune prêtre fervent et bon éducateur, Don Bartolo Zinelli, que se développera son esprit chrétien et les premières manifestations de son attachement à Jésus Christ. Eugène est adolescent; il commence à penser à la vocation sacerdotale.

Don Bartolo lui trace un règlement précis. Après le lever et la prière du matin, «j’unirai mes faibles adorations à celles des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, […] je dirai un Pater lentement et avec un grand respect pour cette prière sortie des lèvres de Notre Seigneur Jésus Christ lui-même. […] [J’offrirai à Dieu] mes exercices de piété, mes études, mes devoirs, mes actions les plus indifférentes, […] en union des sentiments de son cœur adorable. […] Vous, ô Marie […] vous, mon ange gardien, mes saints patrons […] soyez mes avocats auprès de Dieu et du Cœur de Jésus. […] Avant de quitter ma chambre, je me tournerai vers une église et je prierai à genoux Jésus de me bénir, en lui disant: Jesu, fili David, non dimittam te, nisi benedixeris mihi. […] Je prendrai alors de l’eau bénite, je baiserai respectueusement mon crucifix à l’endroit des plaies et du cœur […]». Et le règlement se termine: «Si je suis fidèle à ces règles, ma vie sera digne du nom que je porte et Jésus Christ se fera ma récompense au ciel, ma force et ma consolation pendant ma vie et à ma mort» [7]. En octobre 1795, quand Eugène accompagne à Livourne sa mère qui rentre en France, il se munit d’un grand crucifix qu’il pend à son cou et qui est assez grand pour être vu de l’extérieur [8].

«Don Bartolo, remarque le père Pielorz, en orientant son disciple principalement vers un amour de Dieu adapté à son âge et à son tempérament, c’est-à-dire vivant, sensible, tendre et démonstratif, concrétisé dans une dévotion personnelle à Notre Seigneur, à la Vierge et aux Saints, lui a permis de dominer ses démons intérieurs» [9].

La période suivante (1797-1805) est une période de crise. Eugène y connaît la tiédeur, manifeste sa suffisance, commet le péché et devient «l’esclave du démon» [10]. En 1797, il quitte Venise avec son père et son oncle. Il se rend à Naples où il passe une année de peine et d’ennui, puis, avec eux, se retire à Palerme (1799-1802). En 1799, il a 17 ans. À Palerme, une famille l’aidera, celle du duc de Cannizzaro, spécialement la duchesse, une sainte personne. Le 12 mai 1798, Don Bartolo lui avait écrit: «Souvenez-vous toujours de la dévotion envers le Cœur adorable de Jésus Christ […] et soyez fidèle à tous vos devoirs de chrétien» [11]. Mais non, même s’il demeure assez bon chrétien, c’est la mondanité et la tiédeur qui prennent le dessus chez lui.

En 1802, Eugène retourne à Aix-en-Provence, chez sa mère. Son état spirituel n’a pas changé. Il a vingt ans, il désire se placer dans le monde, il n’éprouve aucun attrait pour le mariage. Il souhaite, mais sans succès, revenir en Sicile. Il se dévoue pendant quelque temps pour les prisonniers d’Aix. La grâce certainement le travaille et, un bon jour, un Vendredi Saint, elle se manifeste d’une façon beaucoup plus intense. Elle va changer sa vie. «Je l’ai cherché le bonheur hors de Dieu et trop longtemps pour mon malheur, rappelle-t-il en 1814. Combien de fois dans ma vie passée mon cœur déchiré, tourmenté, s’élançait-il vers son Dieu dont il s’était détourné! Puis-je oublier ces larmes amères que la vue de la Croix fit couler de mes yeux un Vendredi Saint. Ah! elles partaient du cœur, rien ne put en arrêter le cours, elles étaient trop abondantes pour qu’il me fût possible de les cacher à ceux qui comme moi assistaient à cette touchante cérémonie. J’étais en état de péché mortel et c’était précisément ce qui occasionnait ma douleur. Je pus faire alors, et dans quelque autre circonstance encore, la différence. Jamais mon âme ne fut plus satisfaite, jamais elle n’éprouva plus de bonheur; c’est qu’au milieu de ce torrent de larmes, malgré ma douleur, ou plutôt par le moyen de ma douleur, mon âme s’élançait vers sa fin dernière, vers Dieu son unique bien dont elle sentait vivement la perte. À quoi bon en dire davantage? Pourrai-je jamais rendre ce que j’éprouvai alors?» [12].

Ce fut sa «conversion». Plusieurs réalités nous frappent: Eugène réalise qu’il est en état de péché mortel, la vision de la Croix du Christ lui ouvre les yeux, il pleure abondamment et il s’élance vers Dieu son unique bien. Cette grâce marquera toute sa vie: il expérimente le mystère du Christ, il se tourne tout entier vers Dieu, Père de miséricorde, il est lavé dans le sang du Christ. Jamais il n’oubliera ce jour et la personne de Jésus crucifié qui l’a sauvé.

À cette époque, il sent de plus en plus le besoin d’être prêtre. Il entre au séminaire de Saint-Sulpice en octobre 1808. Deux traits sont à noter durant son stage au séminaire: l’attachement toujours plus profond à Jésus Christ qui se manifeste dans ses lettres et ses autres écrits, et l’influence de l’École française sur sa vie spirituelle.

Concernant ses lettres, les volumes 14 et 15 des Écrits oblats nous apportent beaucoup. Eugène a appris que son oncle Fortuné n’accepterait pas l’épiscopat; il écrit à son père: «Est-ce la difficulté qui effraie mon oncle? Quoi, quand on porte la livrée de Jésus Christ, doit-on craindre quelque chose, et ne doit-on pas espérer en celui qui nous fortifie? Retraçons-nous bien les devoirs que nous imposent nos caractères de chrétien et de prêtre» [13]. C’était en 1805. La même année, à son ami Emmanuel Gaultier de Claubry, qui est jeune militaire et qui lui dit ses difficultés de chrétien parce qu’il «professe la foi de Jésus Christ», il envoie des textes de l’Écriture Sainte et ajoute: «Ce n’est donc point Eugène, c’est Jésus Christ, c’est Pierre, Paul, Jean, etc., qui vous envoient cette nourriture salutaire laquelle reçue avec cet esprit de foi dont vous êtes capable ne sera certainement pas sans effet...» [14]. Au même, le 23 décembre 1807, il exprime ses félicitations parce qu’il «a arboré l’étendard de la Croix en se mettant au-dessus du respect humain, en bravant [à cause de sa fidélité à Dieu], les sarcasmes et les ignominies» [15]. Il en pleura, dit-il, mais ses larmes «furent bientôt changées en des transports de joie lorsque je vis que, vous souvenant que c’était le Seigneur que vous serviez, vous vous conduisîtes d’une manière digne de l’Évangile de Jésus Christ […] cet avantage vous vient de Dieu, car c’est une grâce qu’il vous a faite, non seulement de ce que vous croyez en Jésus Christ, mais encore de ce que vous souffrez pour lui. Doux effet de la charité parmi les chrétiens qui fait que tous les membres de ce corps mystique dont Jésus Christ est le chef, caput, ressentent et prennent part aux souffrances comme à la victoire que chaque membre éprouve ou remporte. Si cette merveilleuse communion n’est pas assez sentie, c’est qu’on ne réfléchit pas à son excellence, car elle prend sa source dans le sein même de la divinité» [16].

À sa mère et à sa sœur, les lettres sont nombreuses. Auprès de sa mère, peu enthousiaste pour son orientation sacerdotale, il justifie sans cesse sa vocation, et il le fait en redisant son lien avec Jésus Christ; à sa sœur qui se marie, il rappelle ses devoirs de chrétienne et de fidélité au Christ. En voici quelques exemples.

À sa mère, il redit son union profonde et combien il ne peut dire non à Jésus Christ qui l’a tant aimé et qui l’invite à le suivre dans le sacerdoce. «Ah! ma très chère maman, écrit-il le jour de Noèl 1808, croyez-vous que cette nuit je ne me suis pas trouvé avec vous? […] Oh! que oui, ma bonne mère, nous avons passé ensemble la nuit aux pieds des autels, qui me représentaient la crèche de Bethléem; nous avons ensemble offert nos dons à notre Sauveur et nous lui avons demandé de naître dans nos cœurs et d’y fortifier tout ce qui est faible. […] Offrons donc au bon Dieu tous ces déchirements; [considérons] que Jésus Christ a quitté le sein de son Père pour se revêtir de notre dépouille. […] Cherchons-nous souvent dans le cœur de notre adorable Maître, mais surtout participez souvent à son Corps adorable, c’est la meilleure manière de nous réunir, car, en nous identifiant chacun de notre côté avec Jésus Christ, nous ne ferons qu’un avec lui, et par lui et en lui nous ne ferons qu’un entre nous. J’ai pensé que cette nuit, vous auriez voulu honorer la venue de ce bénit enfant qui nous est né, en le déposant dans votre cœur. Comme j’ai eu le même bonheur à peu près à la même heure, je me suis uni à vous de toute mon âme. N’admirez-vous pas la grandeur de notre âme? Combien de choses elle embrasse à la fois! Quelle immense étendue elle parcourt au même instant! C’est ravissant. J’adorais Jésus Christ dans mon cœur, je l’adorais dans le vôtre, je l’adorais sur l’autel et dans la crèche, je l’adorais au plus haut des cieux» [17].

En février 1809, il affirme à sa mère quel bonheur est «celui de participer à la mission divine du Fils de Dieu» et comment, depuis longtemps, il «aurait toujours dû faire la guerre [au monde] parce qu’il est l’ennemi de Jésus Christ». «[…] dois-je résister à la voix [du divin Maître] pour languir misérablement hors de ma sphère? […] nous sommes chrétiens. […] Quelle est la famille royale même qui ne serait pas très honorée de finir en la personne d’un prêtre, investi de tous les pouvoirs de Jésus Christ.[…]?» [18].

Un homme comme lui, «fortement poussé par l’esprit de Dieu à imiter la vie active de Jésus Christ», peut-il «rester les bras en croix» et ne rien faire? [19]. Au moment de recevoir les ordres mineurs et le sous-diaconat, il revient sur la même question: «Que n’y étiez-vous, ma chère maman? Vous auriez sans doute prié bien ardemment le Seigneur afin qu’il m’accordât la grâce de correspondre dignement à tant de faveurs. […] Il faut avouer que je me sens une confiance qui m’étonne […]» [20]. Et au moment de recevoir le sous-diaconat: «N’enviez donc pas, ma chère bonne maman, n’enviez pas à cette pauvre Église, si horriblement délaissée, méprisée, foulée aux pieds, et qui pourtant nous a tous enfantés à Jésus Christ, l’hommage que deux ou trois individus […] veulent lui faire. […] Et pourquoi voudriez-vous que je tardasse davantage à m’engager, à dévouer à l’Épouse de Jésus Christ, que ce divin Maître a formée par l’effusion de tout son sang, tous les instants d’une vie que je n’ai reçue que pour l’employer à la plus grande gloire de Dieu» [21]. Enfin pour le jour de l’ordination sacerdotale, le 21 décembre 1811, et avec l’usage du L. J. C. (Loué soit Jésus Christ) qu’il emploie depuis quelques mois: «Chère et bonne maman, le miracle est opéré: votre Eugène est prêtre de Jésus Christ» [22].

En ces textes, on peut le noter, beaucoup d’éléments sur le Christ — qui reviendront dans la spiritualité de l’Oblat — sont déjà présents: le caractère de chrétien, l’esprit de foi, la persécution endurée pour le Christ, la souffrance pour Jésus Christ, l’étendard de la croix de Jésus, la présence de l’un à l’autre dans le corps mystique, la naissance de Jésus en nous, l’union mutuelle dans la réception du Corps du Christ, la participation à la mission divine du Christ Sauveur, la guerre au monde ennemi de Jésus Christ, l’Église délaissée, méprisée, le sang du Christ versé pour nous, la confiance, la fidélité à la volonté divine...

À Eugénie, son frère rappellera son caractère de chrétienne, ses obligations: la vie de prière, la croix du Christ, la pratique de l’Eucharistie; il fera allusion à sa propre «conversion» et à sa vie passée. Il prie pour elle avant son mariage [23]. Quand elle est mariée, il se montre sévère, selon son époque et son propre tempérament, à sa participation aux spectacles et aux danses: «Mais toi tu as de trop justes idées sur la sainteté de notre vocation, sur la pureté de la loi de Jésus Christ, pour ne pas savoir qu’abandonner lâchement un seul point de cette céleste doctrine […] c’est faire bande à part, tourner le dos à Jésus Christ. […] Tu sens bien, mon cher cœur, qu’en faisant de pareilles suppositions, je suis loin de prévoir qu’elles arrivent; je suis bien plus fondé à te voir résister courageusement à toutes les amorces du monde, honorer la vertu dont tu as toujours fait profession, et montrer aux hommes le modèle de la perfection chrétienne au milieu du camp de l’ennemi de Jésus Christ. Pour vivre dans cette perfection, tu auras plusieurs choses à observer; ma double qualité de frère et d’ecclésiastique m’autorise à te les tracer. […] En changeant d’état, tu es nécessairement lancée dans le monde et obligée de vivre au milieu de ce corrupteur, tu as donc raison de serrer de plus près la croix de Jésus Christ que tu ne le ferais dans la retraite, il faut que tu ailles puiser plus souvent les grâces du Sauveur dans sa source intarissable de ses adorables sacrements. Je te l’ai dit bien souvent et je te le répète avec bien plus de raison aujourd’hui, tu ne fréquentes pas assez la sainte communion» [24].

Le 21 janvier 1809, il mentionne à sa mère: «Qu’elle aille dans le monde, elle est faite pour cela, mais qu’elle y soit chrétienne et hautement chrétienne. Il faut que l’on sache qu’elle ne danse pas parce qu’elle est disciple de Jésus Christ, qu’elle ne fait pas gras aux soupers que l’on donne peut-être les jours d’abstinence, parce qu’elle est disciple de Jésus Christ. En un mot, il faut qu’elle prouve que Notre Seigneur a ses élus dans toutes les classes de la société, qui lui sont fidèles dans toutes les circonstances de la vie. Surtout qu’elle n’abandonne pas la fréquentation des sacrements; c’est là où elle trouvera la force» [25]. Et le 9 février 1811, après avoir félicité sa sœur du soin qu’elle prend de sa fille Nathalie, il redit encore: «Nous voici dans le carnaval. […] Consultons quelquefois notre crucifix; nous trouverons dans les plaies de notre divin Modèle la réponse à tous nos misérables prétextes. C’est dans ce fidèle miroir que nous discernerons ce qu’il peut tolérer d’avec ce qu’il défend. Laissons parler son cœur au nôtre, écoutons sa voix, ne nous étourdissons pas, et nous verrons si tous les mesquins raisonnements des sectateurs du monde ne viennent pas échouer et ne sont pas dissipés par un seul de ses rayons de lumière qui émaneront de Notre Seigneur consulté dans le silence et le recueillement […] Il a voulu que tu servisses d’exemple à toutes les personnes auxquelles il inspirerait dans la suite le saint désir de se sanctifier dans le monde […] Quand tu seras obligée de te trouver à un bal, ou dans d’autres assemblées bruyantes, rappelle-toi souvent la présence de Dieu, exercice précieux que tu ne saurais te rendre trop familier; fais usage encore des autres pratiques que je t’avais données l’an passé: la mort, le moment de l’agonie, le jugement, l’enfer; selon l’heure, transporte-toi en esprit au milieu des saintes âmes qui louent et bénissent le saint Nom de Dieu, aux Carmélites […] avec les saints Religieux […] à la Trappe […] Oh! quand on a de la foi et un tant soit peu d’amour de Dieu, on sait bien trouver les moyens de ne pas perdre de vue trop longtemps son bien-aimé. […] Mais le moyen infaillible […] c’est la fréquentation des sacrements» [26].

Déjà Eugène avait déploré que, dans sa famille, on n’aille pas assez souvent communier: «Je ne serai content, écrivait-il à sa mère, que quand je verrai une réforme sur cet article. C’est le seul point qui me chagrine dans ma bonne famille: Notre Seigneur Jésus Christ n’y est pas honoré de la manière qu’il veut l’être: mère, grand-mère et sœur m’affligent sur cet article» [27]. Enfin, une dernière lettre à Eugénie dans laquelle il résume tout: «Aimons le bon Dieu de tout notre cœur, usons de ce monde comme n’en usant pas, c’est-à-dire sans nous affectionner à ses vanités et à ses mensonges. Je ne sais si tu as jamais mis en pratique un conseil que je crois t’avoir donné, c’est de ne jamais laisser de jour sans méditer quelque vérité du salut. […] Hélas! quel sujet de regret pour moi qui te parle; je sais mieux que personne l’abus que j’ai fait des grâces du Sauveur, et sais ce qu’il en coûte pour avoir regimbé contre l’aiguillon, et c’est pour éviter à d’autres des regrets tardifs et presque irrémédiables que je ne cesse de crier: enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti? […] En attendant que je retourne et que nous puissions régler ensemble ce qui sera plus expédient pour toi, continue de fréquenter les sacrements. […] N’es-tu pas mariée, mère, nourrice par la volonté de Dieu? Donc en remplissant les devoirs d’une femme, d’une mère, d’une nourrice, tu fais ce qui plaît à Dieu, et comment pourrait-on soutenir qu’en remplissant les devoirs que Dieu nous a imposés quels qu’ils soient, nous ne sommes pas propres à répondre aux douces invitations qu’il fait à tous les siens de venir à lui, de puiser dans son Sacrement la force et la vie» [28].

On voit, dans ces lettres, combien Eugène était marqué par Jésus Christ et combien la vie du Christ inspirait sa correspondance. Si nous regardons maintenant l’attitude d’Eugène à l’intérieur du séminaire, nous retrouvons la même orientation avec, en plus, l’influence de l’École française et de la spiritualité sulpicienne. Ses prières, sa méditation, ses exercices de piété, son apostolat reflètent cette inspiration. Je pense à la prière du matin à la Trinité et à la formule: Jesu vivens in Maria qui passeront chez les Oblats; je pense à sa vie spirituelle résolument axée sur le Christ: «Jésus, écrit le père Taché, est constamment pour lui le point de référence. [Eugène] se tourne vers lui comme vers le prêtre parfait, le modèle de ceux qui doivent rendre à Dieu le culte qui lui est dû. La dévotion à Jésus est donc par excellence celle du prêtre totalement fidèle à sa vocation. Contemplateur de Jésus dans tous ses mystères, il s’examinera sur la perfection requise de chaque action pour la rendre semblable à la sienne, et il lui demandera un amour inébranlable. Ainsi uni à lui, il n’aura qu’un désir: celui de le faire aimer des autres» [29].

Eugène est ordonné prêtre le 21 décembre 1811. À sa mère, il a exprimé toute sa joie [30]. À M. Duclaux, son directeur spirituel, il décrit ses sentiments: «Mon très cher et bon père, je vous écris à genoux, prosterné, abîmé, anéanti, pour vous faire part de ce que le Seigneur, par son immense, incompréhensible miséricorde, vient d’opérer en moi. Je suis prêtre de Jésus Christ […] Oh! mon cher père, il n’y a plus que de l’amour dans mon cœur. Je vous écris dans un moment où je surabonde, pour me servir d’une expression dont l’Apôtre a dû se servir dans un moment tel que celui où je me trouve. Si le fond de douleur de mes péchés, qui m’accompagne toujours, demeure encore, c’est que l’amour lui a donné un autre caractère. […] Je suis prêtre! Il faut l’être pour savoir ce que c’est. Cette seule pensée me fait entrer dans des transports d’amour et de reconnaissance, et si je pense quel pécheur je suis, l’amour s’augmente. Jam non dicam vos servos, [Jn 15, 15] etc. Dirupisti vincula mea. Tibi sacrificabo hostiam laudis [Ps 115, 16-17] etc. Quid retribuam Domino, [Ps 115, 12] etc. sont autant de flèches qui embrasent ce cœur si froid jusqu’à ce jour. […] Depuis les jours qui ont précédé l’ordination et surtout depuis l’ordination, il me semble que je connais mieux Notre Seigneur Jésus Christ. Que serait-ce, si je le connaissais tel qu’il est!» [31].

Dans ses intentions de messes et dans sa résolution générale, ce sont les mêmes réactions qui dominent. «Première messe, la nuit de Noèl: pour moi. Pour obtenir le pardon de mes péchés, l’amour de Dieu par-dessus toute chose, et la charité la plus entière pour le prochain. […] L’esprit de Jésus Christ. La persévérance finale, et même le martyre. […] L’amour de la croix de Jésus Christ, des souffrances et des humiliations. […] Résolution générale d’être tout à Dieu et pour tous, de fuir le monde et tout ce qu’il peut offrir de douceurs, etc., de ne chercher que la croix de Jésus Christ et la pénitence due à mes péchés. […] Sommes-nous semblables à Jésus Christ? imitons Jésus Christ de toute l’étendue de nos forces; vivons-nous de la vie de Jésus Christ? nous serons infailliblement sauvés» [32].

2. COMME FONDATEUR ET PÈRE DES OBLATS

À la fin de 1812, Eugène quitte Paris et revient à Aix. En 1813, il y donne des instructions familières en provençal à l’église de la Madeleine, dont son discours aux pauvres de Jésus Christ. «L’Évangile doit être enseigné à tous les hommes, et il doit être enseigné de manière à être compris. Les pauvres, portion précieuse de la famille chrétienne ne peuvent être abandonnés à leur ignorance. Notre divin Sauveur en faisait tant de cas, qu’il se chargeait lui-même du soin de les instruire. Et il donna pour preuve que sa mission était divine que les pauvres étaient enseignés: Pauperes evangelizantur. […] Il s’agit d’apprendre ce que le Seigneur demande de vous, pour vous procurer un bonheur éternel. […] Venez, maintenant, apprendre de nous ce que vous êtes aux yeux de la foi. Pauvres de Jésus Christ [...] mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi! Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus Christ, les héritiers de son royaume éternel. […] Il est au-dedans de vous une âme immortelle, […] une âme rachetée au prix du sang de Jésus Christ. […] Ô chrétiens! connaissez donc votre dignité» [33].

Eugène y fonde également la Congrégation de la Jeunesse. «L’entreprise est difficile, je ne me le dissimule pas; elle n’est même pas sans danger […] Mais je ne crains rien, parce que je mets toute ma confiance en Dieu, que je ne recherche que sa gloire et le salut des âmes qu’il a rachetées par son Fils, Notre Seigneur Jésus Christ […]» [34]. Et dans l’acte de consécration des jeunes: «Nous faisons encore, par ces présentes, hautement profession de reconnaître Notre Seigneur Jésus Christ pour notre Dieu Sauveur, souverain Seigneur et Maître, dont nous voulons être toute notre vie les fidèles disciples» [35].

En décembre 1814, Eugène fait une retraite de huit jours. Elle est inspirée par un auteur jésuite, le père François Nepveu, Retraite selon l’esprit et la méthode de saint Ignace pour les ecclésiastiques, édition de 1749. Elle l’aidera beaucoup et viendra assouplir sa vie spirituelle, trop dépendante peut-être de sa formation sulpicienne où le prêtre était d’abord le «religieux de Dieu» [36]. Ici, le prêtre sera d’abord l’homme apostolique, l’homme du royaume de Jésus Christ. Les vingt et une méditations du Fondateur seraient à relire [37]. On y voit «l’humilité [en Jésus Christ] dans l’incarnation, la pauvreté dans sa naissance, la mortification dans la circoncision, l’abandon à la volonté de son Père dans la fuite en Égypte, l’obéissance dans la dépendance qu’il eût de Marie et de Joseph pendant les trente années de sa vie cachée. Ce sont ces cinq vertus opposées aux cinq principaux obstacles qui empêchent le rétablissement de la gloire de Dieu et de son Règne dans le cœur de l’homme […]» [38]. Et plus loin, avec les «deux étendards» et les «trois degrés d’humilité», «l’obligation de se déclarer hautement pour Jésus Christ» et de l’imiter dans sa vie publique» [39]. Et la conclusion: «À part toute métaphore, j’ai été pécheur, grand pécheur, et je suis prêtre. À l’exception d’avoir souillé mon corps avec les femmes, malheur dont la bonté de Dieu m’a préservé comme par miracle, j’ai suivi en tout les maximes d’un monde corrompu. Le mal a été opéré, le bien hélas! reste encore à faire. Ce que j’ai fait jusqu’à présent ne vaut pas la peine d’être cité. Le public se trompe, je suis fort au-dessous de mes obligations. Il faut que je paie double et puis quand je rapproche ma conduite de celle de mon modèle, mon Dieu! que j’en suis encore éloigné! Orgueil, emportement, recherche de moi-même, etc. Eh, comment puis-je dire: Vivo ego jam non ego vivit enim in me Christus [Ga 2, 20]. Il n’y a pas de milieu, si je veux être semblable à Jésus Christ dans la gloire, il faut auparavant que je lui sois semblable dans ses humiliations et dans ses souffrances, semblable à Jésus crucifié; tâchons donc de conformer en tout ma conduite sur ce divin modèle afin de pouvoir adresser aux fidèles ces paroles de saint Paul:Imitatores mei estote sicut et ego Christi [1 Co 4, 16]. Si ces paroles ne peuvent pas m’être appliquées, il faut que je renonce à régner avec Jésus Christ dans sa gloire» [40]. «Oui, mon Roi, il me semble que je brûle du désir de me signaler par quelque éclatant fait d’armes, que tout mon désir est de laver dans mon sang la honte de mes défections passées et de vous prouver, s’il le faut, en combattant pour vous, que votre magnanimité a su triompher d’un ingrat et de sa perfidie» [41].

En 1815-1816, Eugène fonde la Mission de Provence qui deviendra la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée. En juillet 1816, il précise aux Missionnaires d’Aix que le Christ pour eux est le Christ Sauveur: «P.S. Je vous prie de changer la fin de nos litanies: au lieu de dire Jesu sacerdos, il faut dire Christe salvator. C’est le point de vue sous lequel nous devons contempler notre divin Maître. Par notre vocation particulière, nous sommes associés d’une manière spéciale à la rédemption des hommes; aussi le bienheureux Liguori a-t-il mis sa Congrégation sous la protection du Sauveur. Puissions-nous, par le sacrifice de tout notre être, concourir à ne pas rendre sa rédemption inutile, et pour nous et pour ceux que nous sommes appelés à évangéliser» [42].

En 1818, Eugène compose les premières Constitutions et Règles. Plusieurs éléments de celles-ci sont présents dans les Constitutions et Règles de 1982. Voici les principaux textes des Constitutions de 1818 qui ont trait à Jésus Christ. «Employez, en un mot, les mêmes moyens que notre Sauveur employa lorsqu’il voulut convertir le monde; vous aurez les mêmes résultats. Que fit Notre Seigneur Jésus Christ? [...] Que devons-nous faire à notre tour pour réussir à reconquérir à Jésus Christ tant d’âmes qui ont secoué son joug? […] Il est donc pressant […] d’apprendre à ces chrétiens dégénérés ce que c’est que Jésus Christ [... et d’] étendre l’empire du Sauveur […]» [43]. Et la définition des Oblats: «[…] former une réunion de prêtres séculiers qui vivent ensemble et qui s’efforcent d’imiter les vertus et les exemples de notre Sauveur Jésus Christ, principalement en s’employant à prêcher aux pauvres la parole divine» [44]. «Leur instituteur, c’est Jésus Christ, le Fils de Dieu lui-même; leurs premiers pères, les Apôtres. Ils sont appelés à être les coopérateurs du Sauveur, les corédempteurs du genre humain. […] L’Église, ce bel héritage du Sauveur, qu’il avait acquis au prix de tout son sang, a été ravagée, de nos jours, d’une manière cruelle» [45]. Il est demandé de «prêcher en un mot, comme l’Apôtre, Jésus Christ et Jésus Christ crucifié, non in sublimitate sermonis, sed in ostensione spiritus, c’est-à-dire en montrant que l’on est pénétré de ce que l’on enseigne et qu’on a commencé à le pratiquer soi-même avant de l’apprendre aux autres» [46]. «En un mot, [les missionnaires] tâcheront de devenir d’autres Jésus Christ, répandant partout la bonne odeur de ses aimables vertus» [47]. «Les prêtres vivront de manière à pouvoir célébrer dignement, chaque jour, le très saint sacrifice [de la messe]» [48]. «Ils n’auront d’autre signe distinctif que celui qui est propre de leur ministère, c’est-à-dire un crucifix, qu’ils porteront toujours suspendu à leur cou. […] Ils porteront souvent et les yeux et la main sur cette croix et ils dirigeront vers elle de fréquentes aspirations. Ils la baiseront le matin en la mettant à leur cou, le soir en la plaçant près du chevet de leur lit, immédiatement avant de mettre les habits sacerdotaux et aussitôt après qu’ils les auront quittés, toutes les fois qu’ils jugeront à propos de la faire baiser à quelqu’un» [49]. «On fera l’oraison mentale en commun […] le soir, autour de l’autel en guise de visite au très saint Sacrement, pendant une demi-heure. On fera spécialement les méditations sur les vertus théologales, sur la vie et les vertus de Notre Seigneur Jésus Christ, que les membres de la Société doivent vivement retracer en eux» [50]. «Les ouvriers évangéliques doivent aussi faire le plus grand cas de la mortification chrétienne. […] [Ils] s’appliqueront principalement à mortifier leur intérieur, à vaincre leurs passions, à anéantir leurs volontés en toutes choses, tâchant, à l’imitation de l’Apôtre, de se plaire dans les souffrances, les mépris et les humiliations de Jésus Christ» [51]. Pour s’engager chez nous, «il faut avoir un grand désir de sa propre perfection, un grand amour pour Jésus Christ et son Église, un grand zèle pour le salut des âmes» [52]. «Les novices doivent se proposer d’honorer, d’une manière particulière, la vie cachée de Jésus Christ. […] Jaloux de suivre les traces de ce divin modèle, leur unique application sera de l’imiter dans la conduite qu’il a tenue durant sa vie privée. […] Ils professeront, pour tous les prêtres de la Société, le plus profond respect, honorant en eux la personne même du Fils de Dieu qu’ils représentent sur la terre» [53]. C’est «l’esprit de charité qui doit les unir tous ensemble en Jésus Christ» [54].

Le 17 février 1826, la Congrégation est approuvée par Léon XII sous le titre de Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Ce fut grande fête, mais les années qui suivirent furent pénibles pour le père de Mazenod: incompréhensions, difficultés à Marseille, deuils, maladies [55].

Eugène vécut durement ces épreuves mais le Seigneur l’aida. Il exprime au père Tempier sa confiance en Jésus Christ et quelle consolation il reçoit de lui: «Quoique je m’attende chaque jour à de plus mauvaises nouvelles, quand elles arrivent il est impossible de se défendre d’une profonde impression de tristesse, surtout quand les chagrins domestiques viennent surcharger le fardeau déjà si lourd à porter. Je vous dirai pourtant que je ne me décourage pas, et que je suis affligé sans être abattu. Il me semble que Notre Seigneur nous aidera par sa grâce à supporter toutes nos peines. Ce matin, avant la communion, j’ai osé parler à ce bon Maître avec le même abandon que j’aurais pu faire si j’avais eu le bonheur de vivre lorsqu’il passa sur la terre, et que je me fusse trouvé dans les mêmes embarras. Je disais la messe dans une chapelle particulière, je n’étais gêné par la présence de personne. Je lui ai exposé nos besoins, demandé ses lumières et son assistance, et puis je me suis entièrement abandonné à lui, ne voulant absolument autre chose que sa sainte volonté. J’ai communié ensuite dans cette disposition. Dès que j’ai eu pris le précieux sang, il m’a été impossible de me défendre d’une telle abondance de consolations intérieures, qu’il m’a fallu, malgré mes efforts pour ne pas trahir devant le frère servant ce qui se passait dans mon âme, pousser des soupirs et verser une telle quantité de larmes que le corporal et la nappe en ont été imbibés. Aucune pensée pénible ne provoquait cette explosion, au contraire, j’étais bien, j’étais heureux et si je n’étais pas si misérable, je croirais que j’aimais, que j’étais reconnaissant. Cet état a duré assez longtemps, il s’est prolongé pendant mon action de grâces, que je n’ai abrégée que par raison. J’ai conclu de là que notre bon Sauveur avait voulu me donner la preuve qu’il agréait les sentiments que je venais de lui exprimer dans la simplicité de mon cœur. Je vous fais part dans la même simplicité de ce qui s’est passé, pour votre propre consolation et pour votre encouragement. Ne m’en reparlez pas et continuez de prier pour moi» [56].

Si nous regardons la correspondance du Fondateur avec les Oblats, la pensée de Jésus Christ y revient constamment. Les Oblats «annoncent Jésus Christ d’une mer à l’autre» [57]; ils «répandent la bonne odeur de Jésus Christ» [58]; ils «emploient leur vie à étendre le royaume de Jésus Christ» [59]; ils voient «les âmes rachetées par le sang de Jésus Christ» [60]; ils «souffrent [les] affronts pour l’amour de Jésus Christ» [61]; ils sont «de véritables apôtres de Jésus Christ» [62]; ils sont unis ensemble en Jésus Christ: «Cher Courtès, soyons unis dans l’amour de Jésus Christ, dans notre commune perfection, aimons-nous toujours comme nous l’avons fait jusqu’à présent, ne faisons qu’un […]» [63]. «Ils tâchent de dire la sainte messe tous les jours […] et où puiserez-vous cette force si ce n’est au saint autel et auprès de Jésus Christ notre chef» [64]; ils prient Jésus Christ et Marie pour la mission: «Il faut obtenir par [Marie] que Jésus Christ prie pour ceux même devenus si nombreux pour lesquels il a dit qu’il ne priait pas. Non pro mundo rogo (Jn 17, 9). Cette pensée m’est familière, je vous la communique en vous bénissant et vous embrassant» [65]. Devant les Oblats défunts, le Fondateur souffre comme Jésus Christ a souffert sur Lazare [66], il les voit au ciel «à portée de Notre Seigneur Jésus Christ qu’ils ont suivi sur la terre» [67]; devant les Oblats qui quittent l’Institut, il rappelle leur relation à Jésus Christ: «[…] j’en suis affecté au point de pouvoir dire comme Notre Seigneur: Tristis est anima mea usque ad mortem (Mt 26, 38). […] Et tandis que je vois des Turcs mourir plutôt que de manquer à leur parole, quand en la donnant ils ont invoqué le nom de Dieu, des prêtres fausseront des promesses d’un tout autre genre, faites sciemment et volontairement à Jésus Christ, le prenant à témoin et sous ses propres yeux! C’est affreux...» [68].

En cette correspondance, c’était vraiment l’esprit de Jésus Christ qui animait le père de Mazenod. À un prêtre, M. Viguier, qui voulait entrer chez nous, le Fondateur le résume bien: «Le missionnaire étant appelé proprement au ministère apostolique doit viser à la perfection. Le Seigneur le destine à renouveler parmi ses contemporains les merveilles jadis opérées par les premiers prédicateurs de l’évangile. […] Ce que nous avons trouvé le plus propre pour nous aider à y arriver, c’est de nous rapprocher le plus que nous pourrons des conseils évangéliques, observés fidèlement par tous ceux qui ont été employés par Jésus Christ au grand œuvre de la Rédemption des âmes […] Nous vivons en communauté. […] L’esprit de charité et de fraternité la plus parfaite règne parmi nous. Notre ambition est de gagner des âmes à Jésus Christ. Tous les biens de la terre ne sauraient assouvir notre avarice, il nous faut le ciel ou rien, ou pour mieux dire nous voulons nous assurer le ciel en ne gagnant rien sur la terre que la persécution des hommes. Si cet aperçu ne vous effraye pas et que vous soyez dans la ferme résolution de persévérer toute votre vie dans notre sainte Société, accourez, nos bras et nos cœurs vous sont ouverts et nous vous promettons ce même bonheur dont le Seigneur daigne nous faire jouir» [69].

3. COMME ÉVÊQUE DE MARSEILLE

Le 14 octobre 1832, Eugène de Mazenod est ordonné, à Rome, évêque titulaire d’Icosie. Le gouvernement français n’est pas informé. Il en résulte pour le nouvel évêque une période d’humiliation et de souffrance profonde, mais trois ans après, en 1835, l’affaire est réglée. Le 24 décembre 1837, Eugène sera intronisé évêque de Marseille.

Face à l’épiscopat, le père de Mazenod éprouve une joie réelle: «il est appelé […] pour recevoir la plénitude du sacerdoce» [70], pour devenir pleinement «successeur des Apôtres» [71]. En même temps, il pense à son passé, à ses péchés d’autrefois, et se renouvelle dans la confiance et dans la bonté de Dieu: «[…] je me reconnais sans vertus et sans mérites, et malgré cela je ne désespère pas de la bonté de mon Dieu et je compte toujours sur sa miséricorde, et j’espère que je finirai par devenir meilleur, c’est-à-dire, qu’à force de secours surnaturels et d’assistance habituelle de la grâce, je m’acquitterai mieux de mes devoirs et je correspondrai aux desseins de mon Père céleste et de son Fils Jésus Christ, mon très aimable Sauveur, et de l’Esprit Saint qui plane sur mon âme pour la retremper dans peu de jours» [72]. Avant son ordination épiscopale, il «connut [même] l’espérance [pour Icosie ou Alger] d’y arborer par [lui]-même et par [ses] missionnaires la croix de Jésus Christ» [73]. Il en fut de même pour Marseille: «Il faudra que je m’attache à ce peuple comme un père à ses enfants» [74], que je devienne «pasteur et père, investi de l’autorité même de Jésus Christ que je devrai représenter au milieu de cette portion de son troupeau qui sera devenu aussi mon propre troupeau […]» [75]. Les lettres de saint Paul à Timothée et à Tite lui seront une constante inspiration [76].

Dans ses mandements épiscopaux, se manifeste l’importance de Jésus Christ pour la sanctification des fidèles [77]. Ils sont «chrétiens», ils doivent contempler Jésus Christ, ils doivent se nourrir de son corps, ils doivent vivre avec lui les temps liturgiques, ils doivent coopérer avec lui dans l’œuvre du salut. Souvent ces mandements étaient écrits pour le temps du carême; ils permettaient de donner une synthèse plus complète du rôle de Jésus Christ dans la vie chrétienne. Je cite quelques exemples.

Le 28 février 1838, Mgr de Mazenod rappelle à ses diocésains le devoir de la pénitence: «Jésus Christ l’agneau de Dieu venu dans ce monde pour sauver les hommes, Jésus Christ qui a voulu prendre sur lui toutes les iniquités de la terre pour les expier dans son sang et par sa mort, n’exempte personne de cette condition. Il annonce au contraire à tous ceux qui veulent profiter de sa Rédemption qu’ils aient à s’appliquer la valeur infinie de ses mérites par la pénitence personnelle qu’ils s’infligeront eux-mêmes […] En effet, Jésus Christ avait manifesté clairement ses intentions aux Juifs, lorsque, interrogé par eux, il leur répondit qu’un jour viendrait où ses disciples jeûneraient, alors qu’il ne serait plus avec eux. […] Les Apôtres se pénétrèrent si bien de la volonté connue de leur Maître, que dès lors qu’il leur fut enlevé, ils firent toujours précéder par le jeûne les actions importantes de leur saint ministère [...]» [78].

«Le carême, dira-t-il, est pour le chrétien une époque de renouvellement dans la foi et dans la piété [...]» [79]. «La connaissance du catéchisme communique à l’enfant, déjà baptisé, l’objet même de la foi. […] Il sait ce qu’il croit et professe. […] La doctrine de Jésus Christ devient sa doctrine. Il est vraiment chrétien par sa croyance, et Jésus Christ se forme de plus en plus en lui, comme parle saint Paul, à mesure qu’il avance dans la connaissance de cette vérité sainte» [80]. «Le monde n’a pas connu Jésus Christ (Jn 1, 10) parce qu’il n’a pu recevoir l’Esprit de vérité; s’il avait pu recevoir cet Esprit de vérité (Jn 14, 17), et s’il obéissait à ses inspirations, il reconnaîtrait que Jésus Christ est lui-même la voie, la vérité et la vie (Jn 14, 6), et qu’il n’y a pas de salut dans un autre que lui (Ac 4, 12). […] Bien plus, uni à Jésus Christ, allant par lui à sa fin qui est Dieu, s’éclairant de sa lumière et vivant de sa vie, déjà revêtu de Jésus Christ lui-même (Ga 3, 27), selon l’énergique expression de l’Apôtre, il travaillerait à s’élever toujours plus par une ascension intérieure au-dessus de sa propre nature, jusqu’à l’état d’homme parfait et à la mesure de l’âge de la plénitude de Jésus Christ» [81].

«L’Église vous enfanta à Jésus Christ […]» [82]. «Vous êtes catholiques, enfants de cette Église sainte que Jésus Christ a acquise au prix de son sang (Ac 20, 28). Elle est une société publique dont vous êtes les membres, […] elle a un chef suprême qui à votre égard représente ici-bas son chef invisible, Jésus Christ le pasteur et l’évêque de vos âmes (2 P 2, 25)» [83]. Les pasteurs, les missionnaires, les corps religieux travaillent à cette œuvre. «Oui, nous comptons sur les pasteurs secondaires avec d’autant plus de raison qu’ils se sont déjà assez identifiés avec nous pour que désormais notre pensée soit leur pensée, nos sentiments leurs sentiments, notre parole leur parole, ou plutôt n’aient avec nous que les pensées, les sentiments, les paroles de Jésus Christ […]» [84]. «Non, nous n’avions pas besoin d’une expérience récente pour savoir quel bien résulte toujours des missions. Certes, qui pourrait en douter, quand on sait qu’elles ne sont autre chose que l’exercice du pouvoir d’enseigner donné par Jésus Christ à son Église; quand on sait que les prêtres qui les font ne s’immiscent pas d’eux-mêmes dans cette œuvre de zèle et de charité, mais qu’ils sont envoyés par les évêques envoyés eux-mêmes par Jésus Christ [...]» [85]. «Les ordres religieux, toujours aux prises avec les erreurs et les passions humaines, toujours appliqués à former Jésus Christ dans les âmes, à rétablir ou à augmenter son règne, toujours opposés au mal et puissants pour le bien, ils n’eurent de vie, de bonheur et d’avenir que la vie, le bonheur et l’avenir de l’Église» [86].

Mgr de Mazenod insiste beaucoup sur la pratique des sacrements, celle de la pénitence et, en particulier, comme il l’avait fait avec sa famille, celle de l’Eucharistie: «Ce n’est pas ainsi que le Seigneur infiniment miséricordieux en agit envers les hommes. Il les sollicite, il les presse de se convertir pour venir s’asseoir à sa table, manger sa chair et boire son sang, il leur ouvre à tout moment les trésors de son amour[...]» [87] «L’intention de cette sainte Mère [l’Église] n’est pas que vous vous borniez à accomplir le précepte de vous nourrir une fois l’an du pain eucharistique, elle voudrait que ses enfants se disposassent à recevoir ce pain de vie au moins à chacune de ses solennités. Elle les appelle, elle les convie pour ces jours-là, au sacré banquet. C’est par là surtout qu’elle veut les associer à ses fêtes. Ce sont des noces divines qu’elle célèbre dans une sainte union avec son céleste Époux, et elle désire vivement que tous les siens soient admis à avoir part au bonheur de cette union ineffable, en prenant place dans la salle du festin, après s’être revêtus auparavant de la robe nuptiale. Nous vous l’avons dit, unis à Jésus Christ, nous sommes établis à son égard dans une heureuse solidarité de laquelle dépend uniquement notre salut. La vie chrétienne n’est même qu’une communion perpétuelle avec Jésus Christ. Il nous importe donc de profiter avec une fidélité reconnaissante de l’invitation de l’Église, pour resserrer toujours plus nos liens avec notre Sauveur, qui désire sans cesse d’un ardent désir de manger la Pâque avec nous (Lc 22, 15)» [88].

Et plus tard, en 1859, il revient sur l’union avec Dieu et l’union avec Jésus Christ: «Cette félicité des élus consiste dans la vision intuitive de Dieu et dans sa possession que nous obtenons en possédant Jésus Christ, dont la personne est elle-même le prix que nous devons gagner, selon le langage énergique de l’Apôtre:Ut Christum lucrifaciam (Ph 3, 8). Or, il n’est pas dans l’ordre de Dieu que nous jouissions dans cette vie de la vision intuitive; nous y connaissons Dieu par la foi, mais quant à le posséder nous y parvenons sous le voile du mystère dans la sainte communion. Il s’établit alors la plus étroite union entre Jésus Christ et nous, à tel point qu’il nous dit: Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6, 57). Et comme la divinité en Jésus Christ est inséparable de l’humanité, le Père et le Saint-Esprit sont aussi inséparables de la personne du Verbe divin et l’accompagnent dans celui en qui Jésus Christ demeure et qui demeure en Jésus Christ. Ainsi l’union entre le Créateur et la créature est, dans la communion, la plus parfaite qu’il soit possible de concevoir. [...] Nos prérogatives d’enfants de Dieu et de frères de Jésus Christ ne sauraient avoir une plus haute expression. [...] Aussi on ne comprend pas que le chrétien se refuse à cette union d’un prix vraiment infini [...] en s’unissant ainsi avec Jésus Christ, le chrétien s’associe de la manière la plus parfaite au sacrifice de la croix et participe dans la mesure de ses bonnes dispositions, aux mérites infinis de ce sacrifice. Il ne fait qu’un avec l’adorable Victime qui s’est immolée pour lui, et l’œuvre de sa Rédemption s’assure et se perfectionne. Veut-il son salut? Il l’y trouve. Veut-il sa grandeur? Elle est là [...]» [89].

Cette Eucharistie, en même temps, établit le lien le plus étroit entre les chrétiens et assure la résurrection à la vie éternelle. «En effet, l’Église ne formant qu’un seul corps dont Jésus Christ est le chef, ceux qui ne reçoivent pas la vie de ce chef sont des membres morts, ils ne tiennent plus au corps par les liens divins, le sang de Jésus Christ ne circule plus, pour ainsi dire, dans leurs veines et leurs frères, à qui ce sang généreux se communique avec toute sa puissance dans la sainte communion, ne sont presque plus leurs frères, ils ne sont plus du même sang. Voilà pourquoi celui qui ne vient pas s’asseoir au divin banquet rompt en quelque sorte l’union avec ceux qui ne forment qu’un tout mystique avec leur Rédempteur. Ils ne peuvent plus le reconnaître comme un des leurs; ils ne peuvent plus, ainsi que les disciples d’Emmaüs qui reconnurent leur Maître à la fraction du pain, voir un chrétien, c’est-à-dire un autre Jésus Christ, dans la personne de celui qui ne mange pas de pain céleste et ne boit pas à la coupe du Sauveur» [90]. «La vie surnaturelle est communiquée à l’âme qui reçoit le Fils de Dieu, et la mort est la punition de celui qui ne la reçoit pas dans la communion de son corps et de son sang, et de plus, après la mort corporelle, la résurrection à la véritable vie sera le prix de cette communion. Elle est le gage de l’immortalité bienheureuse» [91].

Un dernier exemple est celui de la liturgie. Le mandement du 8 février 1846 est admirable sur ce point. La participation au mystère liturgique, à celui de la naissance de Jésus comme à celui de sa Pâque peut transformer nos vies. «L’antique usage de l’Église a toujours été de faire précéder d’un temps de jeûne et d’abstinence ses principales solennités. [...] Les quatre semaines de l’Avent [...] étaient marquées par les mêmes mortifications et le même redoublement de ferveur que les vigiles, et elles ont aussi le même objet, en ce qu’elles sont une époque préparatoire à la célébration de Notre Seigneur Jésus Christ. [...] Il en est de même du saint temps du Carême. Son but est surtout de disposer les âmes à la participation du grand mystère de la Résurrection de l’Homme-Dieu, en les faisant passer par la voie pénitente et douloureuse qu’il a lui-même tracée, en les faisant monter avec lui sur le Calvaire, et descendre spirituellement, avec lui dans le tombeau, pour renaître avec lui à la vie nouvelle qu’il nous a acquise par sa victoire sur l’enfer, le péché et la mort» [92].

«Comme il a voulu marcher avec nous dans la ressemblance d’une chair de péché et être victime pour le péché, nous devons marcher avec lui selon l’esprit afin que la justice de la foi soit accomplie en nous (Rm 8, 3-4). Nous devons être par l’esprit sans cesse avec lui [...] Par là nous seront communiquées ses propres mérites et les droits qu’il nous a acquis à la céleste récompense; par là nous serons d’autres lui-même, vivant, souffrant et mourant avec lui au jour passager des souffrances et des opprobres, ressuscitant, triomphant et régnant avec lui au jour éternel de la gloire. Or, nos très chers frères, c’est pour nous faire pratiquer cette union d’esprit et de cœur avec Jésus Christ que l’Église nous appelle à parcourir la sainte Quarantaine avant d’arriver à la Pâque. Alors nous nous retirons avec lui dans le désert, nous prions, nous jeûnons, nous résistons aux tentations avec lui, nous nous plaçons bientôt après sa suite pour endurer en esprit les travaux, les fatigues et les contradictions de sa vie publique. Dans la nuit nous nous trouvons ensemble sur la montagne pour recueillir le fruit de ses oraisons et, le jour, témoins de ses miracles, [...] touchés de son inépuisable charité, de sa tendresse infinie pour les hommes, nous écoutons avec recueillement sa divine parole et, comme Marie, sa sainte Mère, nous en conférons avec nous-mêmes dans nos cœurs (Lc 2, 19); nous nous pénétrons des sentiments de notre Rédempteur, nous nous livrons aux inspirations de son amour, nous mettons notre âme à l’instar de la sienne, jusqu’à ce qu’étant lui-même formé en nous (Ga 3, 19), nous vivions tellement de sa vie humiliée, laborieuse et pénitente et nous soyons tellement conformes à son image, sans cesse reproduite sous nos yeux, qu’il soit à notre égard le premier-né d’une multitude de frères et, qu’après avoir été appelés, nous soyons justifiés, et qu’après avoir été justifiés nous soyons glorifiés (Rm 13, 29-30)» [93]. Eugène de Mazenod écrira dans son testament: «J’implore la miséricorde de Dieu, par les mérites de notre divin Sauveur Jésus Christ en qui je mets toute ma confiance, pour obtenir le pardon de mes péchés et la grâce de recevoir mon âme dans le saint paradis [94]».

Au début de cet article, nous présentions l’amitié d’Eugène de Mazenod pour Jésus Christ comme «la rencontre expérimentale d’une personne» et «le contact vivant entre les deux sans cesse exprimé». L’étude des textes et du comportement d’Eugène ne fait que préciser cette attitude.

Eugène de Mazenod a considéré Jésus Christ, Fils de Dieu, comme Sauveur: celui qui l’a sauvé du péché et celui qui sauve le monde; il l’a considéré comme l’Époux de l’Église, celui qui ne fait qu’un avec elle et qui continue de souffrir à travers elle; il l’a considéré comme un Ami au-dessus de tous les autres et avec qui il a choisi de coopérer pleinement dans l’œuvre du salut; il l’a considéré comme un Modèle et un Maître de vie, celui qui nous incorpore à lui, qui nous fait pénétrer dans son mystère, dans sa naissance, dans son action rédemptrice, celui qui nous demande de souffrir avec lui, de porter l’épreuve avec lui, de ressusciter avec lui dans la gloire du Père.

Le Christ est son Médiateur, l’objet premier de sa dévotion; le Christ le nourrit chaque jour de son pain et de sa présence, il le soutient dans l’échec et les difficultés, il l’anime dans son ministère, il l’aide à tenir le coup au milieu des oppositions. Le Christ est celui qui l’unit aux hommes, à sa famille, à tous ses frères Oblats qu’il rejoint partout dans le monde. L’Eucharistie est au cœur de sa vie; Eugène demeure des heures devant elle, il en répand le culte partout où il peut, il y trouve sa force et y rencontre tous ceux qu’il aime. Il note un jour, dans son Journal, alors qu’il était devant le Très Saint Sacrement exposé, à l’église Saint-Théodore: «J’avoue que c’était moi qui avais procuré à Jésus Christ la gloire qu’on lui rend depuis six ans à Saint-Théodore. Je lui offrais [...] avec une secrète joie [...] tout ce qu’il a reçu d’honneur, de louanges, d’actions de grâces, tout ce qu’on lui a témoigné d’amour de réparation. [...] Je le lui offrais avec bonheur, comme si c’était de moi, en expiation de mes propres irrévérences, de mon peu de correspondance aux grandes lumières et aux inspirations que Dieu a bien voulu me communiquer depuis un bien grand nombre d’années sur l’admirable sacrement de nos Autels, en réparation du peu de fruit que j’ai retiré des impressions extraordinaires que m’a souvent procuré la personne du divin Sauveur et qui auraient dû faire de moi un saint tandis que je suis resté un misérable pécheur. [...] Je sens que le bon Dieu est trop bon de me faire comprendre même ces choses et de m’accorder encore la consolation que je goûte avec surabondance dans des jours comme celui-ci et d’autres encore» [95].

En conclusion, au moins trois éléments sont à retenir de cette étude sur le Fondateur. Premièrement, la continuité de son attachement à Jésus Christ, depuis son enfance, mais surtout depuis sa «conversion» un Vendredi Saint, et jusqu’à sa mort. Ce fut sa dévotion première. «C’est une chose utile, louable et sainte de prier les Anges et les Saints, dira-t-il, en octobre 1857, […] mais notre principale dévotion doit toujours être pour Jésus Christ [...] le seul médiateur souverain par les mérites infinis duquel nous puissions être exaucés et arriver à la vie éternelle» [96]. Deuxièmement, la fidélité. Les points, les aspects particuliers sur lesquels il insistait dans sa jeunesse comme la croix, la souffrance avec Jésus Christ, l’Eucharistie, le zèle, la participation aux différents mystères... sont toujours les mêmes. Il les a approfondis, il les a vécus, ils ont pénétré davantage en lui, mais ils n’ont pas changé. Troisièmement, la dimension pratique de son amour du Christ. C’est un amour concret, qui s’enracine dans la rencontre d’une personne, qui s’épanouit dans l’amitié quotidienne avec elle, qui grandit de jour en jour à travers les expériences de la vie et les responsabilités du ministère. On pense à saint Paul: il poursuit sa course pour tâcher de saisir, ayant été saisi lui-même par le Christ Jésus (Ph 3, 12).

Pour compléter ce document, on peut lire un très beau texte, non composé par Eugène de Mazenod mais approuvé par lui, vers 1836, sur la dévotion des novices envers Notre Seigneur Jésus Christ. On y parle de la vie cachée de Jésus. Le texte reflète l’attitude du Fondateur et montre comment, au début de l’Institut, Jésus Christ était au cœur de la vie oblate: «La fin première de notre Société étant d’imiter Notre Seigneur Jésus Christ aussi parfaitement qu’il est possible, il est facile de comprendre que la dévotion des novices doit surtout se porter sur la personne sacrée de notre adorable Sauveur. Tout ce qu’ils doivent se proposer dans le temps de leur épreuve, c’est d’établir dans leur cœur le règne de Jésus Christ et d’en venir à ce point qu’ils ne vivent plus que de sa vie divine et qu’ils puissent dire avec saint Paul: «Ce n’est plus moi qui vis, mais Jésus Christ qui vit en moi: vivo ego, jam non ego, etc. Il faut que le divin Sauveur continue en quelque sorte en chacun d’eux, la vie qu’il a menée sur la terre, vie d’innocence et de pureté, vie de mortification et d’humilité, vie enfin de toutes les vertus […]» [97].


[1] Voir PAUL VI, Homélie du 19 octobre 1975 et VILLENEUVE, J.-M. Rodrigue, o.m.i., Étude analytico-synthétique de nos Saintes Règles, Archives Deschâtelets, 1929: commentaire de la Préface, en langue française, de 1912
[2] PIELORZ, Józef, La Vie spirituelle de Mgr de Mazenod, 1782-1812, Ottawa, éd. des Études oblates, 1956; TACHÉ, Alexandre, La Vie spirituelle d’Eugène de Mazenod, 1812-1818, Rome, 1960; MOOSBRUGGER, Robert, The Spirituality of Blessed Eugene de Mazenod, 1818-1837, Rome, 1980
[3] Par exemple, GRATTON, Henri, «La dévotion salvatorienne du Fondateur», dans Études oblates, 1 (1942), p. 158-171; D’ADDIO, Angelo, «Eugène de Mazenod et le Christ», dans Vie Oblate Life, 38 (1979), p. 169-200; LAMIRANDE, Émilien, «Le Sang du Sauveur. Un thème central de la doctrine spirituelle de Mgr de Mazenod», dans Études oblates, 18 (1959), p. 363-381; Équipe oblate de Frascati, «La relation personnelle avec Jésus eucharistique selon le bienheureux de Mazenod», dans Vie Oblate Life, 37 (1978), p. 237-250; CIARDI, Fabio, «L’Eucharistie dans l’action pastorale du Bx de Mazenod», dans Vie Oblate Life, 38 (1979), p. 39-50; Idem, «The Eucharist in the Life and Thoughts of Eugene de Mazenod», ibidem, p. 201-231
[4] Collection des écrits d’Eugène de Mazenod, éditée par le père Yvon Beaudoin, tomes 1 à 16, Rome, 1977-1995.
[5] Mandement du 16 février 1860, dans CHARBONNEAU, Herménégilde, Mon nom est Eugène de Mazenod, Montréal, 1975, p. 174
[6] Retraite d’Amiens, décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 95, p. 253.
[7] REY I, p. 25-27.
[8] Voir PIELORZ, Józef, La Vie spirituelle de Mgr de Mazenod 1782-1812, p. 58
[9] Ibidem, p. 58
[10] Ibidem, p. 59.
[11] Ibidem, p. 73
[12] Retraite au séminaire d’Aix, décembre 1814, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 130, p. 99-100
[13] Lettre à son père, 16 août 1805, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 10, p. 24
[14] Lettre à Emmanuel Gaultier de Claubry, novembre 1805, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 13, p. 29
[15] Lettre au même, le 23 décembre 1807, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 22, p. 48
[16] Ibidem, p. 48-49
[17] Lettre à sa mère, 25 décembre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 37, p. 97-98.
[18] Lettre à sa mère, 28 février 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 46, p. 117-119.
[19] Lettre à sa mère, le 4 avril 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 50, p. 136.
[20] Lettre à sa mère, le 29 mai 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 55, p. 146-147.
[21] Lettre à sa mère, le 11 octobre 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 61, p. 162.
[22] Lettre à sa mère, le 21 décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 97, p. 267.
[23] Voir lettre à sa mère, le 19 novembre 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 32, p. 83.
[24] Lettre à madame de Boisgelin, le 4 décembre 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 35, p. 89-90.
[25] Lettre à sa mère, le 21 janvier 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 43, p. 109.
[26] Lettre à madame de Boisgelin, le 9 février 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 78, p. 206-208.
[27] Lettre à sa mère, 11-14 novembre 1809, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 63, p. 169.
[28] Lettre à madame de Boisgelin, le 12 août 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 90, p. 231-233.
[29] TACHÉ, Alexandre, La Vie spirituelle d’Eugène de Mazenod, 1812-1818, p. 87, voir aussi PIELORZ, Józef, op. cit., p. 195-201
[30] Voir lettre du 21 décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 97, p. 267
[31] Lettre à M. Duclaux, le 21 décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 98, p. 269-270
[32] Intentions de mes messes, 25-27 décembre 1811 et Résolution générale, fin de décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 100, p. 271-273.
[33] Cité dans CHARBONNEAU, Herménégilde, op. cit., p. 42-47.
[34] Ibidem, p. 50
[35] Ibidem, p. 51
[36] Voir PIELORZ, Józef, op. cit., p. 196; TACHÉ, Alexandre, op. cit., p. 48
[37] Retraite au séminaire d’Aix, décembre 1814, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 130, p. 95-131.
[38] Ibidem, p. 119
[39] Ibidem, p. 127 et 129
[40] Ibidem, p. 118-119.
[41] Ibidem, p. 118
[42] Lettre «À mes chers frères les missionnaires, à Aix», juillet 1816, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 12, p. 22-23.
[43] «Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence», 1818, première partie, chapitre premier, «De la fin de l’institut», § 3, Nota bene, dans Missions, 78 (1951), p. 17-19
[44] Ibidem, § 1, art. 1, p. 13
[45] Ibidem, § 3,Nota bene, p. 15-16.
[46] Ibidem, chapitre troisième, «Des autres exercices, § 1, De la prédication», p. 36
[47] Ibidem, deuxième partie, chapitre premier, § 4 «Des autres principales observances», p. 55
[48] Ibidem, p. 57
[49] Ibidem, p. 57-58
[50] Ibidem, § 5, «De la prière et des exercices de piété», p. 61
[51] Ibidem, deuxième partie, chapitre deuxième, § 2 «De la mortification et des pénitences corporelles», p. 64
[52] Ibidem, troisième partie, chapitre deuxième, § 1 «Des qualités requises pour être reçus», p. 85
[53] Ibidem, § 2, «Du noviciat», p. 87
[54] Ibidem, p. 90
[55] Voir Écrits oblats I, t. 7, p. XVII-XXVIII et MOOSBRUGGER, Robert, The Spirituality of Blessed Eugene de Mazenod, 1818-1837, p. 53-67
[56] Lettre au père Henry Tempier, le 23 août 1830, dans Écrits oblats I, t. 7, n° 359, p. 216
[57] Lettre au père Jean-Marie Fleury Baudrand, le 21 janvier 1847, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 77, p. 162. Voir aussi t. 1, n° 81, p. 172, t. 2, n° 234, p. 155, t. 4, n° 43, p. 138, t. 5, n° 87, p. 167, t. 13, n° 49, p. 82, n° 167, p. 221, n° 178, p. 233
[58] Lettre au père Baudrand, les 11 et 25 janvier 1850, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 126, p. 241. Voir aussi t. 4, n° 33, p. 225, t. 8, n° 485, p. 112.
[59] Lettre aux Oblats de Saint-Boniface, 26 mai 1854, dans Écrits oblats I, t. 2, n° 193, p. 80, n° 211, p. 107. Voir aussi t. 3, Appendice, n° 4, p. 202, 205, t. 4, n° 2, p. 8, t. 5, n° 79, p. 155, t. 11, n° 1037, p. 5, t. 13, n° 145, p. 189
[60] Mandement du 21 décembre 1845, dans Écrits oblats I, t. 3, Appendice, n° 1, p. 176. Voir aussi t. 4, n° 31, p. 222, t. 7, n° 259, p. 126
[61] Lettre au père Étienne Semeria, 3 juin 1851, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 19, p. 69. Voir aussi t. 2, n° 234, p. 155, t. 3, Appendice, n° 3, p. 197, t. 6, n° 37, p. 148, t. 7, n° 303, p. 161-162, t. 8, n° 387, p. 16, t. 10, n° 812, p. 27-28
[62] Lettre à Mgr Jean-François Allard, le 11 juin 1855, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 23, p. 201. Voir aussi t. 2, n° 273, p. 242, t. 10, n° 990, p. 227
[63] Lettre au père Hippolyte Courtès, le 3 mars 1822, dans Écrits oblats I, t. 6, no 80, p. 95. Voir aussi t. 3, Appendice, n° 2, p. 192-193, t. 7, n° 350, p. 206, n° 371, p. 229, t. 8, n° 403, p. 33-34, n° 406, p. 36, n° 511, p. 138, t. 10, n° 811, p. 26, t. 12, n° 1340, p. 39; également LAMIRANDE, Émilien, «Aspects du cœur de Mgr de Mazenod», dans Études oblates, 13 (1954), p. 272-274.
[64] Acte de visite de la province d’Angleterre, le 22 juillet 1850, dans Écrits oblats I, t. 3, Appendice, n° 4, p. 204-205. Voir aussi t. 2, p. 186, t. 3, n° 79, p. 136, t. 7, n° 219, p. 16, n° 239, p. 96, t. 9, n° 752, p. 176
[65] Lettre au père Vincent Mille, le 24 juillet 1831, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 397, p. 29. Voir aussi t. 11, n° 1234, p. 228-229.
[66] Voir lettre à Mgr Toussaint Casanelli d’Istria, le 5 janvier 1859, dans Écrits oblats I, t. 13, n° 177, p. 231-232.
[67] Lettre au père Courtès, le 22 juillet 1828, dans Écrits oblats I, t. 7, n° 307, p. 167.
[68] Lettre au père Pierre-Nolasque Mye, 31 octobre 1823, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 118, p. 133-134. Voir aussi t. 6, n° 109, p. 125-126, t. 7, n° 332, p. 187-188, t. 8, n° 411, p. 43-44, n° 553, p. 183, n° 575, p. 211, n° 594, p. 232-233, t. 9, n° 714, p. 134.
[69] Lettre à M. Viguier, prêtre, le 6 janvier 1819, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 38, p. 57-58. Voir aussi t. 5, n° 62, p. 117.
[70] Retraite pour l’épiscopat, du 7 au 14 octobre 1832, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 166, p. 236.
[71] Retraite préparatoire à la prise de possession du siège épiscopal de Marseille, mai 1837, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 185, p. 272.
[72] Retraite pour l’épiscopat, 7 au 14 octobre 1832, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 166, p. 236-237.
[73] Ibidem, p. 240.
[74] Retraite préparatoire à la prise de possession du siège épiscopal de Marseille, mai 1837, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 185, p. 272.
[75] Ibidem, p. 276.
[76] Voir retraite pour l’épiscopat, 7 au 14 octobre 1832, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 166, p. 244.
[77] Voir article sur Eugène de Mazenod. Son expérience et son enseignement spirituel. Nous n’avons pas encore de volume imprimé des Mandements épiscopaux de Mgr de Mazenod. Nous utilisons la copie que possèdent les archives Deschâtelets, à Ottawa. Nos références indiquent seulement la date et parfois l’objet du mandement, la pagination de la copie étant déficiente.
[78] Le 28 février 1838
[79] Le 28 février 1848
[80] Le 21 octobre 1849. Pour le nouveau catéchisme du diocèse de Marseille
[81] Le 2 février 1850
[82] Le 2 février 1842
[83] Le 12 mars 1849. L’expression «acquise au prix de son sang» ou l’équivalent reviennent plus de vingt fois dans les mandements.
[84] Le 25 décembre 1837
[85] Le 2 février 1839.
[86] Le 19 janvier 1845.
[87] Le 14 février 1844.
[88] Le 8 février 1846.
[89] Le 20 février 1859
[90] Ibidem. L’idée de la communion des saints ou du corps mystique en Jésus Christ est souvent présente dans les mandements
[91] Ibidem
[92] Le 8 février 1846
[93] Ibidem
[94] Extrait du testament, 1er août 1854, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 191, p. 287.
[95] Journal du Fondateur, 17 mars 1839, cité dans Vie Oblate Life, 38 (1979), p. 46-47
[96] Le 14 octobre 1857, Abrégé de la doctrine chrétienne
[97] «Des dévotions propres aux membres de la Société» dans Études oblates, 16 (1957), p. 267. Voir le texte complet, p. 267-274