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Dictionnaire des valeurs oblates... (55)



MARIE

MARIE DANS LA FORMATION D’EUGÈNE DE MAZENOD AVANT L’ENTRÉE AU SÉMINAIRE

Jusqu’en 1791 la formation d’Eugène provient surtout de sa famille. Au cours des onze années d’émigration qui suivent, il rencontre diverses personnes et situations qui le marquent et qu’il appelle «une suite de la création» [1].

1. LA FAMILLE (1782-1791)

Le père Achille Rey, dans sa biographie de Mgr de Mazenod, parle des leçons reçues par celui-ci «dans sa propre famille, à l’école de son père, de sa mère et de ses dignes oncles» grâces auxquelles, ajoute-t-il, «nous l’avons vu pratiquer déjà les vertus de l’enfance à un haut degré» [2].

Cependant, les documents contemporains nous renseignent très peu sur l’atmosphère religieuse de la famille. On sait que la récitation de l’office de la sainte Vierge était la prière préférée de Marie-Rose Joannis, mais Eugène ne dit rien sur l’influence de sa mère. Son père ne lui a également pas donné un exemple concret de piété mariale, bien qu’il ait eu envers elle une dévotion «particulière» et qu’il n’ait «jamais laissé passer un jour sans l’invoquer à plusieurs reprises... au milieu même de [ses] plus grands dérèglements» [3].

2. À VENISE (1794-1797)

À Venise Eugène rencontre don Bartolo Zinelli qui, pour l’initier à la vie de la foi, compose pour lui un règlement de vie [4]. À partir des quelques extraits conservés, on peut déceler le projet d’un cheminement de vie spirituelle centralisée sur le Christ et Marie [5]. Il s’agit certes de pratiques de piété (office de la sainte Vierge, chapelet, etc.), mais aussi d’une attitude intérieure par laquelle Eugène doit unir ses «adorations avec celles des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie» [6]. Le règlement lui recommande de demander à Marie de l’assister dans toutes ses actions. Jésus est présenté comme celui qui a mis toute sa confiance en Marie; Eugène doit suivre cet exemple «en union des sentiments de son cœur adorable» [7].

Ce règlement ne propose pas une piété froide. On y lit ceci: «Ce sera là mon exercice du matin. Avant de quitter ma chambre, je me tournerai vers une église et je prierai à genoux Jésus de me bénir, en lui disant: Iesu, fili David, non dimittam te, nisi benedixeris mihi. Je me tournerai aussi vers l’image de Marie et je lui demanderai humblement sa bénédiction maternelle par ces paroles de saint Stanislas: Mater vera Salvatoris, Mater adoptata [8] peccatoris, in gremio maternae tuae pietatis, claude me. Je prendrai alors de l’eau bénite, je baiserai respectueusement mon crucifix à l’endroit des plaies et du cœur, la main de ma Mère Marie» [9].

Ces expressions, pleines de tendresse, permettent à Eugène d’entraîner dans sa vie spirituelle toute sa personnalité, compte tenu de son âge et de son tempérament. Elles invitent, en effet, à aimer Jésus et Marie d’un amour vrai, sensible et tendre, capable de s’exprimer même avec des signes extérieurs [10]. Ce règlement a marqué sa vie et cela est un fait capital.

Nous ne connaissons pas d’autres documents écrits qui pourraient modifier notre connaissance de la dévotion mariale d’Eugène à Venise. Dans les archives générales, il y a cependant une reproduction d’une peinture représentant un garçon agenouillé devant une statue de la Vierge avec Jésus dans les bras. L’enfant, les mains jointes, fixe le regard de la Vierge avec une apparente confiance et simplicité [11].

3. À PALERME (1799-1802)

À 17 ans, Eugène arrive à Palerme où il demeure pendant quatre ans. C’est là qu’il acquiert des convictions concernant l’Immaculée Conception et l’aspect christocentrique du culte marial. Quand, au séminaire, il sera question de l’Immaculée, il se souviendra de Palerme. Dans la marge de son cahier de notes concernant le dogme, sur la page des témoignages de la tradition énumérés par le professeur, le séminariste ajoute: «Les archevêques de Palerme et toutes les autorités de cette grande ville renouvellent tous les ans le serment de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de cette vérité [12]. L’autre souvenir concerne la fête appelée «Le triomphe de la Rédemption». Dans son Journal d’émigration, deux pages sont remplies par la deion de la procession où parmi les personnages du Nouveau Testament, Marie est toujours présente à côté du Christ ou en relation avec lui [13]. Il semble qu’Eugène était habitué à la voir dans la perspective du Salut.

4. À AIX (1802-1808)

Nous conservons trop peu de documents de cette période pour bien situer le rôle de Marie dans la piété d’Eugène. Il faut dire, cependant, que, même pour un événement aussi important que la «rencontre» avec le Christ crucifié, un vendredi saint, nous ne disposons que d’une vingtaine de lignes écrites quelques années plus tard. On sait que, en 1805, Eugène considère le jour de l’Assomption non seulement comme une «grande fête», mais qu’il la commence par la récitation des Laudes de la Vierge à Notre-Dame de Paris [14].

Le père Eugène Baffie et le père Auguste Estève, premier postulateur de la cause du Fondateur, affirment qu’à son retour de l’émigration, l’autel miraculeux de Notre-Dame des Grâces dans l’église de la Madeleine, et la chapelle de Notre-Dame de la Seds étaient des lieux privilégiés où il allait prier [15]. C’est tout ce que nous pouvons dire avec certitude de la piété mariale d’Eugène de 1802 à 1808. On croit cependant y apercevoir une vive présence de Marie puisque dès le début de son séjour à Paris, nous trouvons sous sa plume des textes marials très forts. Par exemple, six jours après son entrée au séminaire, dans une lettre à sa grand-mère, il lui parle avec émerveillement d’une «fête qui embaume et qui est propre au séminaire, c’est la fête de la Vie intérieure de la sainte Vierge, c’est-à-dire la fête de toutes les vertus et des plus grandes merveilles du Tout-Puissant. Quelle délicieuse fête! Et combien je vais me réjouir avec la très sainte Vierge de tout ce que Dieu a opéré de grandes choses en elle! Oh! quelle avocate auprès de Dieu! Soyons-lui dévoués; elle est la gloire de votre sexe. Nous faisons profession de ne vouloir aller à son Fils que par elle, et nous attendons tout de sa puissante intercession» [16].


[1] Retraite préparatoire au sacerdoce, décembre 1811, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 95, p. 256
[2] REY I, p. 25
[3] Charles-Antoine de Mazenod à Eugène, le 27 février 1816. Orig.: Aix, bibliothèque Méjanes
[4] Au verso de la première feuille, Eugène a écrit plus tard: «Ce règlement de vie est plus précieux pour moi que tout l’or du monde [...]. Je prie [...] de le traiter avec le même respect que [...] quelque écrit de saint François de Sales», voir REY I, p. 25
[5] MORABITO, Joseph, Je serai prêtre, Ottawa, 1954, p. 15 et 16
[6] REY I, p. 26
[7] Ibidem
[8] PIELORZ, Józef, La vie spirituelle de Mgr de Mazenod, 1782-1812, Ottawa, éditions des Études oblates, 1956, p. 54
[9] REY I, p. 26. On trouve un commentaire de ce texte dans BOUTIN, Louis-Napoléon, La spiritualité de Mgr de Mazenod, fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, Montréal, 1970, p. 66
[10] PIELORZ, Józef, op. cit., p. 56-57, 59-61
[11] A.G. DM-6A
[12] Mazenod, Eugène de, Traité des péchés, p. 3,. Ms.: A.G. DM-III 4
[13] Dans Écrits oblats I, t. 16, p. 97-98
[14] Lettre d’Eugène à son père, le 14 août 1805, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 10, p. 21 et 22
[15] ESTÈVE, Aguste, Articles produits par la postulation de la cause du Serviteur de Dieu C.-J.-Eugène de Mazenod, 1926, p. 22. Voir aussi BAFFIE, Eugène, Esprit et vertus du missionnaire des pauvres..., Paris-Lyon, 1884, p. 186
[16] Lettre d’Eugène à sa grand-mère Catherine Elisabeth Joannis, le 18 octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 29, p. 72-73