Le but de cet article est l’étude du vœu d’obéissance tel que le Fondateur l’a compris, les Chapitres généraux et les Supérieurs généraux l’ont développé, et les Constitutions et Règles de 1982 le définissent. L’auteur n’a aucunement l’intention d’élaborer une théologie ou une spiritualité de ce vœu, ni de faire une étude sur la vertu d’obéissance.
LA PENSÉE DU FONDATEUR
À la lumière des écrits du Fondateur de 1809 jusqu’à 1857, nous voyons que sa pensée sur le vœu d’obéissance s’inspire de la doctrine communément répandue à son époque. Elle s’appuie sur l’enseignement de saints tels que Thomas d’Aquin, Bonaventure, Thérèse d’Avila, ou du vénérable Caraffa, et surtout sur la doctrine de l’obéissance aveugle de saint Ignace de Loyola. Cette pensée est demeurée constante et presque inflexible jusqu’à la fin de sa vie.
1. LA NATURE DE L’OBEISSANCE
Dans les Constitutions et Règles de 1818, le Fondateur ne propose aucune définition de l’obéissance. Mais il donne les raisons pour lesquelles ce vœu doit être considéré comme «le principal et le plus essentiel de tous» [1]. Il fait sienne la pensée de saint Thomas d’Aquin, pour qui le vœu d’obéissance est celui par lequel «on offre davantage à Dieu que par les autres vœux»: «il comprend tous les autres» et «plus une chose nous rapproche de la fin pour laquelle elle a été instituée plus elle est parfaite» [2].
Néanmoins, en traitant de l’étendue de l’obéissance, le Fondateur indique brièvement les éléments essentiels de ce vœu: a. il exige la soumission de la «volonté et même de l’intellect»; b. le supérieur est celui «qui a le pouvoir d’ordonner au nom du Seigneur» et c. «on fait plus certainement la volonté de Dieu en obéissant qu’en faisant toute autre chose de son propre choix» [3].
L’obéissance a toujours été d’une importance capitale dans la vie religieuse et sacerdotale du Fondateur. Selon lui, l’obéissance est le «fondement de tout l’édifice religieux» [4]; les Oblats doivent être «des fils d’obéissance» [5]. À son entrée au séminaire de Saint-Sulpice, l’estime qu’il a de cette vertu est déjà évidente. Voici une de ses résolutions de retraite d’octobre 1808: «Dévouement absolu aux ordres des supérieurs, soumission parfaite à la moindre de leurs volontés, quelque puériles qu’elles paraissent, quelque dures qu’elles puissent être pour un homme qui a vécu jusqu’à la vingt-sixième année de son âge dans la plus entière indépendance. [...] Observance scrupuleuse de la règle, dussai-je paraître minutieux aux yeux de plusieurs de mes confrères» [6]. Il ajoute:«Rien contre Dieu est la devise strictement indispensable de tout chrétien» [7].
Pour lui, l’obéissance est le moyen certain de toujours accomplir la volonté de Dieu et d’assurer son salut. Â«Ô sainte obéissance! voie assurée qui conduit au ciel, puissé-je ne m’écarter jamais de la ligne que tu me traces, puissé-je toujours être docile à tes moindres conseils. Oui, mon cher frère, hors de ce sentier, point de salut pour nous» [8].
Devenu fondateur d’une congrégation, il était donc normal qu’il exige de tous ses membres une obéissance complète. Quand il apprend que le père Jacques Santoni a parlé de son défaut d’entente avec le Fondateur, il écrit au père Pierre Aubert que la vie religieuse est là «où l’on ne doit connaître que l’obéissance» [9].
2. LES CARACTERISTIQUES DE L’OBEISSANCE
Il est intéressant de remarquer que les mêmes caractéristiques mentionnées dans la première rédaction des Constitutions de 1818 reviennent dans la deuxième lettre circulaire du 2 février 1857 [10]. Dans ces deux documents, il demande que l’obéissance soit prompte, humble et universelle. Ces mêmes caractéristiques seront de toutes les éditions de la Règle jusqu’à Vatican II.
a. L’obéissance prompte
Le Fondateur semble exiger une sorte d’immédiateté dans l’exécution des décisions des supérieurs. Il écrit au père Bermond en 1842: «Il faut des hommes […] d’obéissance absolue, qui agissent promptement et volontiers en opposition à leurs propres idées» [11]. Il s’attend à ce que, une fois la décision prise par le supérieur, les sujets abandonnent leurs opinions et leurs objections, et passent complètement et immédiatement à l’exécution. Ils doivent cesser de raisonner de sorte que, même si la décision semble déraisonnable, elle doit être exécutée. Il écrit au père Vincent Mille: «Au nom de Dieu, ne raisonnez jamais quand il s’agit d’obéissance. Le mieux sera toujours de faire simplement ce qui est prescrit» [12]. Toute discussion et tout raisonnement doivent cesser «quand il n’y a plus à discuter et que je me suis prononcé de la manière la plus formelle» [13].
Dans une lettre au père Casimir Aubert, en 1836, le Fondateur a recours à une allégorie pour démontrer l’importance d’une obéissance prompte: «Tout ce que j’exige dans ces conjonctures pénibles et embarrassantes, c’est que le pilote commande dans la tempête, c’est que tout l’équipage obéisse en silence [...]» [14]. Il exige cette promptitude en raison de l’urgence à poursuivre l’œuvre que Dieu lui a confiée.
b. L’obéissance humble
Pour le Fondateur, l’humilité en le domaine de l’obéissance se perçoit surtout par une indifférence totale envers ses goûts et opinions personnels pour adhérer à la décision du supérieur en toute soumission. L’indifférence du religieux devant les décisions des supérieurs exige une humilité profonde. Il écrit au père Hippolyte Courtès, en 1831: «L’essentiel est qu’on se rompe à l’obéissance et à une indifférence absolue pour tel ou tel emploi, pour tel ou tel supérieur; sans cela on n’a rien obtenu» [15].
Le Fondateur demande une humilité qui amène le religieux à éviter tout murmure, toute critique, toute récrimination, une fois prise la décision du supérieur. C’est une humilité qui exige un renoncement total à tous les goûts et toutes les préférences intérieures qui pourraient surgir. En 1831, il écrit au père Mille: «Ainsi, si vous renoncez entièrement à vous-même, à vos goûts, aux raisonnements mêmes que votre esprit pourrait vous suggérer, vous parviendrez à vous acquitter [...] de la charge délicate qui vous est imposée» [16].
À la suite d’une décision du Fondateur qu’il ne pouvait pas exécuter, le père Santoni, provincial de la mission du Canada, avait présenté sa démission au Fondateur. Il va sans dire que celui-ci l’a refusée; il lui répond par les mots suivants: «Lisez vos saintes Règles sur l’obéissance; […] il n’y est pas question d’entente, […] cette prétendue entente n’est pas admissible à l’égard d’aucun supérieur; […] il vous manque quelque chose d’indispensable, c’est la grâce d’état. […] Pour en finir, en religion, il ne s’agit pas d’entente, on ne connaît que l’obéissance. […] Je vous prescris donc en vertu de la sainte obéissance de continuer de servir la Congrégation en cette qualité de Provincial» [17].
La soumission de la volonté et même de l’intelligence qu’exige le Fondateur présuppose, chez ses religieux, une profonde humilité, car il s’agit du renoncement à ce qu’il y a de plus personnel et de précieux dans le cœur de l’homme.
c. L’obéissance universelle
Selon la pensée du Fondateur, un supérieur peut exiger d’un sujet, soit selon le vœu, soit selon la vertu, toute action qui n’est pas manifestement péché. Il a, dans une lettre, les paroles suivantes: «Il n’y a de contraire à notre Institut que ce qui offense Dieu. Tout le reste est soumis à l’obéissance. […] Vous vous êtes engagés à tout ce que l’obéissance peut prescrire et tout ce qui n’est pas péché est de son domaine. […] Tout est dit pour les sujets quand ils ont reçu leur obédience […]» [18].
Évidemment, le Fondateur n’exige cette sorte d’obéissance que lorsque sa décision est finale, c’est-à-dire «quand [les sujets] ont reçu leur obédience». Alors, l’obéissance ne se limite pas aux articles des Constitutions et Règles, mais à toute action qui n’est pas péché. Pour le Fondateur, «ce principe est incontestable» [19].
En vertu de cette notion de l’obéissance, le Fondateur reconnaît aux supérieurs un pouvoir presque illimité. Il écrit au père Henry Tempier, qui doit faire une visite canonique de la mission du Canada: «Agissez avec autorité, ne ménagez personne quand il s’agira de rétablir la régularité, l’obéissance […]» [20]. Au père Mille, il écrit encore: «Le supérieur ne peut s’astreindre à aucune condition. Cet aspect de l’obéissance peut, pour la pensée moderne, paraître exagérée. Mais si le Fondateur, comme tous les fondateurs d’ordres, demandait une totale disponibilité de tous les membres, c’était pour que s’accomplisse la mission du Christ confiée à la Congrégation par l’entremise de l’Église.
3. LES MOTIFS DE L’OBEISSANCE
Pour quelles raisons le Fondateur a-t-il tellement insisté sur la nécessité de l’obéissance? On peut en dégager plusieurs. Qu’il suffise, cependant, d’attirer l’attention sur les suivantes: l’imitation du Christ, l’apostolat, l’unité de la Congrégation, la paix et le bonheur des religieux, et le mérite des actions accomplies.
a. L’imitation du Christ
Toute la vie du Fondateur a été centrée sur l’imitation de son Sauveur. Encore diacre à Saint-Sulpice, il écrit dans une conférence spirituelle: «N’ayant pas imité mon modèle dans son innocence, me sera-t-il refusé de l’imiter dans son dévouement pour la gloire de son Père et le salut des hommes?» [21] On peut dire qu’il était obsédé par le Christ et que son seul désir était de se conformer à Lui. Il n’est pas surprenant, alors, que le premier article des Constitutions et Règles de 1818 souligne cet aspect: «La fin de l’Institut des Missionnaires dits de Provence est premièrement de former une réunion de prêtres […] qui s’efforcent d’imiter les vertus et exemples de notre Sauveur Jésus Christ» [22]. Dans ses notes de retraites de 1831, il écrit encore: «Tout est là; qu’ils s’efforcent d’imiter les vertus et les exemples de notre Sauveur Jésus Christ. Que l’on grave ces paroles dans son cœur, qu’on les écrive partout pour les avoir sans cesse sous les yeux» [23]. En nous invitant à imiter le Christ, c’est à la sainteté que le Fondateur nous invite. «Travailler sérieusement à devenir des saints», nous dit-il dans la Règle de 1818 [24].
b. L’apostolat
L’obéissance est pour le Fondateur un instrument au service d’un projet apostolique. Le vœu n’est pas d’abord et uniquement ordonné à la création d’une communauté. Il est dirigé avant tout vers une tâche à accomplir. C’est ce qui ressort d’une lettre qu’il écrivait au père Casimir Aubert: «Tout ce que j’exige dans ces conjonctures pénibles et embarrassantes, c’est que le pilote commande dans la tempête, c’est que tout l’équipage obéisse en silence et que l’on m’épargne les récriminations qui ne sont pas de saison dans les cas pressants où chacun doit faire sa manœuvre comme il peut, dans le poste qui lui est assigné» [25]. L’obéissance ne vise que la fidélité de toute la communauté à l’appel du Saint Esprit vers la mission à accomplir.
c. L’unité de la Congrégation
Comme pour les anciens ordres monastiques, le Fondateur voit dans l’obéissance un moyen d’établir entre les membres une unité par laquelle tous sont les serviteurs les uns des autres. Une des valeurs fondamentales de l’obéissance est la création de la koinonia fraternelle, où chacun s’efforce d’aimer Dieu et son prochain. Les Constitutions et Règles de 1818 mentionnent que «l’obéissance est le lien de l’union dans toute société bien ordonnée» [26]. Dans une lettre au père Jean-Baptiste Honorat, le Fondateur fait le lien entre l’obéissance et les paroles des Actes «un cœur et une âme»: «[…] n’ayant qu’un cœur et qu’une âme, agissant dans le même esprit sous la dépendance régulière qui vous montre à tous les yeux des hommes vivant selon la discipline de leur règle, dans l’obéissance et la charité, voués à toutes les œuvres de zèle conformément à cette obéissance […]» [27]. Écrivant à la communauté de Ceylan (Sri Lanka), il dit: «Soyez unis parmi vous, vivant dans une parfaite obéissance à celui qui me représente ou pour mieux dire qui tient la place de Dieu parmi vous» [28].
d. La paix et le bonheur des sujets
C’est, de plus, en obéissant que les Oblats pourront faire l’expérience d’une paix et d’un bonheur intérieurs profonds. Il écrit au père Mille: «[…] la sainte obéissance qui seule donne le prix à toutes vos actions» [29]. Ce thème ressort surtout dans ses lettres où il donne des directives aux Oblats qui ont une tendance au scrupule. Au père Jacques-Antoine Jourdan, troublé par des scrupules, il écrit: «Que la paix de Notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous. Eh! quoi, ne la posséderiez-vous pas cette précieuse paix? […] Ah! si cela était, mon bon ami, ce serait bien par votre faute. […] Notre Seigneur veut que ses enfants se conduisent par la voie de l’autorité et de l’obéissance; c’est ainsi qu’il manifeste sa très sainte volonté: qui vos audit, me audit» [30]. Et au père Mille, il écrit: «[…] être content de tout et vivre vraiment heureux sous la douce gouverne de l’obéissance […]» [31].
Cette paix dont parle le Fondateur trouve son origine dans le fait que l’obéissance donne l’assurance au religieux de connaître et d’accomplir fidèlement la volonté de Dieu. Elle est, pour lui, le seul moyen de connaître cette volonté et ainsi de sauver son âme.
e. Le mérite de nos actions
Dans ses notes de retraite de 1814, il écrit: «Je ne dois point oublier que ce qui me faisait le plus de peine lors de ma maladie, c’était de m’être trouvé dans une position où j’agissais par ma seule volonté, de manière que je ne savais pas si mes œuvres, qui n’avaient pas le mérite de l’obéissance, étaient agréées par Dieu» [32]. Il revient avec la même pensée dans une lettre au père Mille: «[…] obéissance qui seule peut donner le prix à toutes vos actions» [33].
4. LA NOTION D’OBEISSANCE CHEZ LE FONDATEUR
a. L’obéissance aveugle d’Ignace de Loyola
Il est vrai que le Fondateur a puisé de nombreux articles de la Règle de 1818 chez saint Alphonse de Liguori. Ce qui est surprenant, c’est qu’il ne le nomme que deux fois, alors qu’il mentionne saint Ignace de Loyola cinq fois. Il semble, comme le dit si bien le père Yvon Beaudoin, que le Fondateur a puisé chez saint Alphonse la lettre de la Règle, mais qu’il en a puisé chez saint Ignace «bien plus l’esprit, la spiritualité que la lettre» [34]. Le père Beaudoin ajoute: «L’inspiration ignatienne apparaît dans les articles sur l’obéissance […]» [35]. De plus, dans ses lettres, il «propose sans cesse les Jésuites en exemple» [36].
Il est important, alors, de réfléchir sur l’obéissance ignatienne si l’on veut comprendre l’obéissance que le Fondateur exigeait de ses premiers Oblats.
L’obéissance que saint Ignace exige de ses disciples est connue sous la formule d’«obéissance aveugle», qu’il explique dans une lettre célèbre adressée aux pères et frères du Portugal en 1553. CetteLettre sur l’obéissance a exercé une influence considérable sur la vie religieuse durant les quatre derniers siècles. La plupart des congrégations religieuses actives ont adopté la conception ignatienne de l’obéissance.
Cette notion d’obéissance aveugle comprend les points suivants [37]:
1. L’obéissance est exaltée comme le fondement de toutes les autres vertus et seule la foi peut motiver une soumission qui exprime la confiance totale dans le Seigneur. La Lettre nous renvoie au texte de saint Paul, «Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort» (Ph 2, 8), qui place l’obéissance au cœur du mystère chrétien et à celui de saint Luc, «Qui vous écoute m’écoute» (Lc 10, 16). C’est à ce texte de Luc que le Fondateur recourt dans la lettre au père Jourdan citée plus haut [38]. Seule la foi doit commander l’attitude du religieux dans ce domaine.
2. La Lettre de saint Ignace met ensuite en lumière l’abnégation nécessaire pour soumettre sa volonté à la volonté du supérieur. L’obéissance est le «don d’une volonté qui se renonce sous la lumière de la foi afin de faire plus sûrement la volonté divine» [39]. Sans ce renoncement à sa volonté propre, l’obéissance est illusoire.
3. Saint Ignace enseigne que l’obéissance n’atteint sa perfection que si elle entraîne, chez le religieux, le sacrifice de son jugement en le conformant au jugement du supérieur. Il ne s’agit pas seulement de vaincre sa volonté propre, mais aussi de se convaincre que l’ordre reçu est bon, même si le jugement personnel est certain du contraire. Seul le saut dans la foi peut rendre possible un tel sacrifice et lui enlever toute impression d’absurdité. C’est ici que nous abordons le point principal de la Lettre. Sept fois saint Ignace y «rappelle que le religieux doit se rendre aveugle aux qualités et aux défauts du supérieur». Sept fois encore il fait apparaître «cette cécité comme l’envers seulement, ou la conséquence, d’une vision que seule la foi peut rendre brillante» [40]. Saint Ignace enseigne qu’il est possible psychologiquement à l’intelligence d’adhérer à une décision qui ne lui est pas évidente en raison de l’interdépendance de nos facultés. «Il appartient, d’une part, à l’intelligence d’entraîner la volonté vers l’exécution de l’acte qu’elle lui représente. D’autre part, la volonté influe sur l’intelligence en orientant son attention sur les motifs qui peuvent modifier son jugement» [41]. C’est précisément ce défaut de conformité qui rend l’obéissance insupportable et inefficace. L’obéissance du jugement est nécessaire car elle seule la rend agréable à Dieu.
Il est évident que le Fondateur s’est inspiré de cette notion ignatienne de l’obéissance aveugle dans le gouvernement de sa Congrégation. Nous retrouvons dans ses écrits tous les éléments présentés par saint Ignace, comme dans les formules suivantes: «[…] il faudrait encore que la volonté se soumît intérieurement» [42]; «[…] elle doit soumettre la volonté et même l’intellect» [43]. À la fin de sa vie, il écrit dans sa lettre circulaire du 2 février 1857: «Ils observeront surtout une exacte obéissance […] de manière qu’on puisse dire d’eux qu’ils n’ont point de volonté propre, mais qu’ils l’ont toute déposée entre les mains de ceux qui les gouvernent […]» [44]. Dans ce même document, il fait sienne la parole célèbre de saint Ignace: «On doit être entre leurs mains comme une cire molle qui prend la forme qu’on veut. On doit se regarder comme un corps mort, qui n’a de lui-même aucun mouvement» [45]. Suit immédiatement une citation de saint François-Xavier: «Il faut soumettre votre volonté et votre jugement à vos supérieurs […]» [46].
4. Que dire, alors, du devoir de réflexion nécessaire pour découvrir la volonté de Dieu avant de prendre une décision. Selon saint Ignace, l’obéissance ne supplée pas au devoir de réflexion. Le supérieur n’est pas infaillible et sa prudence peut être en défaut. Il reconnaît le droit, qui date de la plus ancienne tradition monastique, de faire des «représentations» [47]. Le supérieur doit chercher à s’éclairer et alors avoir recours à la réflexion de ses religieux. D’autre part, le religieux a le devoir d’aider le supérieur dans l’exercice de sa charge en lui offrant ses avis et conseils, tout en maintenant, en son for intérieur, une disponibilité qui laisse à l’autorité le dernier mot.
Saint Ignace pousse cette consultation plus loin en permettant à ses religieux d’offrir au supérieur leurs avis et leurs opinions, même après la décision de ce dernier: «Si, après la décision du supérieur, celui qui traite avec lui avait la conviction qu’autre chose conviendrait mieux ou croirait avoir de bonnes raisons, même sans avoir cette conviction intime, après trois ou quatre heures, il pourrait représenter au supérieur que telle ou telle chose serait bonne, en gardant toujours dans son langage et dans ses mots une forme qui ne laisse apparaître aucun dissentiment, aucun désaccord, en ne revenant pas sur la décision précédente. Et même si le supérieur a maintenu sa décision une ou deux fois, un mois après ou un temps plus long s’étant écoulé, on peut représenter à nouveau son sentiment. […] L’expérience, en effet, découvre avec le temps beaucoup de choses et il arrive même qu’elles prennent un aspect différent pour un même homme» [48].
Malgré la sévérité apparente du Fondateur dans ses exigences d’obéissance, il fait appel et demeure ouvert aux suggestions de ses disciples. Dans la Règle de 1818, il écrit: «On pourra, cependant, exposer les raisons qu’on pourrait avoir de refuser, ce qu’on fera avec beaucoup de modestie et de soumission, s’en rapportant, après avoir exposé ses motifs, à la volonté du supérieur comme à la décision de Dieu même» [49]. À l’occasion de l’élévation de Mgr Bruno Guignes à l’épiscopat, le Fondateur a reçu nombre d’objections à cette nomination. Il répond alors au père Jean-Fleury Beaudrand: «On aurait désiré que ce ne fût pas. Très bien, jusque-là on n’était pas blâmable. On a écrit pour empêcher que cette promotion n’ait lieu en donnant les raisons que l’on avait pour cela. C’est bien encore. Il est permis d’avoir cette opinion. Mais […] lorsque la chose est devenue un fait accompli, que l’on ne sache en prendre son parti, que l’on pousse des cris de révolte, que l’on se laisse aller jusqu’à […] tenir des propos qui blessaient et le respect et l’obéissance dus aux supérieurs […] c’était de la démence» [50].
Le Fondateur ne semble pas tolérer les réflexions faites après qu’une décision a été prise par un supérieur. Il écrit au père Mille: «Au nom de Dieu, ne raisonnez jamais quand il s’agit d’obéissance. Le mieux sera toujours de faire simplement ce qui est prescrit» [51]. Au père Eugène Guigues, qui juge une de ses décisions impossible à exécuter, le Fondateur écrit: «Vous raisonnez à perte de vue quand il n’y a plus à discuter et que je me suis prononcé de la manière la plus formelle. Vous devez savoir pourtant que ce système n’est jamais admissible […]» [52].
La raison pour laquelle le Fondateur ne semble pas accepter les remarques qui lui sont présentées après une décision, c’est qu’elles sont presque toujours faites sous forme de critiques, de récriminations et de murmures: «[…] réclamations. Je suis décidé à ne pas les écouter» [53]. «Je déteste aussi cette habitude de se plaindre sans raison d’une infinité de choses, comme si chaque sujet était appelé chez nous à gouverner la Congrégation» [54]. C’est surtout à ceux qui murmurent qu’il adresse les paroles les plus implacables: «Maudits sont les murmurateurs, […] ce sont de véritables suppôts de l’enfer[...]» [55].
Dans la pensée du Fondateur, une fois la décision prise par le supérieur, le religieux doit passer à l’action, car l’obéissance est surtout fonctionnelle et essentiellement apostolique. L’obéissance est nécessaire pour la réalisation la plus parfaite du projet apostolique. Elle ne vise que la fidélité de la communauté à l’appel du Saint-Esprit et s’impose comme instrument pour la mission.
b. Le caractère et la noblesse du Fondateur
Deux autres facteurs ont probablement contribué à former la pensée du Fondateur concernant l’obéissance. Dans le document qu’il écrit pour M. Duclaux à son entrée à Saint-Sulpice, Eugène se dit d’un caractère vif et impétueux. Il ajoute: «Les désirs que je forme sont toujours très ardents, je souffre du moindre retard et les délais me sont insupportables» [56]. Il s’indigne très profondément contre les obstacles qui se présentent à l’exécution de ses décisions: «[…] rien ne me coûterait pour surmonter les plus difficiles» [57]. Toute sa personne s’insurge à la seule apparence d’une contradiction et, si la contradiction se maintient, il demeure davantage convaincu qu’on ne s’oppose à ses volontés que pour un plus grand bien. On peut ajouter qu’il est enclin à la sévérité, très résolu de ne jamais se permettre le moindre relâchement, mais fort porté aussi à ne pas le souffrir chez les autres. «Je ne puis souffrir aucune espèce de modification pour tout ce qui est devoir» [58]. La trempe de son caractère a sans doute fortement influencé sa conception et sa pratique de l’obéissance durant toute sa vie.
Eugène, de plus, était de la noblesse. Durant son enfance, il a été entouré de serviteurs. Durant son exil, il a côtoyé la noblesse d’Italie et sans doute adopté certaines attitudes communes aux personnes de cette classe sociale. Durant l’exil, il a reçu une formation religieuse des frères Zinelli, deux Jésuites qui l’ont probablement initié à la doctrine de saint Ignace. Toutes ces expériences ont contribué à former chez Eugène le chef que Dieu préparait pour son ministère dans la vigne du Seigneur.
La notion d’obéissance aveugle était à ce point répandue dans les communautés religieuses à l’époque du Fondateur que la consultation et la réflexion ont souvent été oubliées dans l’exercice de l’obéissance. Cette situation a prévalu durant les quatre siècles antérieurs au concile Vatican II. Avec le renouveau qui a précédé et surtout suivi celui-ci, l’obéissance aveugle de saint Ignace n’a pas eu bonne presse dans la littérature religieuse. Comme le dit si bien, à propos des communautés féminines, M. Dortel-Claudot, dans une étude exhaustive sur l’obéissance: «[…] la supérieure locale exerçait avant le concile une autorité trop pesante sur ses sœurs, étouffant leur personnalité et bridant leurs initiatives» [59]. La même remarque vaut pour les communautés masculines, surtout avant la deuxième guerre mondiale de 1939-1944. Cette obéissance a, cependant, contribué à la sainteté d’un grand nombre de religieux et à l’extension du Royaume de Dieu aux quatre coins du monde.
[1] «Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence», deuxième partie, chapitre premier, § 2, Du vœu d’obéissance, dans Missions, 78 (1951), p. 50
[2] Ibidem
[3] Ibidem, p. 50-51
[4] Lettre au père François Bermond, le 19 août 1841, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 4, p. 7
[5] Lettre au père Jean-Baptiste Honorat, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 6, p. 11
[6] Retraite d’octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 28, p. 67
[7] Ibidem
[8] Lettre au père H. Bourrelier, le 19 septembre 1821, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 72, p. 89
[9] Lettre du 5 décembre 1853, dans Écrits oblats I, t. 2, n° 186, p. 70
[10] Dans les Constitutions et Règles de 1818, le Fondateur écrit: «Elle [l’obéissance] doit être prompte, humble, entière», dans Missions, 78 (1951), p. 50. Dans sa lettre circulaire no 2, il demande «que notre obéissance soit prompte, humble et universelle», dans Écrits oblats I, t. 12, p. 192-193
[11] Lettre au père François-Xavier Bermond, le 8 septembre 1842, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 12, p. 25
[12] Lettre au père Vincent Mille, le 4 juin 1837, dans Écrits oblats I, t. 9, n° 624, p. 36-37
[13] Lettre au père Eugène Guigues, le 24 mai 1845, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 54, p. 124
[14] Lettre du 26 novembre 1836, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 590, p. 227
[15] Lettre du 3 janvier 1831, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 378, p. 2
[16] Lettre du 25 septembre 1831, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 404, p. 34; voir aussi la lettre à Mgr Guigues, le 26 septembre 1848, ibidem, t. 1, n° 103, p. 212. «Un religieux qui est vertueux doit comprendre que chacun est tenu de recevoir avec humilité les observations et même les reproches de ses supérieurs», lettre au père Mille, le 21 mai 1836, ibidem, t. 8, n° 573, p. 209
[17] Lettre du 24 novembre 1853, dans Écrits oblats I, t. 2, n° 183, p. 65-66
[18] Lettre au père Pélissier, le 30 mai 1839, dans Écrits oblats I, t. 9, n° 693, p. 112
[19] Ibidem
[20] Lettre du 24 juin 1851, dans Écrits oblats I, t. 2, n° 147, p. 18
[21] Conférence spirituelle, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 48, p. 127
[22] C et R de 1818, première partie, chapitre premier, § 1, article 1, dans Missions, 78 (1951), p. 13
[23] Notes de retraite annuelle, octobre 1831, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 163, p. 220
[24] C et R de 1818, première partie, chapitre premier, § 3, Nota bene, dans Missions, 78 (1951), p. 18
[25] Lettre du 26 septembre 1836, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 590, p. 227. Au père Marc de L’Hermite qui doit quitter Bordeaux pour Notre-Dame de Cléry, il écrit: «[…] il s’agit du bien et de l’avantage de la Congrégation. Tout doit céder à l’accomplissement de ce dernier […]», lettre du 24 février 1855, dans Écrits oblats I, t. 11, n° 1259, p. 258
[26] C et R de 1818, deuxième partie, chapitre premier, § 3, dans Missions, 78 (1951), p. 50
[27] Lettre du 26 mars 1842, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 10, p. 19-20; voir aussi la lettre au père Tempier, le 9 mars 1826, dans Écrits oblats I, t. 7, n° 229, p. 55
[28] Lettre du 5 juin 1854, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 38, p. 123-124. Au père Tempier: «Pourquoi le père Touche ne peut-il pas vivre sous l’obéissance du père Honorat? D’où vient cette répugnance qui trouble l’ordre d’une société naissante dans laquelle il ne devrait y avoir qu’un cœur et qu’une âme», lettre du 9 mars 1826, dans Écrits oblats I, t. 7, n° 229, p. 55
[29] Lettre du 21 avril 1832, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 420, p. 54. Aussi: «Qu’on étudie […] le chapitre de l’obéissance et qu’on vive en paix sous la gouverne de ceux qui sont proposés au gouvernement […]», lettre au père Joseph-François Arnoux, le 24 janvier 1852, dans Écrits oblats I, t. 3, n° 53, p. 92
[30] Lettre du 30 mars 1823, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 99, p. 115; voir aussi lettre au père Damase Dandurand, le 11 août 1843, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 23, p. 57, où le Fondateur dit que par l’obéissance, la communauté devient un «paradis terrestre»
[31] Lettre du 21 mai 1836, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 573, p. 209
[32] Écrits spirituels, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 130, p. 126
[33] Lettre du 21 avril 1832, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 420, p. 54. Au même, il écrit: «[…] le Seigneur ne rémunère pas le bien qui se fait en dehors de l’obéissance, moins encore celui que l’on prétend faire contre les preions de l’obéissance», lettre du 6 avril 1837, dans Écrits oblats I, t. 9, n° 611, p. 21. Au père Justin Barret: «L’humilité et l’obéissance sont de fermes appuis et des guides sûrs […] C’est alors que le zèle est vraiment méritoire […]», lettre du 23 avril 1856, dans Écrits oblats I, t. 4, n° 25, p. 206. Au frère Jean-Bernard Ferrand: «Restez donc à Aix, vous vous y sanctifierez par l’obéissance et la régularité», dans Écrits oblats I, t. 10, n° 912, p. 137
[34] BEAUDOIN, Yvon, «Mgr Eugène de Mazenod et les Jésuites», dans Vie Oblate, 51 (1992), p. 166
[35] Ibidem
[36] Ibidem, p. 170
[37] Voir OLPHÉ-GAILLARD, Michel, s.j., «La lettre de saint Ignace de Loyola sur la vertu d’obéissance», dans Revue d’ascétique et de mystique (RAM), 30 (1954), p. 7-28; PARENTEAU, H. A., f.i.c., «La notion d’obéissance aveugle dans la lettre de saint Ignace aux pères et frères du Portugal (1553)», dans Revue d’ascétique et mystique (RAM), 38 (1962), p. 31-51, 170-196. TILLARD, Jean-Marie, o.p., «Aux sources de l’obéissance religieuse», dans Nouvelle revue théologique, 98 (1976), p. 592-626; p. 817-838
[38] Lettre du 30 mars 1823, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 99, p. 115
[39] OLPHÉ-GAILLARD, Michel, s.j., art. cit., p. 15
[40] PARENTEAU, H. A., f.i.c., art. cit., p. 38; TILLARD, Jean-Marie, o.p., art. cit., p. 616-626
[41] OLPHÉ-GAILLARD, Michel, s.j., art. cit., p. 16
[42] Retraite de décembre 1814, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 130, p. 127
[43] C et R de 1818, deuxième partie, chapitre premier, § 3, dans Missions, 78 (1951), p. 50
[44] Dans Écrits oblats I, t. 12, p. 192
[45] Ibidem, p. 193
[46] Ibidem
[47] OLPHÉ-GAILLARD, Michel, s.j., art. cit., p. 18
[48] IGNACE DE LOYOLA, Instruction sur la manière de traiter ou d’avoir affaire avec quelque supérieur, 29 mai 1555, dans MHSJ Epist., IX, p. 90-92, cité par OLPHE-GAILLARD, Michel, s.j., art. cit., p. 19-20, note 25
[49] C et R de 1818, deuxième partie, chapitre premier, § 3, dans Missions, 78 (1951), p. 52-53
[50] Lettre du 30 septembre 1849, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 124, p. 237. Le Fondateur exprime la même pensée dans une lettre du 14 décembre 1841 au père Jean-Joseph Lagier: «M’instruire de ce que vous saviez, me faire connaître votre façon de penser, c’était bien, c’était même votre devoir, mais, mon cher père, il fallait me laisser le jugement d’une cause qu’il ne vous appartenait que d’instruire […]», dans Écrits oblats I, t. 9, n° 753, p. 103
[51] Lettre du 4 juin 1837, dans Écrits oblats I, t. 9, n° 624, p. 36-37
[52] Lettre du 24 mai 1845, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 54, p. 124
[53] Lettre au père Tempier, le 17 août 1847, dans Écrits oblats I, t. 10, n° 939, p. 166
[54] Lettre à Mgr Guigues, le 20 janvier 1857, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 227, p. 145
[55] Lettre au père Honorat, le 18 juillet 1844, dans Écrits oblats I, t. 1, n° 43, p. 103
[56] Portrait d’Eugène pour M. Duclaux, octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 40, p. 75
[57] Ibidem
[58] Ibidem
[59] DORTEL-CLAUDOT, Michel, s.j., Obéir aujourd’hui dans la vie religieuse, pourquoi? à qui? comment?, Conférence religieuse canadienne, 1986, p. 56