Le présent article ne prétend pas exposer tout l’enseignement de l’Église sur le Sacré-Cœur, mais étudier comment notre Fondateur a vécu la dévotion au Sacré-Cœur, ce qu’elle signifiait pour lui et ce qu’elle a représenté pour les Oblats. D’autre part, ainsi que l’a rappelé le pape Paul VI, Eugène de Mazenod était un «passionné de Jésus Christ». Nous devons donc considérer sa dévotion au Sacré-Cœur comme un aspect de son attachement à la personne de Jésus et donc nous référer à l’article fondamental sur Jésus Christ Sauveur.
LA DÉVOTION D’EUGÈNE DE MAZENOD AU SACRÉ CŒUR
Nous n’avons aucun document nous disant comment, durant son enfance, Eugène a été initié à la dévotion au Sacré-Cœur. Par contre, nous savons que, sous l’influence de Don Bartolo Zinelli à Venise, cette dévotion prend une place importante dans sa vie. À propos des exercices de piété suggérés par son maître spirituel, on lit ceci: «J’unirai mes faibles adorations avec celles des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, des Anges et des Saints... Je baiserai respectueusement mon crucifix à l’endroit de la Plaie du Cœur» (nous reparlerons de ce rapprochement). Le père Magy, à qui il se confie pour la recherche de sa vocation, animait à Marseille une réunion de personnes pieuses, qui était un foyer de dévotion au Sacré-Cœur et d’apostolat [1].
Au séminaire Saint-Sulpice, sous l’influence de l’École française, sa dévotion au Sacré-Cœur s’approfondit. Pierre de Bérulle insiste sur ce qu’il appelle «l’intérieur» de Jésus, c’est-à-dire l’attitude la plus profonde et les sentiments du Christ. Eugène de Mazenod a donc appris à pénétrer l’intérieur même des mystères de Jésus pour chercher en son Cœur toute la vie intime de Dieu fait homme.
Dès le début de son ministère, il redonne vie à la dévotion au Sacré-Cœur, qui était vivace à Aix, avant la Révolution. En effet, en 1721, après la peste de Marseille, l’archevêque d’Aix, à la suite de Mgr de Belzunce, décrétait que la fête du Sacré-Cœur serait célébrée dans le diocèse le vendredi après l’octave du saint sacrement. Auparavant, le père Timothée de Raynier, religieux minime d’Aix, avait publié, en 1662, L’homme intérieur ou l’idée du parfait chrétien, dans lequel il écrivait: «Quel bonheur d’être uni à Jésus Christ dans le Sacré-Cœur qui a été continuellement uni à Dieu, non seulement par l’union hypostatique, mais encore par l’union des actes de son amour» [2]. C’est donc à une tradition ancienne dans sa ville natale qu’Eugène de Mazenod se reliait et à laquelle il redonnait vie.
En 1819, la pieuse Union du Sacré-Cœur de Jésus est érigée à Aix dans l’église des Oblats, dite «de la Mission» [3]. En 1822, le père de Mazenod publie une brochure intitulée Exercice à l’honneur du Sacré-Cœur qui se fait par les agrégés tous les premiers vendredis de chaque mois dans l’église du Sacré-Cœur, dite de la Mission, à Aix. C’est aussi dans la chapelle des Oblats qu’est célébrée chaque année la fête du Sacré-Cœur. Elle comportait une grand-messe solennelle et une procession parcourant le Cours jusqu’à la croix de mission. Après le départ du père de Mazenod pour Marseille, les Oblats ont maintenu cette tradition, comme en font foi les comptes rendus dans le Codex de la maison et dans la presse locale; par exemple un long article de La Provence du 9 juin 1853 décrit la messe solennelle célébrée par l’archevêque, la procession sur le parcours traditionnel avec la participation des autorités civiles et militaires. Et le père de Mazenod lui-même, rendu à Marseille, s’unit de cœur aux cérémonies célébrées à Aix en l’honneur du Sacré-Cœur, Ainsi, dans une lettre au père Hippolyte Courtès, il regrette de ne pas avoir reçu de détails sur la fête du Sacré-Cœur: «Ce jour-là, mon esprit était avec vous et vingt fois, que dis-je, cent fois! je poussais quelque exclamation vers vous» [4].
Si l’on parcourt ses lettres écrites après son départ d’Aix en 1823, on n’y trouve que quelques mentions du Sacré-Cœur, mais elles sont significatives, par exemple celle au père Henry Tempier où il approuve le recours à la servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque: «Les Jésuites [...] amènent au tombeau de la servante du Seigneur deux de leurs malades désespérés dans l’espérance qu’ils seront guéris. Je le souhaiterais de tout mon cœur à cause de la très sainte dévotion au Sacré-Cœur» [5]. Il décrit au père Tempier, qui se trouve à Rome, les cérémonies en l’honneur du Sacré-Cœur à Marseille: «Vous savez comment les choses se sont passées ici, mais ce que les journaux n’auraient jamais pu vous dire, c’est la beauté, le touchant, le divin de notre fête du Sacré-Cœur. [...] Le soir c’était magnifique» [6]. Même s’il n’en parle guère dans ses lettres, le père de Mazenod a donné aux Oblats l’exemple d’une profonde dévotion au Sacré-Cœur, témoin ce mot du père Joseph Gérard: «Je viens d’apprendre que Votre Grandeur est tombée gravement malade. [...] Nous nous rappelons avec édification votre grande dévotion envers le Sacré-Cœur de Jésus, nous allons nous adresser à ce Cœur Sacré avec la plus vive confiance» [7].
[1] Voir BERNAD, Marcel, «Mgr de Mazenod — sa dévotion au Sacré Coeur», dans Missions, 62 (1928), p. 13-23
[2] Cité par BRÉMOND, Henri, dans Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. III, «La conquête mystique, l’École française», Paris, Bloud et Gay, 1921, p. 661
[3] Codex historique de la maison d’Aix, p. 25
[4] Lettre au père Hippolyte Courtès, le 24 juin 1825, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 187, p. 186
[5] Lettre au père Tempier, le 26 juillet 1830, dansÉcrits oblats I, t. 7, n° 349, p. 205
[6] Lettre au père Tempier, le 9 juillet 1832, dans Écrits oblats I, t. 8, n° 427, p. 60
[7] Lettre du père Joseph Gérard à Mgr de Mazenod, le 12 avril 1861, dans Le bienheureux Joseph Gérard O.M.I., l’apôtre des Basotho (1831-1914). Lettres aux Supérieurs généraux et autres Oblats, Écrits oblats II, t. 4, n° 5, p. 29