Il faudrait faire des recherches longues et ardues pour trouver dans les écrits d’Eugène de Mazenod l’expression «vie intérieure». Elle ne faisait tout simplement pas partie de son vocabulaire, par ailleurs très étendu. Après avoir scruté les douze volumes déjà parus de ses lettres aux Oblats, son journal et ses notes de retraite, nous ne sommes parvenu à trouver que deux cas où l’expression «hommes intérieurs» échappe de la plume du Fondateur et ce, sans trop de surprise, dans une lettre au père Henry Tempier [1].
L’absence de tout usage significatif, par le Fondateur, de cette expression vénérable ou, à vrai dire, de la distinction classique entre «homme intérieur» et «homme extérieur», qui fait partie du vocabulaire chrétien depuis saint Paul [2], mérite d’être soulignée pour plusieurs raisons. L’expression était certainement bien connue et utilisée à son époque. Le mot «intérieur», pris comme adjectif ou comme nom, avait déjà connu un succès extraordinaire dans la France du XVIIe siècle et allait demeurer un mot usuel chez les auteurs spirituels avant le XIXe siècle. Ce que ces auteurs entendaient par vie intérieure peut se résumer ainsi: l’attention plus ou moins soutenue qu’une personne prête au travail intérieur de la grâce, sa coopération volontaire au mouvement et au progrès de la vie divine en elle pour se détacher du créé et s’approcher de Dieu. Si attentif que soit un homme à sa vie intérieure, il reste marqué par son temps et son milieu. Au séminaire de Saint-Sulpice, où Eugène de Mazenod a reçu sa formation spirituelle et intellectuelle, et où les traditions de l’école française étaient maintenues avec un «profond respect» [3], un des principes fondamentaux de la spiritualité était certainement celui de nourrir la vie intérieure.
Disciple de Pierre de Bérulle à travers Charles de Condren, Jean-Jacques Olier avait toujours considéré la dévotion à la vie intérieure de Jésus comme la pierre d’angle de la piété dans son séminaire. Encore plus que Pierre de Bérulle, il a insisté sur les conséquences pratiques de la dimension intérieure de la vie spirituelle. Vivre avec le Christ signifie, pour lui, adopter entièrement les dispositions intérieures de Jésus Christ et ne pas se contenter d’imiter quelques-unes de ses vertus. Comme monsieur Tronson l’exprimerait plus tard, notre âme n’est pas un canevas sur lequel on applique telle ou telle couleur, tel ou tel trait de Jésus, comme le ferait un peintre avec un modèle devant lui. L’âme est comme un morceau de tissu que l’on doit plonger dans un bain de teinture jusqu’à ce qu’il soit complètement saturé de couleur nouvelle. Nous savons aussi que la fête de laVie intérieure de la sainte Vierge, instituée par monsieur Olier et approuvée par Rome en 1664, était encore honorée et célébrée à Saint-Sulpice durant les années de séminaire d’Eugène de Mazenod. Il en parle d’ailleurs dans une lettre à sa grand-mère Catherine-Élisabeth Joannis [4].
Ce qui est curieux dans tout cela c’est que, en dépit de l’influence indéniable de sa formation sulpicienne, le Fondateur a toujours semblé hésiter à faire un usage explicite de l’expression «vie intérieure». Était-ce délibéré de sa part et, si oui, quelles pouvaient en être les raisons? Ou bien était-ce une façon inconsciente d’éviter l’usage d’une expression qui ne lui allait pas au cœur, ou qui ne répondait pas adéquatement à la structure interne de son âme et à sa spiritualité. La réponse, comme nous essayerons de le démontrer, se trouve dans la façon particulière dont Eugène de Mazenod a poursuivi sa mission et sa recherche de la sainteté. C’est en prenant comme point de départ l’originalité et le dynamisme de cette recherche, telle qu’il l’a vécue lui-même, que nous pourrons comprendre comment le Fondateur envisageait lavie intérieure et l’importance qu’il lui accordait pour la vie de chaque Oblat.
LA STRUCTURE INTERNE DE L’ÂME DU FONDATEUR
On doit, en premier lieu, se rappeler qu’Eugène de Mazenod était, comme il le reconnaissait lui-même, un homme pratique. «Eugène de Mazenod, écrit Jean Leflon, n’a rien d’un spéculatif; il demeurera toute sa vie un réalisateur» [5]. On ne sera donc pas surpris de constater que, dans sa vie intérieure et tout au long de son itinéraire spirituel, Eugène de Mazenod n’a pas été moins un «réalisateur» dans son for intérieur que dans son service apostolique. Il est vrai que, dans ses écrits spirituels, il fait souvent une distinction explicite entre fin et moyens: entre la fin de notre mission, par exemple «ranimer la foi qui s’éteint parmi les pauvres» [6], et les moyens practico-spirituels pour y parvenir, c’est-à-dire les conseils évangéliques, la prière, l’observance de la Règle [7]. Mais pour lui, c’est l’urgence et la valeur intrinsèque de la fin qui confèrent aux moyens toute leur importance et leur valeur. Ceci est d’autant plus vrai que les moyens qu’il envisage et qu’il propose sont précisément les mêmes que le Sauveur et les Apôtres, «les premiers», ont employés. D’où son cri du cœur: «Peut-on rien de plus pressant pour nous porter à les imiter. Jésus, notre Instituteur, les Apôtres, nos devanciers, nos premiers Pères [8]!»
La spiritualité du Fondateur est, de toute évidence, marquée par sa formation sulpicienne, avec ce constant retour sur soi, dans le recueillement et l’oraison, pour s’évaluer devant Dieu en vue de rendre l’âme plus réceptive à la volonté de Dieu. Mais la vie intérieure ne pouvait jamais signifier, pour lui, un exercice de pure introspection, un exercice complètement détaché et sans rapport avec le monde extérieur ambiant. Chez le Fondateur, les deux devaient toujours s’interpénétrer. Chaque fois qu’il se mettait en prière ou passait de longues heures devant le saint sacrement, comme il le faisait souvent, il se trouvait toujours dans la compagnie nombreuse de tout ce qui lui arrivait ou se passait autour de lui. En ce sens, on peut dire en toute vérité que le Fondateur ne priait jamais seul. Comme ses lettres, d’ailleurs, sa vie de prière était toujours peuplée de rêves et de sollicitude pour ses missionnaires, son diocèse, le Pape et, évidemment, les pauvres, «les plus abandonnés». Aucune de ces personnes réelles et de ces préoccupations concrètes n’était laissée de côté, c’est-à-dire évacuée de sa vie intérieure et donc loin de son esprit. Sa prière, comme sa vision, était vaste comme le monde! En remettant son âme fréquemment en présence de Dieu, le Fondateur était toujours présent et intimement uni à ceux et celles qu’il portait dans son cœur. Il le dit lui-même d’ailleurs et de façon très explicite. Dans une lettre au père Joseph Fabre, par exemple, il écrit: «J’étais seul dans ma petite chapelle pour célébrer une si grande fête [le 17 février…] et tu comprends qu’il n’y avait pas d’espace qui nous séparât en ce moment. C’est dans ce centre, notre divin Sauveur, que nous nous trouvions réunis. Je ne vous voyais pas, mais je vous entendais, je sentais votre présence et je me réjouissais avec vous tout comme si j’eusse été à Marseille qui était pourtant à plus de 200 lieues de moi» [9].
C’est peut-être en raison de cette profonde solidarité spirituelle avec les siens que le Fondateur hésitait à faire sienne l’expression «vie intérieure», du moins dans les aspects plus individualistes que ce vocable pouvait suggérer à son époque. «Vie intérieure» et «vie extérieure» s’entremêlaient tellement dans ses visées qu’il lui était pratiquement impossible de les séparer. C’est peut-être aussi ce qui explique, chez lui, le prétendu conflit entre vie de prière et vie de service apostolique [10]. La magnanimité n’a pas l’habitude d’ériger de telles cloisons artificielles ou de faire des choix restrictifs. Avec son grand cœur, le véritable dilemme pour Eugène de Mazenod a dû être moins une question de choix entre l’une ou l’autre vocation que de savoir comment unir et embrasser le meilleur des deux. En cela, comme dans tous ses moments inspirés, il a fait honneur à sa propre hardiesse: «Il faut tout oser». Même s’il connaissait les grands auteurs de son temps, Eugène de Mazenod savait qu’il devait suivre sa propre voie, ses propres inspirations.
Si on veut comprendre comment Eugène de Mazenod envisageait la vie intérieure, on doit aussi garder présent à l’esprit un autre facteur. Dans tout son cheminement spirituel, le Fondateur savait qu’il ne devait dépendre que de lui-même ou, comme le disent aujourd’hui nos Constitutions et Règles, être «l’agent principal de sa propre croissance» (C 49). S’il y a un principe auquel il a fermement tenu, pour lui-même et pour ses Oblats, c’est celui de la motivation personnelle. Il n’a jamais pu tolérer qu’on abandonne ou néglige sa propre responsabilité dans la poursuite de la perfection et de la sainteté. En cela, il aurait pleinement souscrit au vieux proverbe qui dit: «Prie Dieu et continue de ramer vers le rivage». Combien de fois trouvons-nous confirmation de cela dans la vie du Fondateur. Deux exemples nous suffiront pour illustrer ce point.
Tout d’abord, la Préface des Constitutions, avec ses quinze appels énergiques à la responsabilité, «il faut..., ils doivent..»., confirme ce point. Sans vouloir s’approprier la volonté de Dieu ou minimiser le rôle de la grâce, le Fondateur n’a jamais vacillé dans sa conviction fondamentale que chacun est responsable de sa sanctification et de celle des autres. Cela ressort très clairement des nombreuses résolutions de retraite qu’Eugène de Mazenod a prises en veillant à son propre avancement dans la vie spirituelle. Elles sont remarquables tant pour leur grand nombre que pour leur attention minutieuse aux détails de la vie concrète.
L’intolérance que manifestait le Fondateur devant ce qu’il percevait comme médiocrité spirituelle ou infidélité aux saintes Règles illustre également ce sens aigu de la responsabilité dans la poursuite de la perfection. Les mots durs avec lesquels il blâmait ceux qui quittaient ou étaient tentés de quitter la Congrégation, ou encore la façon sévère dont il réprimandait même les plus sûrs de ses chers Oblats nous surprennent encore aujourd’hui. Pourtant, attribuer ces explosions paternelles uniquement à sa nature passionnée ou à son tempérament provençal serait oublier jusqu’à quel point les convictions de foi de quelqu’un ne vont que rarement à l’encontre de sa personnalité et son caractère. Même si la théologie de saint Thomas d’Aquin était pratiquement ignorée durant sa formation de séminariste [11], Eugène de Mazenod semble avoir toujours compris que la grâce ne détruit pas la nature, mais la respecte et que chacune des deux, grâce et nature, a des lois auxquelles il faut obéir. Tout comme il ne pouvait se résoudre à séparer service apostolique et prière, vie active et vie contemplative, il avait la ferme conviction qu’il ne peut y avoir de divorce ou opposition entre fidélité à Dieu et fidélité à soi-même. Ce désir d’authenticité va habiter le Fondateur tout au long de son itinéraire spirituel. Encore aujourd’hui, il fait partie du mystère de chaque saint que l’Église ose canoniser.
Cette esquisse rapide de la structure interne de l’âme du Fondateur nous permet de conclure à une chose certaine: au plus profond de lui-même, le Fondateur ne voit aucune trace de dualisme, aucune dichotomie entre les deux genres de vie, l’active et la contemplative. Il semble avoir toujours perçu leur unité réelle. Cette connaturalité profonde entre «vie extérieure» et «vie intérieure», Eugène de Mazenod la chantera toute sa vie. Par exemple, en méditant sur la Règle durant sa retraite annuelle de 1831, il rend grâce au Sauveur pour ce «mélange heureux de la vie active et contemplative dont Jésus Christ et les Apôtres nous ont donné l’exemple […] et dont nos Règles ne sont que le développement» [12].
Dans ses écrits spirituels surtout, il est évident que, même s’il n’a jamais utilisé l’expression comme telle, le Fondateur a certainement des vues bien précises sur la vie intérieure. Deux choses sont à noter dans la façon dont il s’est fait «praticien» de la vie intérieure. En premier lieu, chez lui, la vie intérieure est un moyen indispensable d’acquérir la connaissance de soi. Ceux qui sont arrivés à l’amour de Dieu ou ceux qui veulent y parvenir doivent se connaître et pour cela demander à Dieu ses lumières. Dès son entrée au séminaire et durant toute sa vie, Eugène de Mazenod témoigne d’une vie intérieure intense où il fait des efforts soutenus pour se connaître tel qu’il est devant Dieu [13]. Cette rare connaissance de lui-même qu’il a acquise et la candeur avec laquelle il se découvre dans ses notes de retraite sont un premier indice qu’Eugène menait une vie intérieure assez remarquable.
Pour Eugène de Mazenod, la connaissance de soi ainsi que les divers arrachements auxquels il a dû consentir ne sont que le premier fruit de la vie intérieure. Le second était la connaissance de la bonté divine à son égard. La connaissance de soi, avec tout ce qu’il y avait en lui de faiblesse, d’insuffisance, de lacunes, a conduit le Fondateur à une meilleure reconnaissance de la bonté divine à son égard. De cette double connaissance – de soi et de la bonté de Dieu à son égard – découle la gratitude. S’il y a un trait saillant qui caractérise tout l’itinéraire spirituel du Fondateur, c’est bien celui de sa vive reconnaissance du don gratuit de Dieu qui précède toute œuvre et tout mérite de l’homme. C’est seulement dans le silence et le recueillement, dans l’intériorité de notre for intérieur, que nous apprenons vraiment ce qu’est la gratuité, la «grâce», la priorité de l’amour de Dieu. C’est ce qu’a fait Eugène de Mazenod. Ainsi, tous ses écrits se lisent-ils comme un grand hymne d’action de grâce.
Après avoir esquissé la structure fondamentale de la vie intérieure du Fondateur, nous pouvons maintenant nous tourner vers la pédagogie de la vie intérieure qu’il propose à ses Oblats.
[1] Le 13 décembre 1815, dans Écrits oblats I, t. 6, n° 7, p. 13.
[2] Voir l’article «Homme intérieur» dans Dictionnaire de spiritualité, t. 7, Paris, Beauchesne, 1969, col. 650-674.
[3] LEFLON I, p. 329.
[4] Lettre du 18 octobre 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 29, p. 73.
[5] Ibidem, p. 320.
[6] Lettre à Mme de Mazenod, le 29 juin 1808, dans Écrits oblats I, t. 14, n° 27, p. 63.
[7] Voir notes de retraite de 1831, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 163, p. 217-221.
[8] Ibidem, p. 225.
[9] Lettre du 20 février 1859, dans Écrits oblats I, t. 12, n° 1405, p. 116.
[10] Voir TACHÉ, Alexandre, La vie spirituelle d’Eugène de Mazenod, fondateur des Oblats de Marie Immaculée, aux origines de la société, 1812-1818, étude historico-doctrinale, Rome, 1963, 102 p.
[11] Voir LEFLON I, p. 348.
[12] Notes de retraite de 1831, dans Écrits oblats I, t. 15, n° 163, p. 217-218.
[13] Voir «Portrait d’Eugène pour M. Duclaux», dans Écrits oblats I, t. 14, n° 30, p. 74-79.