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DOCUMENTATION OMI
no  255 - janvier 2004
Le père Albert Lacombe, o.m.i.
dont la nouvelle province oblate
formée au Canada a adopté le nom

par Paul McGuire, rédacteur de Oblate Missions
no 230 - mars 2003, repris avec permission

UNE VIE DE FATIGUES ET D’ÉPREUVES
MARIE-LOUISE BEAUPRÉ
DES RÊVES D’AVENTURE
L’ÉDUCATION D’ABORD
L’ABBÉ NORBERT PROVENCHER
L’ORDINATION
LE NOVICE OBLAT
ALBERT LACOMBE, O.M.I.
LA CHAPELLE SAINT-JOACHIM
LA MISSION SAINT-ALBERT
UN GRAND HOMME
UN GRAND MISSIONNAIRE


Nous nous sommes grandement inspiré, pour cet article, de l’agréable biographie du père Albert Lacombe que James MacGregor a écrite en 1975. Ce livre présente un compte rendu complet de ce légendaire Oblat de même qu’une description détaillée de l’Ouest canadien à une période qui a vu les prairies sauvages se transformer en un pays aux villes et aux fermes prospères.



Albert Lacombe est né en 1827 à Saint-Sulpice, près de Montréal. Pendant des générations, les Lacombe avaient vécu à Saint-Eustache, sur la rivière des Mille-Îles. Les grands-parents du père Lacombe avaient déménagé à Saint-Sulpice et c’est là que, en 1824, ses parents, Albert Lacombe et Agathe Duhamel s’étaient mariés.


UNE VIE DE FATIGUES ET D’ÉPREUVES

James MacGregor raconte que même lorsque les grands-parents sont arrivés à Saint-Sulpice, il s’agissait déjà d’un vieux village, où la première messe avait été célébrée en 1706. «Et ses vieux parents ont dû lui raconter bien des fois les privations considérables que ses ancêtres ont subies, les aventures vécues par ces colons venus chercher leur subsistance dans la pêche sur le Saint-Laurent, ou la chasse dans les forêts longeant leurs terres ou dans les petits champs qu’ils avaient défrichés à même ces forêts de feuillus.»

La vie était dure, les ours avaient leurs tanières dans les bois avoisinants; ils attaquaient et tuaient même les colons. Chaque famille avait ses récits tragiques d’enlèvements ou de décès lors d’attaques des Iroquois.


MARIE-LOUISE BEAUPRÉ

Le grand-père paternel d’Albert, Augustin, aimait lui parler de Marie-Louise Beaupré de Saint-Sulpice, qui avait alors seize ans. Un jour que tout le monde travaillait à défricher la terre, les adultes de la famille Beaupré peinaient près de la forêt, leurs armes appuyées contre les arbres. Les deux jeunes sœurs de Marie-Louise étaient demeurées près des habitations pour la garder.

Au retour du champ, les jeunes filles hurlaient que leur sœur avait disparu! Des mois passèrent sans qu’on en ait une trace et on présuma que Marie-Louise était morte. Cinq ans plus tard, cependant, un oncle, qui avait parcouru de grandes distances, la découvrit. Elle vivait dans un campement d’Ojibway, à environ mille kilomètres à l’ouest de Montréal. Elle avait été bien traitée et était mariée à un jeune Ojibway. Le couple avait deux enfants. L’oncle enleva Marie-Louise avec ses enfants et les ramena à la maison. Un an plus tard, en 1767, Marie-Louise épousait Pierre Duhamel. Ils devinrent de fervents paroissiens et l’une de leurs enfants serait la grand-mère d’Albert. D’elle il avait hérité son sang ojibway ou sauteux.


DES RÊVES D’AVENTURE

Il fut un temps où le curé n’était pas seulement un pasteur, mais aussi un dirigeant respecté. «Aucune paroisse, raconte MacGregor, n’avait un curé plus respecté et aimé que l’abbé Pierre Viau, qui conduisait son troupeau de Saint-Sulpice d’une main douce mais ferme». C’est l’abbé Viau qui veillait avec attention sur la famille Lacombe. À mesure qu’ils grandissaient, les enfants prenaient part aux durs travaux de la ferme familiale, mais tout n’était pas que labeur incessant. Autour du foyer, écrit MacGregor, la conversation revenait souvent sur le grand-oncle qui, des années auparavant, s’était rendu jusque dans les prairies. Lorsque Albert Lacombe avait environ dix ans, l’oncle est revenu et ses récits d’aventures ont laissé une forte impression sur le jeune garçon. Ils lui rappelaient que le grand fleuve, si près de chez lui, pouvait conduire les gens à Trois-Rivières ou à Québec et au-delà, jusqu’à l’Atlantique. En amont, se trouvait Montréal et, passé cette ville animée de 50 000 habitants, il y avait l’Ouest, à une distance incroyable. Des scènes d’aventure dansaient dans l’esprit du jeune Albert.


L’ÉDUCATION D’ABORD

Le père du garçon savait, cependant, que la réalisation de ses rêves dépend souvent de l’éducation. Pendant ses premières années, le jeune Albert marchait dix kilomètres pour se rendre à l’école d’une paroisse voisine. Il avait un esprit vif et se montrait un étudiant avide d’apprendre. Et l’abbé Viau veillait sur lui.

Ce prêtre avisé a vu le potentiel extraordinaire d’Albert qui avait treize ans. Il dit à ses parents qu’il trouverait l’argent nécessaire pour qu’il poursuive son éducation au collège de L’Assomption, situé à onze kilomètres de là. «En utilisant le bon fond du jeune fermier costaud, l’institution ajouta une bonne part de connaissances académiques, une piété profonde et une obéissance souple à la discipline aptes à produire un homme du calibre d’Albert Lacombe.»

C’est là aussi que le jeune homme a vu grandir le désir de devenir prêtre. On lui donna l’occasion de poursuivre ses études à l’archevêché de Montréal. Il entrait dans un monde nouveau, dans la ville la plus grande et la capitale commerciale du pays. Il a pu y poursuivre sa formation théologique et profiter immensément des conversations avec les prêtres et les visiteurs de passage à l’archevêché.


L’ABBÉ NORBERT PROVENCHER

Des années avant la naissance d’Albert Lacombe, les premiers prêtres canadiens-français arrivaient à la colonie de la Rivière-Rouge. L’abbé Joseph Norbert Provencher était du nombre et, en 1822, était nommé évêque avec siège à Saint-Boniface.

Incapable de recruter suffisamment de prêtres au Québec, il se tourna vers Marseille pour obtenir des Oblats. Il y en avait déjà au Bas-Canada. Comme le rapporte James MacGregor, «durant les quelques années passées depuis leur arrivée au Québec, ils avaient acquis une réputation enviable en raison de leur ardeur à prêcher et les succès spirituels étonnants que leur avaient valu les efforts accomplis. Avant même d’être évêque, l’abbé Provencher avait entrevu le grand succès qu’allaient connaître leurs entreprises? Les Oblats étaient appelés à établir le plus grand record de service parmi tous les missionnaires de n’importe quelle foi.»

Le 25 août 1845, un canot transportant les pères Pierre Aubert, o.m.i. et Alexandre Taché, o.m.i., arrivait à Saint-Boniface, les premiers d’une longue lignée de pionniers oblats.

Entre temps, Albert Lacombe poursuivait ses études et devenait un jeune homme robuste qui se fatiguerait très tôt des limites d’une paroisse bien délimitée.


L’ORDINATION

Il a été ordonné prêtre le 13 juin 1849. Il conservait le profond désir d’aller dans l’Ouest et rêvait du jour où ses supérieurs lui permettraient d’y aller. L’attente ne fut pas bien longue. En août, l’abbé Lacombe prenait le train à Montréal et se rendait jusqu’au bout du chemin de fer, c’est-à-dire à Lachine. Là, il embarqua sur un bateau à vapeur et partit en mission vers les prairies situées à plus de deux mille kilomètres. Il aurait aussi à voyager par diligence, char à bœufs et à pied, pendant cent jours en tout «jusqu’à ce que les neiges de novembre conduisent les voyageurs à Pembina? sur la rive ouest de la Rivière-Rouge».


LE NOVICE OBLAT

En 1851, l’abbé Lacombe retourna à Montréal pour quelques mois et durant ce répit il rencontra Mgr Alexandre Taché, o.m.i., qui missionnait à quelque douze cents kilomètres passé Saint-Boniface. L’évêque était revenu dans l’Est pour recruter des missionnaires et recueillir de l’argent. L’abbé Lacombe accepta de retourner dans l’Ouest et Mgr Taché promit de l’accepter comme candidat chez les Oblats.

L’abbé Lacombe retourna à Saint-Boniface, mais se remit bientôt en route cette fois pour le lac Sainte-Anne, puis sa nouvelle mission de Fort Edmonton. Il devait poursuivre son noviciat, mais celui-ci allait être moins structuré qu’il l’avait souhaité. Cependant, il devenait en quelque sorte indépendant et libre de mettre à l’essai ses talents au service de la cause missionnaire.


ALBERT LACOMBE, O.M.I.

En septembre 1856, l’abbé Albert Lacombe faisait ses vœux dans la chapelle du lac Sainte-Anne devenant ainsi membre de la congrégation des Oblats.

Les années suivantes ont vu un progrès constant chez le nouvel Oblat. Avec l’arrivée d’autres pères pour l’aider, il a pu apprendre à parler couramment le Cri et tenir conversation dans les autres langues. Il a créé des jardins potagers et introduit l’élevage du bétail dans la région. Malgré tout, il devait voyager jusqu’à 145 jours par année, parfois à des températures de –40 o pour se procurer sel, sucre et thé.

Le père Lacombe devint aussi, pendant ces années-là, un arbitre et un conciliateur efficace. Il y avait constamment des conflits entre les Cris et les Pieds-Noirs, entre les Premières Nations elles-mêmes ainsi qu’entre elles et les Métis.


LA CHAPELLE SAINT-JOACHIM

En 1859, il construisit la chapelle Saint-Joachim, le premier édifice religieux d’Edmonton. Et, ce qui est plus important, «le nombre et l’ardeur des fidèles chez les Cris ne cessaient de croître», rapporte MacGregor. Puis, en 1861, comme raconte le père Lacombe lui-même, «en compagnie de Michel Normand, de son épouse, Rose Plante, et d’un jeune orphelin, je me suis rendu au grand lac que je devais nommer Saint-Albert. Nous avons campé la nuit avant d’atteindre la colline. Nous avions avec nous quatre bœufs, quelques chevaux, une charrue et les instruments dont nous avions besoin. Un abri fait avec des peaux nous servait de belle résidence.»


LA MISSION SAINT-ALBERT

Peu de temps après, avec l’aide de ses compagnons et de quelques amis métis, le père Lacombe disposait d’une bâtisse en bois de 7,6 m par 9 m prête à abriter la mission Saint-Albert. Le bois rugueux de la construction avait été scié à même les arbres qu’ils avaient eux-mêmes abattus. En 1864, le nouveau village pouvait déjà se vanter de compter quelque quarante familles métisses et une population d’environ trois cents habitants. Le père Lacombe le trouvait «trop civilisé).

Tout à fait par hasard, à l’automne de 1864, un délégué du Supérieur général des Oblats, visitant le pays, arrivait, en compagnie de Mgr Taché, à Saint-Albert. Au grand plaisir du père Lacombe, les deux se sont entendus pour le libérer de la mission de Saint-Albert où «son travail était déjà accompli». Il se remit donc à parcourir les prairies afin d’évangéliser les Cris et les Pieds-Noirs toujours en déplacement.


UN GRAND HOMME ET UN GRAND MISSIONNAIRE

Les quelques années suivantes, alors que la vie du père Lacombe se confondait avec celle des Cris et des Pieds-Noirs, en ont fait un grand homme. Il en était venu à connaître chacun des chefs des Cris, des Stoney, des Sarsis, des Piégans, des Gens-du-sang et des Pieds-Noirs. Il implora ces gens «d’adopter son idée de la volonté de l’Être suprême, leur demandant de garder la paix entre eux, et leur conseillant de se préparer pour le jour où le pays serait inévitablement envahi par l’homme blanc.» Déjà en possession d’une maîtrise de la langue crie, il se mit alors à la maîtrise de la langue des Pieds-Noirs. Il était admiré et aimé suffisamment pour qu’on l’appelle le «chef de la prière». Lorsqu’il voyageait à dos de cheval ou à pied d’un village à l’autre, puis à un autre, il faisait face à de grands dangers, ceux de Premières Nations en guerre, de maladies et d’épidémie, du manque de nourriture et de climat extrêmement chaud et extrêmement froid. Au moins une fois, il a pris le lit à la suite d’une blessure par balle.


UN NOUVEAU MOÏSE

Malgré tout, le père Lacombe peut écrire qu’il se met enfin en route vers les prairies. Avec Alexis, son excellent cuisinier pied-noir, ses chevaux, son chariot, son autel portatif, ses catéchismes, quelques objets de piété constituent son église et son presbytère. À vrai dire, il est heureux comme un prince de l’Église! Ses paroissiens, dont la moitié sont maintenant chrétiens et de grands chasseurs devant le Seigneur, le respectent et l’aiment. Il est comme un nouveau Moïse au milieu d’un camp de nouveaux Israélites.


1870 – UNE DURE ANNÉE

«Mil huit cent soixante-dix a été une dure année», écrit James MacGregor.Les conflits latents entre les Premières Nations elles-mêmes et entre elles et l’homme blanc étaient près d’éclater. L’épidémie de variole dévastait d’une manière inconcevable. Plus de cinquante pour cent des Premières Nations de l’Alberta avaient succombé. Les circonstances entourant le passage des terres ancestrales dans la nouvelle Confédération canadienne soulevaient les Métis «au point d’huiler leur fusil». Pour les Cris, les Pieds-Noirs et les autres Premières Nations, la vie ne serait jamais plus la même. La revendication de leurs droits sur les vastes forêts et les prairies, en apparence infinies, perdait de sa force.


UN COLLECTEUR DE FONDS

En 1871, Saint-Albert devenait un diocèse distinct avec Mgr Vital Grandin, o.m.i., comme évêque. Le défi était grand. Les missions prenaient de l’expansion et on avait besoin de plusieurs nouvelles écoles, mais les ressources étaient limitées. L’évêque ne disposait que d’une poignée d’hommes portant des mocassins, dormant dans des tentes de peaux et menant physiquement une maigre existence. Et le père Lacombe essayait de diriger plus de missions.

Mgr Grandin vit une solution, celle de faire du père Lacombe le vicaire général de son nouveau diocèse; son travail serait le suivant: «Et vous allez, je vous prie, dit l’évêque, tendre la main dans votre patrie, auprès de vos amis et des miens.»


UN DIPLOMATE

Le père Lacombe retourna à Montréal et, bien que mal à l’aise de toujours devoir demander de l’argent, il attira de grandes foules et réussit à envoyer de bons montants d’argent à MgrGrandin. Mais assez c’est assez! «Il voulait sentir la neige sous ses mocassins et le grésillement de côtelettes juteuses sur le feu.»

Mais ses supérieurs avaient encore une fois d’autres plans. Mgr Taché avait besoin du père Lacombe. C’était à l’époque de l’introduction et de l’expansion du chemin de fer; la colonisation était en pleine croissance. Plusieurs des nouveaux colons étaient des protestants venus de l’Ontario; les conflits entre eux et les catholiques de langue française venus du Québec et entre les Orangistes et les Métis prenaient une importance qui exigeait une attention presque quotidienne.

C’est aussi l’époque de Louis Riel, le chef des Métis. Un héros pour plusieurs, il était cependant mal vu des autres. Les conflits entre les Métis et les Orangistes ontariens se multipliaient.


L’HOMME DE MGR TACHÉ

En 1874, le père Lacombe était nommé curé de la paroisse Sainte-Marie de Winnipeg, où la population avait atteint le nombre de trois mille habitants. Il a, cependant, été bien plus qu’un curé, pris qu’il était de plus en plus par les tâches que lui confiait Mgr Taché.

Pendant plusieurs années, il s’occupera de recruter des Canadiens français pour l’Ouest. Il voulait compenser la croissance rapide du nombre de colons venant d’Ontario, constitué principalement de familles protestantes. Mais les chances étaient contre lui. «Sur les onze mille immigrants qui vinrent au Manitoba durant les cinq ans précédant 1875, rapporte James MacGregor, moins de deux cents étaient de langue française.»


LES MARCHANDS DE WHISKEY

Dès 1872, les marchands de whiskey étaient déjà installés autour d’Edmondon et «les Cris et les Pieds-Noirs qui en achetaient avec enthousiasme ont subi bientôt ses effets lamentables.» Un fonctionnaire rapporte que «la démoralisation des Amérindiens et le tort fait au pays par le commerce illicite était considérable. On a établi de bonne source que l’an dernier, quatre-vingt-huit Pieds-Noirs ont perdu la vie au cours de bagarres causées par l’ivresse.» Le gouvernement d’Ottawa a finalement réagi en envoyant la Police montée du Nord-Ouest. Ces soldats à l’uniforme rouge ont pu contrôler la vente du whiskey et la région a pu retrouver son bien-être. Le père Lacombe fut l’un des nombreux promoteurs qui ont, directement ou indirectement, favorisé ce rétablissement.


«QU’ADVIENTRA-T-IL DE NOUS?»

Il a de même apporté ses conseils et l’appui dont le gouvernement avait grandement besoin lorsque celui-ci entreprit de passer des traités avec les Premières Nations. Les chefs ont pu reconnaître encore plus pleinement la valeur de ce que les missionnaires disaient depuis des années. On attribue au chef Crowfoot la parole suivante : «Lorsque des milliers d’hommes blancs nous auront envahis et que les bisons auront disparu, qu’adviendra-t-il de nous?»

Sachant que les bisons allaient disparaître, la plupart des chefs, tirant le meilleur parti d’un mauvais marché, signèrent les traités. On s’attendait à ce qu’ils subviennent à leur besoin en cultivant la terre, mais, dit James MacGregor, «ils auraient pu physiquement labourer le sol ou élever du bétail, mais psychologiquement ils ne le pouvaient pas».


UN HOMME INFLUENT

Alors dans la cinquantaine et bien établi à Sainte-Marie, le père Lacombe a accueilli plusieurs sinon tous les personnages importants qui vinrent à Winnipeg. Ils venaient s’informer, peut-être pour mettre sur pied une affaire ou dans l’espoir d’utiliser cette ville comme tremplin pour une carrière politique. Il continua de voyager beaucoup et, en 1879, il présenta une copie de son dictionnaire cri-anglais au Pape. Il entreprit de même des levées de fonds fructueuses pour une nouvelle église de pierre dans la paroisse Sainte-Marie, pour la construction d’un collège à Saint-Boniface et pour ses missions. Il joua un rôle dans l’expansion du chemin de fer Canadien Pacifique sur les quinze cents kilomètres séparant Winnipeg de Calgary. Mais il aspirait à retourner dans l’Ouest et, en 1882, il partait de nouveau pour Saint-Albert.

Il allait retrouver les Premières Nations dans l’indigence! «Au loin dans les prairies balayées par le vent, les chasseurs scrutaient en vain. Parmi les congères, dans les taillis ou les ravins? les mères attendaient, faisant bouillir des restes d’os, des mocassins et des shaganappis, attendant en vain le retour des chasseurs; dans la tente et le tepee, des enfants faibles et affamés, gémissants dans l’espoir de nourriture, pleuraient en vain et mouraient.» La plupart des membres des Premières Nations que le père Lacombe rencontra lui parlèrent de famine et d’humiliation, eux qui vivaient sur des réserves à dépendre des allocations du gouvernement.

Néanmoins, le père Lacombe était décidé d’apporter l’aide qu’il pouvait. Il intervint dans les disputes entre les ouvriers du chemin de fer et les Pieds-Noirs et les Cris; il intervint en faveur des Premières Nations dans leurs négociations avec le Canadien Pacifique et avec le gouvernement fédéral. Il a joué un rôle essentiel dans la campagne pour la construction d’écoles pour les enfants des Premières Nations.

La plupart de ses contemporains étaient convaincus que la façon d’assimiler les Premières Nations serait par de telles écoles. Les enfants pourraient être isolés et acquérir des métiers qui leur permettraient de réussir dans le monde des Blancs.

Mais, comme bien des idées imposées par les Blancs, les écoles se sont révélées une bien pauvre solution.


LA RÉBELLION DU NORD-OUEST

Le père Lacombe était tout autant préoccupé par d’autres questions. Dans tout l’Ouest, les Premières Nations et les Métis étaient remplis de haine et d’amertume. Le bison avait disparu et la population souffrait de la faim.

Le patronage politique qui avait présidé à la nomination des «agents amérindiens» avait poussé les Cris, les Pieds-Noirs, les Sarsis et les Stoney à s’unir aux Métis plus exubérants. On fit encore appel au père Lacombe pour aider à régler les conflits. Il demeurait actif dans le monde de la collecte de fonds et de la diplomatie, obtenant de nombreux dons et concessions en faveur des Premières Nations et de ses missions. Il dut encore affronter Louis Riel, mais à Batoche, Riel fut défait et capturé. La nation métisse était écrasée. Le père Lacombe s'unit à ceux qui faisaient campagne pour que les chefs des Premières Nations soient libérés de prison pour leur rôle dans la rébellion du Nord-Ouest.

En 1886, sir John A. Macdonald prit des dispositions pour que le chef Crowfoot, le chef Red Crow des Gens-du-sang, le chef North Axe des Piégans et quatre chefs cris se rendent à Ottawa en signe de récompense pour leur loyauté durant la rébellion. Le père Lacombe devait les accompagner.


L’ERMITAGE DE PINCHER CREEK

Le père Lacombe n’a jamais cessé de s’intéresser aux Premières Nations qu’il avait connues. Et pourtant, c’est durant ce voyage qu’il devait prendre profondément conscience que l’engagement important qu’il avait eu avec ces amis touchait à sa fin.

En 1897, à l’âge de soixante-dix ans, «le vieil homme aux cheveux blancs au regard calme cherchait le silence des contreforts des montagnes et de son ermitage.» Il lui restait cependant plusieurs années à vivre, plusieurs choses à faire et des honneurs à recevoir. Il a continué à jouer un rôle important comme conseiller des Cris et des Castors, durant la ruée vers le Yukon de 1897-1898, lors de la renégociation des traités. Il demeurait toujours efficace à recueillir des fonds. Ses supérieurs recouraient souvent à lui lorsqu’ils avaient à traiter avec les Premières Nations. Ils cherchaient ses conseils dans les affaires ecclésiastiques, politiques, nationales et internationales. Lorsqu’ils avaient besoin de ses talents en relations publiques, ses supérieurs, même s’ils désiraient qu’il passe plus de temps dans son ermitage, l’appelaient souvent à en sortir. On avait besoin de ses services dans les troubles politiques à Ottawa. L’hostilité entre les catholiques de langue française et les protestants de langue anglaise avait éclaté de nouveau sur la question des écoles séparées pour les catholiques minoritaires dans l’Ouest.

Au tournant du siècle, la ruée vers l’Ouest battait son plein. Les autorités se tournèrent encore vers le père Lacombe qui s’est rendu de nouveau en Europe chercher de l’aide. Cette fois, le père Lacombe réussit à obtenir une audience avec le Pape et l’empereur Franz Joseph.


UN DERNIER PROJET

Au début de 1909, pour le père Lacombe âgé alors de quatre-vingt-deux ans, sa maison était devenue son ermitage.

De moins en moins de visiteurs venaient consulter le bienveillant vieillard. Mais il commença encore l’année en annonçant sa dernière œuvre. Il voulait construire un foyer pour les pauvres les plus dépourvus de l’Ouest, «Rouges et Blancs». Ce foyer ouvrit ses portes en 1910 et le père Lacombe y vécut pendant les dix années suivantes.


LE VIEUX PRÊTRE EST MORT

En mars 1913, Arsous-kitsirarpi (le père Albert) permit qu’on l’amène à Calgary où, à l’église Sainte-Marie, il fit un dernier discours. Un journaliste du Family Herald, cité par James MacGregor, saisit l’esprit du moment :

«L’homme en noir, s’appuyant sur une canne, se tint debout et salua de la main en silence? Il y avait quelque chose d’émouvant dans ce silence. L’homme regarda silencieusement cette foule qui le fixait du regard. Le silence était si profond que même un soupir aurait été un sacrilège.»

«Le prêtre grisonnant émit un sanglot que tous purent entendre», poursuit le reporter. La vérité que ce serait sa dernière apparition semblait venir en même temps à l’esprit du père comme de ses auditeurs.

«Il y eut une autre pause jusqu’à ce que cette réalité ait pénétré le cœur de chacun.»

Mais le visage se raffermit, les lèvres serrées s’ouvrirent. En des mots clairs et précis, il plaida une dernière fois pour ses amis des Premières Nations.

James MacGregor écrit que trois ans plus tard, le 11 décembre 1916, «le rêve prenait fin et son esprit devenait à jamais libre de parcourir les vastes étendues du pays qui avait enchanté sa jeunesse, d’aller de Fort Chepewayan à Fort Benton, de Fort Garry à Fort Edmonton». Certains ont dit que le vieux prêtre était mort.


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