Nous nous
sommes grandement inspiré, pour cet article, de l’agréable biographie du
père Albert Lacombe que James MacGregor a écrite en 1975. Ce livre présente
un compte rendu complet de ce légendaire Oblat de même qu’une description
détaillée de l’Ouest canadien à une période qui a vu les prairies sauvages
se transformer en un pays aux villes et aux fermes prospères.
Albert Lacombe est né en 1827 à
Saint-Sulpice, près de Montréal. Pendant des générations, les Lacombe
avaient vécu à Saint-Eustache, sur la rivière des Mille-Îles. Les
grands-parents du père Lacombe avaient déménagé à Saint-Sulpice et c’est là
que, en 1824, ses parents, Albert Lacombe et Agathe Duhamel s’étaient
mariés.
UNE VIE DE FATIGUES ET
D’ÉPREUVES
James MacGregor
raconte que même lorsque les grands-parents sont arrivés à Saint-Sulpice, il
s’agissait déjà d’un vieux village, où la première messe avait été célébrée
en 1706. «Et ses vieux parents ont dû lui raconter bien des fois les
privations considérables que ses ancêtres ont subies, les aventures vécues
par ces colons venus chercher leur subsistance dans la pêche sur le
Saint-Laurent, ou la chasse dans les forêts longeant leurs terres ou dans
les petits champs qu’ils avaient défrichés à même ces forêts de
feuillus.»
La vie était dure, les ours avaient leurs tanières dans les bois
avoisinants; ils attaquaient et tuaient même les colons. Chaque famille
avait ses récits tragiques d’enlèvements ou de décès lors d’attaques des
Iroquois.
MARIE-LOUISE
BEAUPRÉ
Le grand-père paternel d’Albert, Augustin, aimait lui parler de Marie-Louise
Beaupré de Saint-Sulpice, qui avait alors seize ans. Un jour que tout le
monde travaillait à défricher la terre, les adultes de la famille Beaupré
peinaient près de la forêt, leurs armes appuyées contre les arbres. Les deux
jeunes sœurs de Marie-Louise étaient demeurées près des habitations pour la
garder.
Au retour du champ, les jeunes filles hurlaient que leur sœur avait disparu!
Des mois passèrent sans qu’on en ait une trace et on présuma que
Marie-Louise était morte. Cinq ans plus tard, cependant, un oncle, qui avait
parcouru de grandes distances, la découvrit. Elle vivait dans un campement
d’Ojibway, à environ mille kilomètres à l’ouest de Montréal. Elle avait été
bien traitée et était mariée à un jeune Ojibway. Le couple avait deux
enfants. L’oncle enleva Marie-Louise avec ses enfants et les ramena à la
maison. Un an plus tard, en 1767, Marie-Louise épousait Pierre Duhamel. Ils
devinrent de fervents paroissiens et l’une de leurs enfants serait la
grand-mère d’Albert. D’elle il avait hérité son sang ojibway ou
sauteux.
DES RÊVES
D’AVENTURE
Il fut un temps où le
curé n’était pas seulement un pasteur, mais aussi un dirigeant respecté.
«Aucune paroisse, raconte MacGregor, n’avait un curé plus respecté et aimé
que l’abbé Pierre Viau, qui conduisait son troupeau de Saint-Sulpice d’une
main douce mais ferme». C’est l’abbé Viau qui veillait avec attention sur la
famille Lacombe. À mesure qu’ils grandissaient, les enfants prenaient part
aux durs travaux de la ferme familiale, mais tout n’était pas que labeur
incessant. Autour du foyer, écrit MacGregor, la conversation revenait
souvent sur le grand-oncle qui, des années auparavant, s’était rendu jusque
dans les prairies. Lorsque Albert Lacombe avait environ dix ans, l’oncle est
revenu et ses récits d’aventures ont laissé une forte impression sur le
jeune garçon. Ils lui rappelaient que le grand fleuve, si près de chez lui,
pouvait conduire les gens à Trois-Rivières ou à Québec et au-delà, jusqu’à
l’Atlantique. En amont, se trouvait Montréal et, passé cette ville animée de
50 000 habitants, il y avait l’Ouest, à une distance incroyable. Des scènes
d’aventure dansaient dans l’esprit du jeune Albert.
L’ÉDUCATION
D’ABORD
Le père du garçon
savait, cependant, que la réalisation de ses rêves dépend souvent de
l’éducation. Pendant ses premières années, le jeune Albert marchait dix
kilomètres pour se rendre à l’école d’une paroisse voisine. Il avait un
esprit vif et se montrait un étudiant avide d’apprendre. Et l’abbé Viau
veillait sur lui.
Ce prêtre avisé a vu le potentiel extraordinaire d’Albert qui avait treize
ans. Il dit à ses parents qu’il trouverait l’argent nécessaire pour qu’il
poursuive son éducation au collège de L’Assomption, situé à onze kilomètres
de là. «En utilisant le bon fond du jeune fermier costaud, l’institution
ajouta une bonne part de connaissances académiques, une piété profonde et
une obéissance souple à la discipline aptes à produire un homme du calibre
d’Albert Lacombe.»
C’est là aussi que le jeune homme a vu grandir le désir de devenir prêtre.
On lui donna l’occasion de poursuivre ses études à l’archevêché de Montréal.
Il entrait dans un monde nouveau, dans la ville la plus grande et la
capitale commerciale du pays. Il a pu y poursuivre sa formation théologique
et profiter immensément des conversations avec les prêtres et les visiteurs
de passage à l’archevêché.
L’ABBÉ NORBERT
PROVENCHER
Des années avant la naissance d’Albert
Lacombe, les premiers prêtres canadiens-français arrivaient à la colonie de
la Rivière-Rouge. L’abbé Joseph Norbert Provencher était du nombre et, en
1822, était nommé évêque avec siège à Saint-Boniface.
Incapable de recruter suffisamment de prêtres au Québec, il se tourna vers
Marseille pour obtenir des Oblats. Il y en avait déjà au Bas-Canada. Comme
le rapporte James MacGregor, «durant les quelques années passées depuis leur
arrivée au Québec, ils avaient acquis une réputation enviable en raison de
leur ardeur à prêcher et les succès spirituels étonnants que leur avaient
valu les efforts accomplis. Avant même d’être évêque, l’abbé Provencher
avait entrevu le grand succès qu’allaient connaître leurs entreprises? Les
Oblats étaient appelés à établir le plus grand record de service parmi tous
les missionnaires de n’importe quelle foi.»
Le 25 août 1845, un canot transportant les pères Pierre Aubert, o.m.i. et
Alexandre Taché, o.m.i., arrivait à Saint-Boniface, les premiers d’une
longue lignée de pionniers oblats.
Entre temps, Albert Lacombe poursuivait ses études et devenait un jeune
homme robuste qui se fatiguerait très tôt des limites d’une paroisse bien
délimitée.
L’ORDINATION
Il a été ordonné prêtre le 13 juin 1849. Il
conservait le profond désir d’aller dans l’Ouest et rêvait du jour où ses
supérieurs lui permettraient d’y aller. L’attente ne fut pas bien longue. En
août, l’abbé Lacombe prenait le train à Montréal et se rendait jusqu’au bout
du chemin de fer, c’est-à-dire à Lachine. Là, il embarqua sur un bateau à
vapeur et partit en mission vers les prairies situées à plus de deux mille
kilomètres. Il aurait aussi à voyager par diligence, char à bœufs et à pied,
pendant cent jours en tout «jusqu’à ce que les neiges de novembre conduisent
les voyageurs à Pembina? sur la rive ouest de la Rivière-Rouge».
LE NOVICE OBLAT
En 1851, l’abbé
Lacombe retourna à Montréal pour quelques mois et durant ce répit il
rencontra Mgr Alexandre Taché, o.m.i., qui missionnait à quelque douze cents
kilomètres passé Saint-Boniface. L’évêque était revenu dans l’Est pour
recruter des missionnaires et recueillir de l’argent. L’abbé Lacombe accepta
de retourner dans l’Ouest et Mgr Taché promit de l’accepter comme candidat
chez les Oblats.
L’abbé Lacombe retourna à Saint-Boniface, mais se remit bientôt en route
cette fois pour le lac Sainte-Anne, puis sa nouvelle mission de Fort
Edmonton. Il devait poursuivre son noviciat, mais celui-ci allait être moins
structuré qu’il l’avait souhaité. Cependant, il devenait en quelque sorte
indépendant et libre de mettre à l’essai ses talents au service de la cause
missionnaire.
ALBERT LACOMBE,
O.M.I.
En septembre 1856, l’abbé Albert Lacombe faisait ses
vœux dans la chapelle du lac Sainte-Anne devenant ainsi membre de la
congrégation des Oblats.
Les années suivantes ont vu un progrès constant chez le nouvel Oblat. Avec
l’arrivée d’autres pères pour l’aider, il a pu apprendre à parler couramment
le Cri et tenir conversation dans les autres langues. Il a créé des jardins
potagers et introduit l’élevage du bétail dans la région. Malgré tout, il
devait voyager jusqu’à 145 jours par année, parfois à des températures de
–40 o pour se procurer sel, sucre et thé.
Le père Lacombe devint aussi, pendant ces années-là, un arbitre et un
conciliateur efficace. Il y avait constamment des conflits entre les Cris et
les Pieds-Noirs, entre les Premières Nations elles-mêmes ainsi qu’entre
elles et les Métis.
LA CHAPELLE
SAINT-JOACHIM
En 1859, il
construisit la chapelle Saint-Joachim, le premier édifice religieux
d’Edmonton. Et, ce qui est plus important, «le nombre et l’ardeur des
fidèles chez les Cris ne cessaient de croître», rapporte MacGregor. Puis, en
1861, comme raconte le père Lacombe lui-même, «en compagnie de Michel
Normand, de son épouse, Rose Plante, et d’un jeune orphelin, je me suis
rendu au grand lac que je devais nommer Saint-Albert. Nous avons campé la
nuit avant d’atteindre la colline. Nous avions avec nous quatre bœufs,
quelques chevaux, une charrue et les instruments dont nous avions besoin. Un
abri fait avec des peaux nous servait de belle résidence.»
LA MISSION
SAINT-ALBERT
Peu de temps après,
avec l’aide de ses compagnons et de quelques amis métis, le père Lacombe
disposait d’une bâtisse en bois de 7,6 m par 9 m prête à abriter la mission
Saint-Albert. Le bois rugueux de la construction avait été scié à même les
arbres qu’ils avaient eux-mêmes abattus. En 1864, le nouveau village pouvait
déjà se vanter de compter quelque quarante familles métisses et une
population d’environ trois cents habitants. Le père Lacombe le trouvait
«trop civilisé).
Tout à fait par hasard, à l’automne de 1864, un délégué du Supérieur général
des Oblats, visitant le pays, arrivait, en compagnie de Mgr Taché, à
Saint-Albert. Au grand plaisir du père Lacombe, les deux se sont entendus
pour le libérer de la mission de Saint-Albert où «son travail était déjà
accompli». Il se remit donc à parcourir les prairies afin d’évangéliser les
Cris et les Pieds-Noirs toujours en déplacement.
UN GRAND HOMME ET UN GRAND
MISSIONNAIRE
Les quelques années
suivantes, alors que la vie du père Lacombe se confondait avec celle des
Cris et des Pieds-Noirs, en ont fait un grand homme. Il en était venu à
connaître chacun des chefs des Cris, des Stoney, des Sarsis, des Piégans,
des Gens-du-sang et des Pieds-Noirs. Il implora ces gens «d’adopter son idée
de la volonté de l’Être suprême, leur demandant de garder la paix entre eux,
et leur conseillant de se préparer pour le jour où le pays serait
inévitablement envahi par l’homme blanc.» Déjà en possession d’une maîtrise
de la langue crie, il se mit alors à la maîtrise de la langue des
Pieds-Noirs. Il était admiré et aimé suffisamment pour qu’on l’appelle le
«chef de la prière». Lorsqu’il voyageait à dos de cheval ou à pied d’un
village à l’autre, puis à un autre, il faisait face à de grands dangers,
ceux de Premières Nations en guerre, de maladies et d’épidémie, du manque de
nourriture et de climat extrêmement chaud et extrêmement froid. Au moins une
fois, il a pris le lit à la suite d’une blessure par balle.
UN NOUVEAU
MOÏSE
Malgré tout, le père
Lacombe peut écrire qu’il se met enfin en route vers les prairies. Avec
Alexis, son excellent cuisinier pied-noir, ses chevaux, son chariot, son
autel portatif, ses catéchismes, quelques objets de piété constituent son
église et son presbytère. À vrai dire, il est heureux comme un prince de
l’Église! Ses paroissiens, dont la moitié sont maintenant chrétiens et de
grands chasseurs devant le Seigneur, le respectent et l’aiment. Il est comme
un nouveau Moïse au milieu d’un camp de nouveaux Israélites.
1870 – UNE DURE
ANNÉE
«Mil huit cent
soixante-dix a été une dure année», écrit James MacGregor.Les conflits
latents entre les Premières Nations elles-mêmes et entre elles et l’homme
blanc étaient près d’éclater. L’épidémie de variole dévastait d’une manière
inconcevable. Plus de cinquante pour cent des Premières Nations de l’Alberta
avaient succombé. Les circonstances entourant le passage des terres
ancestrales dans la nouvelle Confédération canadienne soulevaient les Métis
«au point d’huiler leur fusil». Pour les Cris, les Pieds-Noirs et les autres
Premières Nations, la vie ne serait jamais plus la même. La revendication de
leurs droits sur les vastes forêts et les prairies, en apparence infinies,
perdait de sa force.
UN COLLECTEUR DE
FONDS
En 1871, Saint-Albert
devenait un diocèse distinct avec Mgr Vital Grandin, o.m.i., comme évêque.
Le défi était grand. Les missions prenaient de l’expansion et on avait
besoin de plusieurs nouvelles écoles, mais les ressources étaient limitées.
L’évêque ne disposait que d’une poignée d’hommes portant des mocassins,
dormant dans des tentes de peaux et menant physiquement une maigre
existence. Et le père Lacombe essayait de diriger plus de missions.
Mgr Grandin vit une solution, celle de faire du père Lacombe le vicaire
général de son nouveau diocèse; son travail serait le suivant: «Et vous
allez, je vous prie, dit l’évêque, tendre la main dans votre patrie, auprès
de vos amis et des miens.»
UN DIPLOMATE
Le père Lacombe
retourna à Montréal et, bien que mal à l’aise de toujours devoir demander de
l’argent, il attira de grandes foules et réussit à envoyer de bons montants
d’argent à MgrGrandin. Mais assez c’est assez! «Il voulait sentir la neige
sous ses mocassins et le grésillement de côtelettes juteuses sur le
feu.»
Mais ses supérieurs avaient encore une fois d’autres plans. Mgr Taché avait
besoin du père Lacombe. C’était à l’époque de l’introduction et de
l’expansion du chemin de fer; la colonisation était en pleine croissance.
Plusieurs des nouveaux colons étaient des protestants venus de l’Ontario;
les conflits entre eux et les catholiques de langue française venus du
Québec et entre les Orangistes et les Métis prenaient une importance qui
exigeait une attention presque quotidienne.
C’est aussi l’époque de Louis Riel, le chef des Métis. Un héros pour
plusieurs, il était cependant mal vu des autres. Les conflits entre les
Métis et les Orangistes ontariens se multipliaient.
L’HOMME DE
MGR TACHÉ
En 1874, le père
Lacombe était nommé curé de la paroisse Sainte-Marie de Winnipeg, où la
population avait atteint le nombre de trois mille habitants. Il a,
cependant, été bien plus qu’un curé, pris qu’il était de plus en plus par
les tâches que lui confiait Mgr Taché.
Pendant plusieurs années, il s’occupera de recruter des Canadiens français
pour l’Ouest. Il voulait compenser la croissance rapide du nombre de colons
venant d’Ontario, constitué principalement de familles protestantes. Mais
les chances étaient contre lui. «Sur les onze mille immigrants qui vinrent
au Manitoba durant les cinq ans précédant 1875, rapporte James MacGregor,
moins de deux cents étaient de langue française.»
LES MARCHANDS DE
WHISKEY
Dès 1872, les
marchands de whiskey étaient déjà installés autour d’Edmondon et «les Cris
et les Pieds-Noirs qui en achetaient avec enthousiasme ont subi bientôt ses
effets lamentables.» Un fonctionnaire rapporte que «la démoralisation des
Amérindiens et le tort fait au pays par le commerce illicite était
considérable. On a établi de bonne source que l’an dernier,
quatre-vingt-huit Pieds-Noirs ont perdu la vie au cours de bagarres causées
par l’ivresse.» Le gouvernement d’Ottawa a finalement réagi en envoyant la
Police montée du Nord-Ouest. Ces soldats à l’uniforme rouge ont pu contrôler
la vente du whiskey et la région a pu retrouver son bien-être. Le père
Lacombe fut l’un des nombreux promoteurs qui ont, directement ou
indirectement, favorisé ce rétablissement.
«QU’ADVIENTRA-T-IL DE NOUS?»
Il a de même apporté
ses conseils et l’appui dont le gouvernement avait grandement besoin lorsque
celui-ci entreprit de passer des traités avec les Premières Nations. Les
chefs ont pu reconnaître encore plus pleinement la valeur de ce que les
missionnaires disaient depuis des années. On attribue au chef Crowfoot la
parole suivante : «Lorsque des milliers d’hommes blancs nous auront envahis
et que les bisons auront disparu, qu’adviendra-t-il de nous?»
Sachant que les bisons allaient disparaître, la plupart des chefs, tirant le
meilleur parti d’un mauvais marché, signèrent les traités. On s’attendait à
ce qu’ils subviennent à leur besoin en cultivant la terre, mais, dit James
MacGregor, «ils auraient pu physiquement labourer le sol ou élever du
bétail, mais psychologiquement ils ne le pouvaient pas».
UN HOMME
INFLUENT
Alors dans la cinquantaine et bien établi à Sainte-Marie, le père Lacombe a
accueilli plusieurs sinon tous les personnages importants qui vinrent à
Winnipeg. Ils venaient s’informer, peut-être pour mettre sur pied une
affaire ou dans l’espoir d’utiliser cette ville comme tremplin pour une
carrière politique. Il continua de voyager beaucoup et, en 1879, il présenta
une copie de son dictionnaire cri-anglais au Pape. Il entreprit de même des
levées de fonds fructueuses pour une nouvelle église de pierre dans la
paroisse Sainte-Marie, pour la construction d’un collège à Saint-Boniface et
pour ses missions. Il joua un rôle dans l’expansion du chemin de fer
Canadien Pacifique sur les quinze cents kilomètres séparant Winnipeg de
Calgary. Mais il aspirait à retourner dans l’Ouest et, en 1882, il partait
de nouveau pour Saint-Albert.
Il allait retrouver les Premières Nations dans l’indigence! «Au loin dans
les prairies balayées par le vent, les chasseurs scrutaient en vain. Parmi
les congères, dans les taillis ou les ravins? les mères attendaient, faisant
bouillir des restes d’os, des mocassins et des shaganappis, attendant en
vain le retour des chasseurs; dans la tente et le tepee, des enfants faibles
et affamés, gémissants dans l’espoir de nourriture, pleuraient en vain et
mouraient.» La plupart des membres des Premières Nations que le père Lacombe
rencontra lui parlèrent de famine et d’humiliation, eux qui vivaient sur des
réserves à dépendre des allocations du gouvernement.
Néanmoins, le père Lacombe était décidé d’apporter l’aide qu’il pouvait. Il
intervint dans les disputes entre les ouvriers du chemin de fer et les
Pieds-Noirs et les Cris; il intervint en faveur des Premières Nations dans
leurs négociations avec le Canadien Pacifique et avec le gouvernement
fédéral. Il a joué un rôle essentiel dans la campagne pour la construction
d’écoles pour les enfants des Premières Nations.
La plupart de ses contemporains étaient convaincus que la façon d’assimiler
les Premières Nations serait par de telles écoles. Les enfants pourraient
être isolés et acquérir des métiers qui leur permettraient de réussir dans
le monde des Blancs.
Mais, comme bien des idées imposées par les Blancs, les écoles se sont
révélées une bien pauvre solution.
LA RÉBELLION DU
NORD-OUEST
Le père Lacombe était
tout autant préoccupé par d’autres questions. Dans tout l’Ouest, les
Premières Nations et les Métis étaient remplis de haine et d’amertume. Le
bison avait disparu et la population souffrait de la faim.
Le patronage politique qui avait présidé à la nomination des «agents
amérindiens» avait poussé les Cris, les Pieds-Noirs, les Sarsis et les
Stoney à s’unir aux Métis plus exubérants. On fit encore appel au père
Lacombe pour aider à régler les conflits. Il demeurait actif dans le monde
de la collecte de fonds et de la diplomatie, obtenant de nombreux dons et
concessions en faveur des Premières Nations et de ses missions. Il dut
encore affronter Louis Riel, mais à Batoche, Riel fut défait et capturé. La
nation métisse était écrasée. Le père Lacombe s'unit à ceux qui faisaient
campagne pour que les chefs des Premières Nations soient libérés de prison
pour leur rôle dans la rébellion du Nord-Ouest.
En 1886, sir John A. Macdonald prit des dispositions pour que le chef
Crowfoot, le chef Red Crow des Gens-du-sang, le chef North Axe des Piégans
et quatre chefs cris se rendent à Ottawa en signe de récompense pour leur
loyauté durant la rébellion. Le père Lacombe devait les
accompagner.
L’ERMITAGE DE PINCHER
CREEK
Le père Lacombe n’a
jamais cessé de s’intéresser aux Premières Nations qu’il avait connues. Et
pourtant, c’est durant ce voyage qu’il devait prendre profondément
conscience que l’engagement important qu’il avait eu avec ces amis touchait
à sa fin.
En 1897, à l’âge de soixante-dix ans, «le vieil homme aux cheveux blancs au
regard calme cherchait le silence des contreforts des montagnes et de son
ermitage.» Il lui restait cependant plusieurs années à vivre, plusieurs
choses à faire et des honneurs à recevoir. Il a continué à jouer un rôle
important comme conseiller des Cris et des Castors, durant la ruée vers le
Yukon de 1897-1898, lors de la renégociation des traités. Il demeurait
toujours efficace à recueillir des fonds. Ses supérieurs recouraient souvent
à lui lorsqu’ils avaient à traiter avec les Premières Nations. Ils
cherchaient ses conseils dans les affaires ecclésiastiques, politiques,
nationales et internationales. Lorsqu’ils avaient besoin de ses talents en
relations publiques, ses supérieurs, même s’ils désiraient qu’il passe plus
de temps dans son ermitage, l’appelaient souvent à en sortir. On avait
besoin de ses services dans les troubles politiques à Ottawa. L’hostilité
entre les catholiques de langue française et les protestants de langue
anglaise avait éclaté de nouveau sur la question des écoles séparées pour
les catholiques minoritaires dans l’Ouest.
Au tournant du siècle, la ruée vers l’Ouest battait son plein. Les autorités
se tournèrent encore vers le père Lacombe qui s’est rendu de nouveau en
Europe chercher de l’aide. Cette fois, le père Lacombe réussit à obtenir une
audience avec le Pape et l’empereur Franz Joseph.
UN DERNIER
PROJET
Au début de 1909, pour
le père Lacombe âgé alors de quatre-vingt-deux ans, sa maison était devenue
son ermitage.
De moins en moins de visiteurs venaient consulter le bienveillant vieillard.
Mais il commença encore l’année en annonçant sa dernière œuvre. Il voulait
construire un foyer pour les pauvres les plus dépourvus de l’Ouest, «Rouges
et Blancs». Ce foyer ouvrit ses portes en 1910 et le père Lacombe y vécut
pendant les dix années suivantes.
LE VIEUX PRÊTRE EST
MORT

En mars 1913, Arsous-kitsirarpi (le père Albert) permit
qu’on l’amène à Calgary où, à l’église Sainte-Marie, il fit un dernier
discours. Un journaliste du Family Herald, cité par James MacGregor, saisit
l’esprit du moment :
«L’homme en noir, s’appuyant sur une canne, se tint debout et salua de la
main en silence? Il y avait quelque chose d’émouvant dans ce silence.
L’homme regarda silencieusement cette foule qui le fixait du regard. Le
silence était si profond que même un soupir aurait été un sacrilège.»
«Le prêtre grisonnant émit un sanglot que
tous purent entendre», poursuit le reporter. La vérité que ce serait sa
dernière apparition semblait venir en même temps à l’esprit du père comme de
ses auditeurs.
«Il y eut une autre pause jusqu’à ce que cette réalité ait pénétré le cœur
de chacun.»
Mais le visage se raffermit, les lèvres serrées s’ouvrirent. En des mots
clairs et précis, il plaida une dernière fois pour ses amis des Premières
Nations.
James MacGregor écrit que trois ans plus tard, le 11 décembre 1916, «le rêve
prenait fin et son esprit devenait à jamais libre de parcourir les vastes
étendues du pays qui avait enchanté sa jeunesse, d’aller de Fort Chepewayan
à Fort Benton, de Fort Garry à Fort Edmonton». Certains ont dit que le vieux
prêtre était mort.
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