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No. 264 avril 2005

Jean-Paul II (1920-2005)
En action de grâces

Pour plus d'un quart de siècle dans son service comme Pasteur universel de l'Eglise, Jean-Paul II a touché les vies de millions et de millions de personnes tant dans l'Eglise qu'à l'extérieur. Sans aucun doute, parmi les Oblats il sera rappelé affectueusement comme le pape qui a déclaré saint Eugène de Mazenod et a inscrit Joseph Gérard et Josef Cebula parmi les bienheureux. Ils se souviendront aussi de ses paroles, adressées directement à notre famille religieuse, en ces occasions ou en d'autres. Elles sont comme un testament pour notre soutien et notre encouragement. En action de grâce pour sa longue vie de service, nous en présentons ici des extraits.

Jean Paul II parle aux Oblats


Au 30 ème Chapitre général, le 5 décembre 1980


[...] Un simple regard sur votre grande famille remplit mon cœur d'admiration. Vous êtes les missionnaires du Seigneur, les Oblats de la Vierge Marie. […]

[…] L'assemblée capitulaire est animée ces jours-ci par le désir ardent de renouveau et de croissance, comme l'a souhaité le Concile Vatican II […] Dans cette perspective, il faut que chacun, dans une attitude de foi et d'humble disponibilité, se mette en harmonie avec les exemples et les enseignements du Divin Maître. Cela comporte l'engagement d'être toujours plus, toujours mieux des âmes sacerdotales et religieuses dans une vie vouée à l'exercice généreux de la justice, de l'amour, de la paix entre les hommes, avec une préférence pour les humbles, les pauvres, les souffrants… Plus les prêtres et les missionnaires sont capables de montrer de façon concrète la justice et la charité dans l'exercice du ministère sacerdotal et dans la vie de communauté, plus grande sera leur crédibilité auprès du peuple de Dieu et auprès des frères à évangéliser.

Au 31 ème Chapitre général, le 2 octobre 1986


Il m'a été agréable de donner un regard sur les travaux préparatoires de ce chapitre. J'ai remarqué une convergence notoire des di­verses régions de la Congrégation en direction d'un la­beur missionnaire communautaire plus nettement con­sacré aux populations défavorisées, quitte à sacrifier les engagements plus personnels. Cette première conver­gence en fait apparaître une autre, à savoir l'accentua­tion ou même la reprise d'une véritable vie communau­taire, transparente, fraternelle, joyeuse, ouverte, et donc génératrice de ferveur pour votre vie religieuse et apos­tolique.

La question fondamentale qu'il pose aujourd'hui à tous ses fils, par la voix du Successeur de Pierre, est brève et bouleversante: « Jésus-Christ est-il bien au cœur de votre vie?... ».

Veillez aussi à appeler non seulement à la vie missionnaire oblate dans le minis tère presbytéral, mais également dans le service bien préparé et très précieux de Frère Oblat. Continuez d'associer largement le laïcat chrétien à vos tâches d'évangélisation des pauvres.

Homélie à la messe de la canonisation, le 3 décembre 1995


[…] Le bienheureux Eugène de Mazenod, que l'Eglise proclame aujourd'hui saint, fut un homme de l'Avent, un homme de la Venue. Il ne tourna pas seulement son regard vers cette Venue, mais comme Evêque et Fondateur de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, il consacra toute sa vie à la préparer. Son attente atteignit l'intensité de l'héroïsme, et fut caractérisée par un degré héroïque de foi, d'espérance et de charité apostolique. Eugène de Mazenod fut l'un de ces apôtres qui préparèrent les temps modernes, notre temps.

[…] Eugène de Mazenod avait, en effet, senti de manière très profonde l'universalité de la mission de l'Eglise. Il savait que le Christ voulait unir à sa personne le genre humain tout entier. C'est pourquoi il porta toute sa vie une attention particulière à l'évangélisation des pauvres, où qu'ils se trouvent.

Née en Provence, dans sa région d'origine, la Congrégation ne tarda pas à essaimer “jusqu'aux extrémités de la terre” (Ac 1, 8). Par une prédication fondée sur la méditation de la parole de Dieu, elle mettait en pratique les exhortations de saint Paul: “Comment croire sans avoir entendu la parole du Seigneur? Comment entendre sa parole si personne ne l'a proclamée?” (cf. Rm 10,14). Annoncer le Christ c'était, pour Eugène de Mazenod, devenir en plénitude l'homme apostolique dont toute époque a besoin avec la ferveur spirituelle et le zèle missionnaire qui le configurent peu à peu au Christ ressuscité. Par un patient travail sur lui-même, il sut discipliner un caractère difficile et gouverner son diocèse avec une sagesse éclairée et une ferme bonté. Monseigneur de Mazenod amenait les fidèles à accueillir le Christ dans une foi toujours plus généreuse pour vivre pleinement leur vocation d'enfants de Dieu. Toute son action fut animée par une conviction qu'il exprimait en ces termes: “Aimer l'Eglise, c'est aimer Jésus-Christ et réciproquement”.

[…] Son influence ne se limite pas à l'époque à laquelle il vécut, mais continue d'agir également à notre époque. En effet, le bien réalisé en vertu de l'Esprit Saint ne meurt pas mais se perpétue à chaque “heure” de l'histoire.

Allocution du Pape à l'audience accordée aux pèlerins à l'occasion de la Canonisation du Fondateur, le 4 décembre 1995


[…] Quant à vous, chers Oblats de Marie Immaculée, c'est avec joie que je vous rencontre à nouveau et que je vous confirme dans la mission que vous avez reçue du Christ à travers votre Fondateur. Vingt années se sont écoulées depuis sa béatification, au cours desquelles vous avez oeuvré avec toujours plus d'ardeur pour mieux le connaître vous-mêmes et pour le faire connaître aux autres. Comme vous le demande votre Règle, continuez de “marcher sur les traces de Jésus-Christ” et, ce faisant, “efforcez-vous d'être des saints”, marchant “courageusement le long des chemins qu'ont emprunté de si nombreux artisans de l'Evangile”.

Un immense domaine d'apostolat s'ouvre encore devant vous; cela est à la fois passionnant et exigeant. Evangéliser les pauvres demeure le souci missionnaire principal de l'Eglise. Comme je l'ai dit dans mon Encyclique Redemptoris missio , l'activité missionnaire spécifique, ou la mission ad gentes , “a pour caractère propre d'être une action d'annonce du Christ et de son Evangile, d'édification de l'Eglise locale et de promotion des valeurs du Royaume” (n. 34). La sainteté de vos vies fait de vous d'ardents missionnaires de l'évangélisation des chrétiens et des non-chrétiens. Je connais bien votre ferveur. Continuez de donner la priorité à la proclamation du Christ, en fidélité à votre devise: “Evangéliser les pauvres”. A travers votre vie de communauté et la fidélité à votre Fondateur, vous ne cesserez de porter des fruits, ainsi qu'en témoigne clairement la présence de nombreux évêques de votre Congrégation.[…]

Au 33 ème Chapitre général, le 24 septembre 1998


[…] Avec vous tous, je rends grâce au Seigneur pour l'œuvre accomplie par les religieux oblats. Par votre présence sur tous les continents et en particulier dans les terres lointaines, vous êtes en relation avec des hommes et des femmes de cultures et de traditions différentes; c'est le signe de l'universalité de l'Eglise et de son attention à tous les peuples. Pour demeurer proches des hommes, en particulier des plus pauvres dont le nombre ne cesse de s'accroître, vous avez souhaité réorganiser votre présence dans les différentes provinces […]

Vous avez aussi le souci des nouveaux espaces de la mission, en particulier les moyens de communication sociale et le dialogue confiant avec les hommes d'aujourd'hui, pour établir une société toujours plus fraternelle et une ère de justice et de paix. Vous avez consenti des efforts courageux pour faire face à des besoins pastoraux, apostoliques et missionnaires nouveaux et urgents, ainsi qu'à la nécessaire inculturation, processus patient qui, tout en demandant l'écoute des peuples, “ne doit en aucune manière compromettre la spécificité et l'intégrité de la foi chrétienne” ( Redemptoris missio , n. 52). L'Eglise apprécie votre disponibilité et votre souci de répondre à l'appel du Seigneur là où vous êtes envoyés et pour vous mettre au service des Eglises locales[…]

Au 34 ème Chapitre général, le 24 septembre 2004


[…] Je vous remercie tous pour l'affection que vous montrez au Successeur de Pierre et je vous assure qu'elle est bien réciproque, en particulier à cause de la dévotion que je sens pour votre Fondateur, St. Eugène de Mazenod, et de l'estime que je porte à votre Congrégation, en même temps mariale et missionnaire. […]

[…] Je vous encourage à persévérer dans les objectifs que vous vous êtes fixés vous mêmes, tout particulièrement dans une union fraternelle renouvelée, conformément au testament de votre saint Fondateur, qui a conçu l'Institut comme une famille, dont les membres ne forment qu'un cœur et qu'une âme. […]

[…] Que vos choix reflètent clairement les priorités de votre mission ! Parmi les premières priorités, il y a sans doute l'attention permanente à la vie spirituelle, afin de vivre une fidélité toujours nouvelle au charisme original. C'est Dieu qui par l'action de l'Esprit Saint, permet aux familles religieuses de répondre adéquatement aux nouvelles exigences, dans le recours au don spécifique qui leur a été confié. […]



Message du Supérieur général

Chers Oblats, chers associés et amis,

Aujourd'hui, deuxième dimanche de Pâques, un grand silence a envahi la ville de Rome. Les spectacles et les événements sportifs ont été suspendus ; des milliers et des milliers de pèlerins continuent d'arriver, alors que l'énorme machine organisatrice est déjà à l'œuvre pour remémorer ce grand de l'histoire contemporaine. Hier soir, Jean-Paul II a été accueilli par Jésus miséricordieux. Pour la liturgie c'était déjà le dimanche de la miséricorde divine.

La télévision nous permet de toucher de la main comme les gens dans le monde entier se sentent proches de lui. Et nous, les Oblats, nous pouvons dire la même chose, en ajoutant aussi qu'il a été proche de nous. Omiworlda publié des textes spécialement adressés à nous, disciples de Saint Eugène. Quand Jean-Paul II déclara saint notre fondateur, il nous avait livré ce message : « Annoncer le Christ c'était, pour Eugène de Mazenod, devenir en plénitude l'homme apostolique dont toute époque a besoin avec la ferveur spirituelle et le zèle missionnaire qui le configurent peu à peu au Christ ressuscité. »

La mission exige que nous nous configurions au Christ Ressuscité ! Ainsi seulement, nous trouverons l'élan pour donner notre contribution à la naissance d'une Eglise plus missionnaire, en la faisant sortir d'elle-même pour aller à la rencontre de tout le monde. Le Pape nous l'a enseigné par son exemple, avec plus de cent voyages apostoliques dans le monde entier.

Prions pour lui, pour que le Seigneur le purifie de tout et le rende un intercesseur efficace pour l'humanité. Prions en même temps pour une Eglise toujours plus missionnaire et pour que le Conclave nous donne comme nouveau Pape un homme selon le cœur de Dieu. Dans l'élection nous aurons cette fois-ci un représentant direct dans la personne de notre cardinal oblat.

Salutations et union de prière.
Rome, le 3 avril 2005,

P. Wilhelm Steckling, o.m.i.
Supérieur général

Homélie du cardinal Ratzinger aux obsèques de Jean-Paul II


« Suis-moi », dit le Seigneur ressuscité à Pierre; telle est sa dernière parole à ce disciple, choisi pour paître ses brebis. « Suis-moi. » Cette parole lapidaire du Christ peut être considérée comme la clé pour comprendre le message qui vient de la vie de notre regretté et bien-aimé pape Jean-Paul II, dont nous déposons aujourd'hui le corps dans la terre comme semence d'immortalité – avec le cœur rempli de tristesse, mais aussi de joyeuse espérance et de profonde gratitude.

Tels sont les sentiments qui nous animent, Frères et Sœurs dans le Christ, présents sur la place Saint-Pierre, dans les rues adjacentes et en divers autres lieux de la ville de Rome, peuplée en ces jours d'une immense foule silencieuse et priante. Je vous salue tous cordialement. Au nom du Collège des cardinaux, je désire aussi adresser mes salutations respectueuses aux chefs d'État, aux chefs de gouvernement et aux délégations des différents pays. Je salue les autorités et les représentants des Églises et des communautés chrétiennes, ainsi que des diverses religions. Je salue ensuite les archevêques, les évêques, les prêtres, les religieux, les religieuses et les fidèles, venus de tous les continents; et de façon particulière les jeunes, que Jean-Paul II aimait définir comme l'avenir et l'espérance de l'Église. Mon salut rejoint également tous ceux qui, dans chaque partie du monde, nous sont unis par la radio et la télévision, dans cette participation unanime au rite solennel d'adieu à notre Pape bien-aimé.

Suis-moi ! Depuis qu'il était jeune étudiant, Karol Wojtyla s'enthousiasmait pour la littérature, pour le théâtre, pour la poésie. Travaillant dans une usine chimique, entouré et menacé par la terreur nazie, il a entendu la voix du Seigneur: Suis-moi ! Dans ce contexte très particulier, il commença à lire des livres de philosophie et de théologie, il entra ensuite au séminaire clandestin créé par le cardinal Sapieha et, après la guerre, il put compléter ses études à la faculté de théologie de l'université Jagellon de Cracovie. Très souvent, dans ses lettres aux prêtres et dans ses livres autobiographiques, il nous a parlé de son sacerdoce, lui qui fut ordonné prêtre le 1 er novembre 1946. Dans ces textes, il interprète son sacerdoce en particulier à partir de trois paroles du Seigneur. Avant tout celle-ci: « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure » ( Jn15, 16). La deuxième parole est celle-ci: « Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis » ( Jn10, 11). Et finalement: « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour » ( Jn15, 9). Dans ces trois paroles, nous voyons toute l'âme de notre Saint-Père. Il est réellement allé partout, et inlassablement, pour porter du fruit, un fruit qui demeure. « Levez-vous, allons! », c'est le titre de son avant-dernier livre. « Levez-vous, allons! » Par ces paroles, il nous a réveillés d'une foi fatiguée, du sommeil des disciples d'hier et d'aujourd'hui. « Levez-vous, allons! » nous dit-il encore aujourd'hui. Le Saint-Père a été ensuite prêtre jusqu'au bout, parce qu'il a offert sa vie à Dieu pour ses brebis, et pour la famille humaine tout entière, dans une donation de soi quotidienne au service de l'Église et surtout dans les épreuves difficiles de ces derniers mois. Ainsi, il s'est uni au Christ, le bon pasteur qui aime ses brebis. Et enfin, « demeurez dans mon amour » : le Pape, qui a cherché la rencontre avec tous, qui a eu une capacité de pardon et d'ouverture du cœur pour tous, nous dit, encore aujourd'hui, avec ces différentes paroles du Seigneur : en demeurant dans l'amour du Christ nous apprenons, à l'école du Christ, l'art du véritable amour.

Suis-moi ! En juillet 1958, commence pour le jeune prêtre Karol Wojtyla une nouvelle étape sur le chemin avec le Seigneur et à la suite du Seigneur. Karol s'était rendu comme d'habitude avec un groupe de jeunes passionnés de canoë aux lacs Masuri pour passer des vacances avec eux. Mais il portait sur lui une lettre qui l'invitait à se présenter au Primat de Pologne, le cardinal Wyszynski et il pouvait deviner le but de la rencontre : sa nomination comme évêque auxiliaire de Cracovie. Laisser l'enseignement académique, laisser cette communion stimulante avec les jeunes, laisser le grand combat intellectuel pour connaître et interpréter le mystère de la créature humaine, pour rendre présent dans le monde d'aujourd'hui l'interprétation chrétienne de notre être - tout cela devait lui apparaître comme se perdre soi-même, perdre précisément ce qui était devenu l'identité humaine de ce jeune prêtre. Suis-moi ! Karol Wojtyla accepta, entendant la voix du Christ dans l'appel de l'Église. Et il a compris ensuite jusqu'à quel point était vraie la parole du Seigneur: « Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera » ( Lc17, 33). Notre Pape - nous le savons tous - n'a jamais voulu sauvegarder sa propre vie, la garder pour lui ; il a voulu se donner lui-même sans réserve, jusqu'au dernier instant, pour le Christ et de ce fait pour nous aussi. Il a fait ainsi l'expérience que tout ce qu'il avait remis entre les mains du Seigneur lui était restitué de manière nouvelle. Son amour du verbe, de la poésie, des lectures, fut une part essentielle de sa mission pastorale et a donné une nouvelle fraîcheur, une nouvelle actualité, un nouvel attrait à l'annonce de l'Évangile, même lorsque ce dernier est signe de contradiction.

Suis-moi ! En octobre 1978, le cardinal Wojtyla entendit de nouveau la voix du Seigneur. Se renouvelle alors le dialogue avec Pierre, repris dans l'Évangile de cette célébration: « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? Sois le pasteur de mes brebis ! » À la question du Seigneur, Karol, m'aimes-tu ? l'archevêque de Cracovie répond du plus profond de son cœur: « Seigneur, tu sais tout: tu sais bien que je t'aime ». L'amour du Christ fut la force dominante de notre bien-aimé Saint-Père; ceux qui l'ont vu prier, ceux qui l'ont entendu prêcher, le savent bien. Ainsi, grâce à son profond enracinement dans le Christ, il a pu porter une charge qui est au-delà des forces purement humaines : être le pasteur du troupeau du Christ, de son Église universelle. Ce n'est pas ici le moment de parler des différents aspects d'un pontificat aussi riche. Je voudrais seulement relire deux passages de la liturgie de ce jour, dans lesquels apparaissent des éléments centraux qui l'annoncent. Dans la première lecture, saint Pierre nous dit et le Pape le dit aussi avec saint Pierre: « En vérité, je le comprends : Dieu ne fait pas de différence entre les hommes ; mais, quelle que soit leur race, il accueille les hommes qui l'adorent et qui font ce qui est juste. Il a envoyé la Parole aux fils d'Israël, pour leur annoncer la paix par Jésus Christ : c'est lui, Jésus, qui est le Seigneur de tous » ( Ac10, 34-36). Et, dans la deuxième lecture, saint Paul, et avec saint Paul notre Pape défunt nous exhorte à haute voix : « Mes frères bien-aimés que je désire tant revoir, vous, ma joie et ma récompense; tenez bon dans le Seigneur, mes bien-aimés » ( Ph4, 1).

Suis-moi ! En même temps qu'il lui confiait de paître son troupeau, le Christ annonça à Pierre son martyre. Par cette parole qui conclut et qui résume le dialogue sur l'amour et sur la charge de pasteur universel, le Seigneur rappelle un autre dialogue, qui s'est passé pendant la dernière Cène. Jésus avait dit alors : « Là où je m'en vais, vous ne pouvez pas y aller ». Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? ». Jésus lui répondit : « Là où je m'en vais, tu ne peux pas me suivre pour l'instant; tu me suivras plus tard » ( Jn 13, 33.36). Jésus va de la Cène à la Croix, et à la Résurrection il entre dans le mystère pascal ; Pierre ne peut pas encore le suivre. Maintenant après la Résurrection ce moment est venu, ce « plus tard ». En étant le Pasteur du troupeau du Christ, Pierre entre dans le mystère pascal, il va vers la Croix et la Résurrection. Le Seigneur le dit par ces mots, « Quand tu étais jeune... tu allais où tu voulais, mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c'est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t'emmener là où tu ne voudrais pas aller » ( Jn21, 18). Dans la première période de son pontificat, le Saint-Père, encore jeune et plein de force, allait, sous la conduite du Christ, jusqu'aux confins du monde. Mais ensuite il est entré de plus en plus dans la communion aux souffrances du Christ, il a compris toujours mieux la vérité de ces paroles: « C'est un autre qui te mettra ta ceinture... » Et vraiment, dans cette communion avec le Seigneur souffrant, il a annoncé infatigablement et avec une intensité renouvelée l'Évangile, le mystère de l'amour qui va jusqu'au bout (cf. Jn13, 1).

Il a interprété pour nous le mystère pascal comme mystère de la Divine miséricorde. Il écrit dans son dernier livre la limite imposée au mal « est en définitive la Divine miséricorde » ( Mémoire et identité , p. 71). Et en réfléchissant sur l'attentat, il affirme : « En souffrant pour nous tous, le Christ a conféré un sens nouveau à la souffrance, il l'a introduite dans une nouvelle dimension, dans un nouvel ordre: celui de l'amour [...]. C'est la souffrance qui brûle et consume le mal par la flamme de l'amour et qui tire aussi du péché une floraison multiforme de bien » ( ibid ., p. 201-202).

Animé par cette perspective, le Pape a souffert et aimé en communion avec le Christ et c'est pourquoi le message de sa souffrance et de son silence a été si éloquent et si fécond. Divine miséricorde : le Saint-Père a trouvé le reflet le plus pur de la miséricorde de Dieu dans la Mère de Dieu. Lui, qui tout jeune avait perdu sa mère, en a d'autant plus aimé la Mère de Dieu. Il a entendu les paroles du Seigneur crucifié comme si elles lui étaient personnellement adressées: « Voici ta Mère ». Et il a fait comme le disciple bien-aimé : il l'a accueillie au plus profond de son être ( eis ta idia  : Jn 19, 27)  Totus tuus . Et de cette Mère il a appris à se conformer au Christ.

Pour nous tous demeure inoubliable la manière dont en ce dernier dimanche de Pâques de son existence, le Saint-Père, marqué par la souffrance, s'est montré encore une fois à la fenêtre du Palais apostolique et a donné une dernière fois la BénédictionUrbi et Orbi . Nous pouvons être sûrs que notre Pape bien-aimé est maintenant à la fenêtre de la maison du Père, qu'il nous voit et qu'il nous bénit. Oui, puisses-tu nous bénir, Très Saint Père, nous confions ta chère âme à la Mère de Dieu, ta Mère, qui t'a conduit chaque jour et te conduira maintenant à la gloire éternelle de son Fils, Jésus Christ, notre Seigneur. Amen. [Source : Conférence des évêques de France]


Dans l'histoire comme une pierre milliaire


de Jean-Pierre Caloz, OMI

Je viens de quitter la place Saint Pierre. Les applaudissements crépitaient encore quand je suis parti. Plusieurs restaient à leur place pour laisser raisonner l'événement en leur intérieur. La foule scandait : « Santo subito » « Saint tout de suite ».

Les porteurs ont hissé sur leurs épaules le cercueil, posé à même le sol. Dans un mouvement parfait, tout de calme et de dignité, la dépouille de Jean-Paul II s'est dirigée vers l'intérieur de la basilique. Parvenu sur le seuil, le cercueil s'est retourné comme pour un dernier adieu et disparut, au chant du Magnificat, à l'intérieur de Saint Pierre.

L'émotion était intense. J'ai soudain réalisé que Jean-Paul II était bien mort, que je ne le reverrai plus, j'ai réalisé combien je m'étais habitué à lui, comme si cela devait durer jusqu'à une mort hypothétique. Mais voilà, la mort réelle était là, impitoyable.

Un cercueil en bois de cyprès, – c'est mieux que du sapin quand-même... – posé là, sans fioritures, sans poignées fantaisie ni décorations.... Je me suis imaginé que cela ferait réfléchir le parterre des personnalités placées sur la droite du parvis. Auront-ils pensé à leur propre mort ? à leur propre cercueil ? au vide des flonflons funèbres dont s'entourent – ou dont on entoure – les grands de ce monde ?

Mais que font tous ces grands du monde, ici, au Vatican ? Les Bush, Hillary, Karzaï, Khatami, tous nos européens... Kofi Annan et les autres? Personne ne les a invités, ils sont venus d'eux-mêmes. Ils ont tenus à venir. Pourquoi ? Chacun aura ses raisons, mais le fait révèle l'indéniable rayonnement mondial du Pape. Sa personne et son action ont été bel et bien reconnues et appréciées par les hommes de ce temps. A nous qui cherchons comment être crédibles dans un monde sécularisé, l'exemple du Pape n'offre-t-il pas un grand encouragement et des chemins à explorer ?

Sur le parvis des hommes d'Etat, il y avait aussi les chefs religieux. J'ai reconnu le grand manteau marron des Imams Chiites et d'autres musulmans, les autres je ne saurais dire. Eux aussi étaient là et c'est l'essentiel. Un petit geste mais un geste puissant pour que la « guerre des civilisations » n'ait pas lieu ; pour que jamais plus la religion ne soit utilisée comme arme de guerre, car livrée aux mains des manipulateurs, elle est terrible.

La joie me remplit le cœur, c'est historique, vraiment historique. Ce 8 avril 2005 restera dans l'histoire comme une pierre milliaire. Et si l'on avait compris le nouvel esprit, la nouvelle civilisation du dialogue! Non plus les uns contre les autres, mais les uns et les autres ensemble avec nos différences, sans domination mondiale, sans dictature économique, marchant au pas des plus faibles, dans l'honnête et lent travail de la négociation... la civilisation de l'amour dont l'Amérique latine a commencé à parler voilà 30 ans, ne serait plus très loin !

Le cardinal Ratzinger a bien fait les choses, aucune affectation dans la voix, avec son fort accent allemand, il a suivi et servi le rite. C'était une messe, la messe et c'est tout. Les lectures lues par de beaux jeunes gens, les voix travaillées de la Sixtine, le peuple qui participait grâce au livret distribué sur les chaises, du moins au niveau des prêtres... L'homélie de Ratzinger fut une homélie et non un panégyrique. Il a su évoquer la vie du Pape à travers les grands « suis-moi » de sa vie, pour terminer par une touchante mention à Marie qui a eu une telle place dans sa vie. Puis comme un orphelin il ajouta : « Nous pouvons être sûr que notre Pape bien-aimé est maintenant à la fenêtre de la maison du Père, qu'il nous voit et qu'il nous bénit. Oui, puisses-tu nous bénir, Très saint Père... »

Mais la vie continue. Ça et là des voix soulignent les faiblesses de cet exceptionnel pontificat. Rien n'est parfait en ce bas monde. Il y aura des rééquilibrages à faire, en se laissant guider par la vie et non pas par l'idéologie ou l'abstraction. La présence massive, joyeuse, intérieure et libre des jeunes tout au long de ces jours de deuils à Rome doit être reconnue, prise en compte et interprétée pour en tirer les orientations pastorales dont elle est porteuse. Et si évangéliser était avant tout une affaire d'authenticité !

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