No. 277 mai 2007
Notre mission oblate dans un monde sécularisé
Texte d’une présentation par MarcelDumais
aux membres du Conseil Général
Janvier 2007
Avant-Propos
Le texte qui suit s’inscrit dans la ligne d’une invitation faite au dernier Chapitre Général : «Que toutes les Unités oblates s’engagent dans une réflexion continue sur la mission et la sécularité en
vue d’entrer en dialogue avec cette réalité complexe et omniprésente.» (
Témoins de l’espérance, n
o 3). Rappelons que, dans le dernier numéro de
Documentation OMI (n
o 276
mars 2007, p. 3-7), Harley Mapes, o.m.i., offre des réflexions sur l’expérience oblate internationale de Birmingham, sous le titre «Mission en sécularité». L’auteur du texte qui suit souhaite que d’autres
confrères Oblats
écrivent sur la Mission en lien avec leur expérience dans diverses Régions de la présence oblate ou diverses situations de notre monde universel.
Pour lancer notre échange sur notre mission aujourd’hui, je fais quelques réflexions à titre personnel et à partir de mon expérience, c’est-à-dire en lien avec la mission dans l’Hémisphère Nord,
dans un monde qu’on appelle sécularisé. Un autre trait qui caractérisera mes réflexions est la dimension biblique, ce qui s’explique par ma spécialisation et mon ministère particulier au service de la
mission dans la Congrégation durant pratiquement toute ma vie oblate. Mais je pense que les données bibliques auxquelles je ferai appel peuvent nourrir une réflexion sur la mission dans d’autres milieux
sociaux et culturels.
Ma réflexion se fera en trois temps : I. Une brève présentation du monde sécularisé ; II. La visée de notre mission oblate ; III. Les approches dans notre mission oblate.
I. Le monde qui est le mien est passé
d’un monde religieux à un monde sécularisé
Il est largement reconnu que la société et la culture des pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord sont devenues progressivement sécularisées. Notre pape actuel évoque souvent cette réalité dans
ses interventions. Je cite un extrait d’un de ses discours, qui nous permettra de préciser de qu’on entend par la sécularisation. À un groupe d’évêques allemands, il affirme, le 10 novembre 2006 :
la République Fédérale d’Allemagne «partage avec l’ensemble du monde occidental la situation d’une culture caractérisée par la sécularisation, dans laquelle Dieu tend toujours davantage à disparaître de
la conscience publique, dans laquelle l’unicité de la figure du Christ s’affaiblit et les valeurs qui se sont forgées avec la tradition de l’Église perdent leur efficacité»
[1].
La réalité de la sécularisation est complexe, dans ses causes et dans ses composantes. Pour notre propos, je dirais simplement ceci : Un monde sécularisé est un monde dont la culture et la société ne
sont plus religieux…
c’est-à-dire chrétiens, catholiques. On n’est plus dans la «catholicité», c’est-à-dire dans une société et une culture catholiques.
Une société sécularisée est une société qui n’est pas de soi ouverte au Transcendant… à Dieu. C’est une société où l’option pour le Transcendant, pour Dieu — une société où la religion — devient l’objet
d’un choix
[2]. Le religieux est repoussé dans la sphère du privé
[3]. Alors, pourquoi choisir de croire
en Dieu ? Pourquoi choisir, en particulier, de croire en Jésus-Christ ? Cela ne va pas de soi dans l’éventail des croyances qui s’offrent.
Une des caractéristiques d’une société séculière est, en effet, le pluralisme. Plusieurs facteurs conduisent à la sécularité. Celle-ci n’est pas due seulement au développement de la société de consommation,
mais d’abord à l’avancée des sciences et technologies, à la diffusion de l’information… au fait d’un
pluralisme qui s’établit : pluralisme de vues sur le monde, la société, la religion, etc.,
ce qui conduit à la liberté de choix laissée aux individus.
Devenir chrétien est donc un choix, une option personnelle.
Ainsi, à partir du moment où la société «catholique» dans laquelle j’ai grandi est devenue pluraliste, le catholicisme est devenu progressivement minoritaire, même si une majorité de gens continuent toujours
de faire baptiser leurs enfants parce qu’ils ont une vague croyance en Dieu et que l’Église catholique est leur référence.
Pour illustrer la progressive diminution sociale de la composante «catholique»
dans nombre de sociétés en Occident, je cite le cas de la France et je renvoie aux résultats d’une vaste enquête récente, publiés dans le numéro de Janvier-Février 2007 de la revue
Le Monde des Religions.
Quelques résultats de cette enquête, comparés à ceux d’une autre enquête effectuée en 1994: il n’y aurait plus qu’un Français sur deux (51%) à se déclarer
«catholique» (ils étaient 67 % en 1994) ; seulement 52% de ceux qui se déclarent catholiques jugent «
certaine» ou «probable» l’existence de Dieu ; une minorité des déclarés catholiques,
soit 18% seulement, croit en un «
Dieu personnel avec qui on peut entrer en relation», croyance qui est pourtant au cœur de la foi chrétienne
[4]. Par ailleurs, s’il y a de moins en moins de «catholiques par la naissance», les «convertis adultes»
demeurent assez nombreux. Il y avait près de dix mille catéchumènes en 2006, la majorité ayant entre 25 et 40 ans.
Une précision s’impose : la distinction entre «sécularité» et
«sécularisme». Le sécularisme est l’option, prise par des individus ou des groupes, de nier l’existence du Transcendant (de Dieu). La mentalité séculière, de soi, n’exclut pas cette existence, mais celle-ci
n’entre pas dans ses paramètres d’explication du monde
[5].
Avant de regarder les appels que cette situation adresse à notre mission, il me vient une réflexion. Cette situation de notre monde occidental se rapproche de celle du temps de notre Fondateur, en France :
une majorité de gens avaient quitté l’Église, du moins la pratique religieuse, après la Révolution française… Mais je vois une différence, qui est majeure : le monde du temps d’Eugène de Mazenod,
il me semble, demeurait «religieux» dans sa mentalité, même s’il ne pratiquait pas sa religion. Il n’était pas «sécularisé»
[6].
II. La visée de notre mission oblate
La croissance de la sécularisation dans l’environnement social et culturel qui m’a construit – que j’habite et qui m’habite – m’a conduit progressivement à désirer centrer ma vie de foi sur l’essentiel.
Je ferais mienne cette observation du Pape Benoît XVI lors de la visite des évêques allemands mentionnée plus haut : «La sécularisation est un «défi providentiel» pour l’Église.» Ne serait-elle pas
aussi, pour les Oblats, une occasion de se centrer – ou recentrer — sur ce qui constitue le cœur de notre mission oblate, de notre charisme oblat ?
1. Le cœur de notre charisme et de notre mission selon notre Fondateur
Le thème de notre retraite de septembre dernier, sous la direction de Frank Santucci, était le charisme oblat, présenté dans la vie et les écrits du Fondateur. De mes lectures et réflexions sur le Fondateur
en son temps, je note, pour mon propos, quelques brefs points, sujets à contestation par des spécialistes sur le sujet.
--Je pense que le cœur de notre charisme et de notre mission peut être défini à
partir de l’expérience du Vendredi saint que, selon la tradition, notre Fondateur aurait vécue en 1807, soit il y a deux cents ans
[7]. Dans ses notes de retraite de 1814, Eugène de Mazenod débute et termine la description de son expérience du Vendredi saint en confessant : «Je
cherchais le bonheur en dehors de Dieu.» Quand il a rencontré Jésus Christ crucifié, il a rencontré
Dieu. Il a eu une expérience de Dieu quand il a pris conscience que Jésus avait donné sa vie pour lui, pour son salut, parce qu’Il l’aimait. À partir de ce moment, toute sa vie a été centrée sur cet
unique but: rencontrer Jésus plus profondément, se laisser transformer par l’amour de Jésus pour lui
[8]. Cette expérience personnelle a progressivement conduit à une mission : aider les autres à faire cette même expérience de l’amour de Dieu
pour eux en Jésus Christ, de sorte qu’eux aussi puissent trouver le chemin de la liberté et du vrai bonheur
[9].
--«Évangéliser les pauvres», pour notre Fondateur, c’était annoncer cette bonne nouvelle de Jésus libérateur aux plus abandonnés, c’est-à-dire aux gens à qui personne ne parlait de Dieu et de Jésus Christ, à qui
personne ne donnait cette nourriture humaine, spirituelle, à laquelle ils avaient droit. Leur pauvreté, c’était d’être maintenus dans l’ignorance, de ne pas avoir accès à cette richesse humaine et spirituelle. À
La
Madeleine, il a réuni les plus abandonnés, les plus délaissés (les servantes, les manœuvres, les paysans, les mendiants…) pour leur apprendre en leur langage (le provençal) «qui est le Christ» et,
ainsi, leur révéler leur grande dignité humaine car ils sont aimés de Dieu.
--Le Fondateur n’a pas œuvré à changer la situation sociale et économique de ces pauvres, de ces délaissés. Il n’a pas cherché à modifier les structures sociales et politiques de son temps, garantes de
la structure des classes et des inégalités économiques. La «théologie» chrétienne de son temps, plutôt dualiste – les deux royaumes distincts, avec leurs structures propres : le spirituel et le temporel –,
n’avait pas dégagé les implications sociales, et donc politiques, de l’Évangile.
--Aujourd’hui, à partir d’une théologie mieux nourrie de l’Écriture, la portée socio-politique du Royaume arrivé en Jésus est reconnue. D’où cette Règle a introduite dans nos
Constitutions et Règles : «Le
ministère pour la justice, la paix et l’intégrité de la création fait partie intégrante de l’évangélisation.»
[10]
2. La mission de Jésus Christ et des Apôtres
Notre Fondateur a voulu poursuivre la mission que Jésus avait confiée à ses apôtres. Pour mieux saisir le cœur de notre mission oblate aujourd’hui — pour mieux s’approprier sa visée profonde et permanente — il
faut «revisiter» le contenu essentiel du témoignage missionnaire des apôtres. Ce contenu est synthétisé dans les discours missionnaires des Actes des Apôtres, appelés kérygmes
[11].
Pour cette présentation, je me permets de citer (en caractères italiques) deux extraits tirés d’un ouvrage que j’ai publié sur les Actes des Apôtres
[12].
Les chapitres 2 à 13 des Actes offrent six résumés de ce qu’on peut appeler le premier évangile prêché dans l’Église (2,22-39; 3,12-26; 4,9-12; 5,29-32; 10,34-43; 13,16-41). Ces discours-modèles de
la prédication primitive sont mis dans la bouche de Pierre, sauf le dernier qui est attribué à Paul. Ces discours se ressemblent tous. Nous trouvons, de l’un à l’autre, les mêmes thèmes, selon un même
schéma. Dans ce qui en constitue l’essentiel, on pourrait exprimer de la manière suivante la proclamation des disciples missionnaires. Jésus de Nazareth s’est manifesté comme l’envoyé de Dieu, durant sa
vie, par ses paroles et par ses actions d’un caractère unique. Cependant, il n’a pas été reconnu comme tel. Bien plutôt, il a été rejeté et mis à mort. Mais Dieu l’a ressuscité, nous en sommes les témoins.
Jésus est donc le Christ, c’est-à-dire le libérateur qu’ont annoncé les Écritures. Il y a maintenant pour chacun de l’espérance: espérance d’être libéré du péché, c’est-à-dire du mal qui assaille au dedans
et au dehors; espérance d’entrer dans une vie nouvelle qui n’en finira pas de grandir en intensité et en qualité; espérance d’appartenir au peuple nouveau convoqué par Dieu. Convertissez-vous donc, c’est-à-dire
changez votre façon de voir et de vivre; accueillez Jésus; laissez-vous transformer par Lui et par son Esprit de vie.
On le voit bien: l'évangélisation première ne consiste pas en un enseignement doctrinal ou moral. La foi chrétienne n'est pas d'abord l'adhésion à un contenu doctrinal ou à des valeurs morales. La foi
chrétienne, c'est essentiellement Quelqu'un avec qui on entre en relation et par qui on se laisse transformer. Bien sûr, l'accueil de la personne de Jésus Christ est porteur de conséquences doctrinales
et morales. Mais celles-ci sont déployées dans un second temps, en catéchèse et en théologie.
Ce témoignage missionnaire des apôtres est de la plus grande actualité. Dans un langage adapté à nos cultures et en se reportant aux situations qui sont les nôtres, nous avons à retrouver le même dynamisme
des premiers témoins et exprimer le même contenu substantiel de leur témoignage fondateur. Un trait mérite d’être mis en relief. Le disciple de Jésus aujourd’hui, c’est quelqu’un qui est porteur d'un sens,
témoin d'une espérance, dans un monde que les médias n'ont que trop tendance à présenter comme désenchanté, sans horizon.
[…]
L’interpellation des Actes dans l’aujourd’hui nous a conduit à parler des pauvres et des rejetés de nos sociétés. Ne sommes-nous pas en train de déborder du côté de l’Évangile de Luc? Peut-être. Le
projet d’évangélisation de Jésus, selon le troisième Évangile, se caractérise par l’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres, c’est-à-dire aux marginalisés et aux exclus de la société de son temps, dont
certains n’étaient pas dépourvus de richesses matérielles (Lc 4,16-21; 6,20-22; 7,19-23; 14,15-24; etc.). Cette annonce de Jésus faite aux pauvres précise et concrétise la mission reçue de son Père, qui
est l’instauration du Royaume de Dieu (Lc 4,43). Puisque tous sont appelés à faire partie à part entière du Royaume (Lc 2,14; 2,30-31), Jésus s’est approché
spécialement de ceux que la société civile et religieuse de son temps excluait de la participation à ses bienfaits. C’est à eux qu’il a, de préférence, annoncé sa Bonne Nouvelle en paroles et en actes.
En proclamant la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et Seigneur au lendemain de la Pentecôte, les disciples n’ont pas cessé d’annoncer la venue du Royaume (Ac 28,31), mais ils ont laissé clairement entendre
que le Royaume est désormais présent dans la personne de Jésus ressuscité. C’est par Lui et en Lui que peut
être vécue la vie du Royaume, c’est-à-dire la libération totale et définitive et la pleine communion des humains entre eux et avec Dieu[13]. Le témoignage de Jésus dans l’Évangile et celui des apôtres dans les Actes sont donc à prendre en complémentarité, comme nous
y invite d’ailleurs l’unité littéraire et théologique des deux parties du diptyque qu’est l’œuvre lucanienne. Pour être pleinement fidèle au Jésus de l’histoire et au Christ post-pascal agissant par
ses apôtres-témoins, l’évangélisation doit se faire attentive tout spécialement aux êtres délaissés et accablés, qu’on cherchera à restaurer dans leur dignité
et à soulager le plus possible de leurs détresses, mais elle doit également avoir comme visée principale de favoriser auprès de toute personne — donc aussi celle du pauvre — la rencontre du Dieu
d’amour et de pardon, prêché par Jésus, et du Seigneur ressuscité, source ultime de la libération aussi bien personnelle que collective.
3. Quelques réflexions et actualisations
1) Le Chapitre Premier de nos
Constitutions et Règles, qui porte sur notre Mission, est pour moi plus actuel que jamais. Presque tous les articles sont centrés sur Jésus Christ et son Royaume à faire
connaître aux plus délaissés (voir surtout les articles 2, 5 et 7, à méditer sans cesse). À mes yeux, le cœur de notre mission d’Oblats aujourd’hui, partout dans le monde, est très bien exprimé dans cette
phrase de l’article 7 : «Ils mettent tout en
œuvre pour éveiller ou réveiller la foi de ceux à qui ils sont envoyés et leur faire découvrir qui est le Christ».
2) «Évangéliser les pauvres» : Application au monde sécularisé
a) Évangéliser. Il m’apparaît nécessaire aujourd’hui de tout centrer sur l’évangélisation de base… comme les apôtres, auxquels notre Fondateur nous renvoie, comme modèles.
Un rappel des trois temps de la mission dans l’Église de nos origines: 1) d’abord, le
kérygme (= l’évangélisation de base)
; 2) après, est venue la
catéchèse, qui a donné naissance
aux Évangiles ; 3) puis, les
sacrements.
Après coup, je prends conscience que, dans le monde de mon enfance, nous avions
été
catéchisés (nous savions par cœur tout le petit catéchisme) ; nous avions aussi été
sacramentalisés (tous les sacrements d’initiation reçus très tôt ; messes régulières ;
dévotions nombreuses). Mais avions-nous vraiment été évangélisés ? Avions-nous fait une option de foi personnelle pour Jésus vivant aujourd’hui ? Oui, jusqu’à un certain point, chez un grand
nombre, de par le témoignage de foi donné par les parents (et les enseignants), en particulier par la prière en famille (la prière s’adresse à un
Tu, à un
Vivant, non à un
Il…).
Mais l’Église, les pasteurs ? Leur ministère n’était pas centré sur l’évangélisation…
Aujourd’hui, qui, dans la société occidentale, témoigne de Jésus Christ (et de Dieu) comme d’un vivant (un
Tu) avec qui il entre en relation personnelle ?
[14]
b)
Les pauvres. Qui sont les
pauvres aujourd’hui ? Dans sa Lettre
Au début du nouveau millénaire (
Novo Millennio Ineunte), Jean-Paul II a écrit « Le tableau de la
pauvreté peut être étendu indéfiniment, si nous ajoutons les nouvelles pauvretés aux anciennes, nouvelles pauvretés que l’on rencontre souvent dans des secteurs et des catégories non dépourvus de ressources économiques,
mais exposés à la désespérance du non-sens, au piège de la drogue, à la solitude du grand âge ou de la maladie, à
la mise à l’écart ou à la discrimination sociale ». (n
o 50). La
désespérance du non-sens : quelle pauvreté courante aujourd’hui en Occident!
[15]
3) Je me permets de conclure cette section sur «La visée de notre mission oblate» par cette réflexion qui m’habite : Cette visée commune de la mission, c’est ce qui nous unifie comme Oblats dans la
grande diversité de nos engagements, c’est-à-dire dans la grande diversité des situations de notre univers et donc des approches missionnaires dans nos Provinces et Délégations. Notre mission est notre
raison d’être. C’est notre motivation profonde. Notre degré d’appartenance «oblate» à la Congrégation se mesure à l’intensité de notre participation à cette visée missionnaire, et donc au charisme que
nous avons reçu. Il faut clarifier ensemble notre visée commune. Si notre Congrégation ne se centre – ou recentre – pas sur une visée commune, je pense qu’elle ne fera pas long feu comme Congrégation universelle.
Sur quoi sera fondée notre unité ?
Questions pour le partage en petits groupes :
1. Quand je pense «ma mission dans le monde d’aujourd’hui», qu’est-ce qui me monte du cœur à l’esprit ?
Note : il y a plusieurs façons d’exprimer en termes d’aujourd’hui la même mission que celle du Fondateur. Par exemple, dans mon monde sécularisé, je pourrais la dire en termes d’«humanisme intégral»,
c’est-à-dire d’un humanisme qui inclut le spirituel, la relation à Dieu…
2. Qu’est-ce qui me surprend ou me pose question dans cette présentation ?
III. Les approches dans notre mission oblate
(ou : le comment de notre mission).
Quelques modèles bibliques.
Après l’unité, la diversité. Dans l’unité d’une même visée, d’un même but, il y a place pour divers chemins… selon qui sont les gens à qui on s’adresse, et selon qui on est personnellement. Il y a diverses
façons de vivre la mission commune.
Pour témoigner de Jésus Christ et de l’Évangile auprès des gens, il faut d’abord connaître à quelles étapes ils en sont dans leur découverte de Dieu et de Jésus Christ et quel cheminement leur convient.
Une mission centrée sur Jésus Christ ne veut pas dire nécessairement – loin de là – une annonce directe. Il est intéressant de regarder les différents modèles bibliques d’évangélisation. Je présente brièvement
quatre modèles bibliques, quatre approches d’évangélisation, qui peuvent nous inspirer. À propos de chacun, je ferai quelques commentaires personnels touchant sa pertinence pour la mission dans le monde
sécularisé. Je les dénomme : 1. Le modèle kérygmatique ; 2. Le modèle d’Athènes ; 3. Le modèle
évangélique ; 4. Le modèle d’Emmaüs
[16].
1. Le modèle kérygmatique
C’est l’annonce directe de Jésus Christ et de l’Évangile. C’est ce que nous présentent les Actes des Apôtres. Ce sont les discours d’évangélisation de Pierre et Paul à leurs concitoyens juifs, dont j’ai
présenté le contenu plus haut. Les apôtres annoncent directement Jésus Christ ressuscité. Par exemple, Pierre, après avoir reçu l’Esprit de la Pentecôte, commence directement son discours en parlant de
Jésus (
Ac 2, 22). Ces discours ne sont pas des compte rendus historiques de faits ponctuels. Ce sont des schémas qui présentent l’essentiel du message d’évangélisation à l’usage des missionnaires
dans l’Église primitive.
--Cette annonce directe du kérygme se fait aujourd’hui, mais les exemples que nous avons ne sont pas tous à suivre.
--C’est l’approche privilégiée par les
preachers fondamentalistes (par exemple à la TV américaine du dimanche matin). Tout est centré sur :
«Jésus te sauve. Reconnais-toi pécheur.» L’usage de la Bible est fondamentaliste, l’interprétation est subjectiviste… Mais beaucoup de ces
preachers ont du succès !
[17]
--Dans l’Église catholique, le mouvement international
Évangélisation 2000 privilégie cette annonce directe, en utilisant les médias. Cette croisade a sans doute du bon et du moins bon. Son succès
dépend des milieux.
--Un missionnaire catholique en Afrique, Vincent Donovan, a utilisé l’approche kérygmatique en Afrique. Il se rendait dans un village de religion
«traditionnelle», regroupait les gens à périodes régulières pour y parler de Jésus Christ et laissait la communauté réfléchir et discuter sur l’option à
prendre. Beaucoup de villages ont fait l’option pour Jésus Christ et sont devenus chrétiens. Voir le récit fascinant qu’il a publié :
Christianity Rediscovered (existe aussi en traduction
française).
--Certains individus du monde sécularisé seront touchés par cette annonce directe (kérygmatique), mais l’ensemble de ce monde y est indifférent, voire rébarbatif.
--Ce que je retiens de l’approche directe du kérygme : À un moment donné
de la démarche d’évangélisation, il ne faut pas avoir peur de parler de Jésus Christ et de l’Évangile. Les gens ont le droit d’entendre la Parole de l’Évangile. On ne peut pas témoigner seulement par
notre vie. La Parole
évangélique dépasse nos paroles humaines et a son efficacité propre, sa fécondité !
--Témoignage de la Parole et témoignage de vie sont complémentaires. Dans les Actes des Apôtres, l’annonce de la Parole prenait pleinement sens auprès des gens parce qu’elle était accompagnée d’un témoignage
de vie. La qualité de vie des premières communautés avait une grande force d’attraction et de témoignage (relire les résumés de
Ac 2,42-47 ; 4,32-35 ; 5,13-14)
[18].
--Que conclure ? Les discours kérygmatiques présentent la
visée missionnaire, mais non une
pédagogie missionnaire qui soit généralement appropriée dans le monde d’aujourd’hui, surtout
sécularisé. Ce monde a une allergie vis-à-vis des personnes qui prétendent posséder la vérité et la leur proclament. Les gens de ce monde, en général, ne sont pas prêts à entendre parler de Jésus comme
Christ, Seigneur, Sauveur et Fils de Dieu. Une autre approche s’impose si on veut les rejoindre, toucher leur esprit, et surtout leur cœur : une approche progressive, qui part de là où ils sont, de
leur quête, de leur capacité d’accueil. Il faut à la fois attendre et favoriser le
kairos, le moment opportun pour proclamer Jésus
Ressuscité, Christ et Seigneur.
Parlons d’évangélisation progressive. Et là, je ne vois pas un seul modèle dans le Nouveau Testament, mais bien plusieurs.
2. Le modèle d’Athènes (Ac 17,22-31)
Dans les Actes des Apôtres, lorsque Paul a quitté le monde juif pour commencer la mission dans le monde grec, il a changé radicalement son approche missionnaire, comme on le voit dans les deux discours-modèles
que Luc nous présente : celui de Lystres (Ac 14,15-17), et surtout celui d’Athènes (Ac 17,22-31). En s’adressant aux Juifs, les apôtres étaient partis de leur attente, de leur désir – celui d’un Messie – pour
annoncer Jésus comme le Messie attendu. Les Grecs n’attendaient pas de Messie (et nous sommes des Grecs !). Mais ils cherchaient autre chose. À Athènes, Paul part de leur quête : celle d’un Dieu «inconnu».
Il prononce un discours sur la place publique (là où sont les gens). Pour parler de Dieu, il utilise le langage de la philosophie populaire (le stoïcisme), il cite les poètes grecs. Son
évangélisation est vraiment insérée dans la culture des gens. Elle est inculturée. Je relève en particulier, dans son approche, les points suivants : il commence par reconnaître leur valeur («vous êtes
très religieux» v. 22) ; il part de leur désir de connaître de Dieu ce qui leur est «inconnu» (v. 23) ; il annonce Dieu comme «le Créateur» (v. 24) qui «n’est pas loin de chacun de nous» (v.
27) ; à la fin, il ouvre sur Jésus qui révèle plus pleinement qui est le vrai Dieu auquel on aspire du plus profond de son être. Certains rejettent, d’autres désirent en savoir plus, d’autres deviennent
croyants (v. 32-34).
--Aujourd’hui, beaucoup de gens de nos milieux sécularisés sont sensibles à un langage qui part de la dimension divine de la personne humaine, ou un langage qui parle d’un Dieu cosmique, comme le fait
Paul à Athènes. Ce type d’approche rejoindra un bon nombre de gens du monde sécularisé d’aujourd’hui qui font partie de ce courant appelé le Nouvel Âge
[19]. Partons d’eux, partons de leur désir de rencontre de Dieu au plus profond de soi (même s’ils l’identifient au Soi, dans la ligne du psychologue Jung). «Dieu
plus intime à
moi que moi-même», disait saint Augustin.
--Le chemin de l’intériorité est aujourd’hui très fréquenté. Revenons à
l’enquête en France. 25% des «catholiques» d’appartenance disent prier au moins une fois par semaine, ce qui est trois fois le nombre (8%) de ceux qui déclarent aller chaque semaine à la messe dominicale
[20].
--La soif du spirituel a sa source dans le fait que nous sommes créés à l’image de Dieu (Gn 1,26), donc profondément en quête de Dieu. Le missionnaire est appelé à éveiller à cette quête profonde en chacun
et à nourrir cette quête.
--Mais, comme Paul, le missionnaire aide les gens à découvrir que la réponse à
leur quête du divin ne se trouve pas seulement en eux-mêmes. Elle se trouve dans l’accueil du Dieu Autre, du Dieu Personnel avec qui on entre en relation, qui seul peut combler vraiment notre désir de
vivre et d’aimer.
--L’approche d’Athènes est un départ. Elle doit être poursuivie dans une autre approche, notamment l’approche «johannique». Faire découvrir progressivement que «Dieu est Amour» (1
Jn 4,8.16).
--Mais c’est en connaissant Jésus que nous pouvons connaître que Dieu est Amour (
Jn 14,9). En effet, comment vraiment connaître Dieu tel qu’Il est ? Pour se faire bien connaître, Dieu a pris
visage d’homme. Il s’est incarné. C’est dans la personne et la vie de Jésus qu’on peut bien connaître Dieu
[21]. Ce qui nous conduit à
ce que j’appelle la voie évangélique
[22].
3. Le modèle évangélique
C’est la voie suivie par les disciples de Jésus selon les Évangiles. Elle est présentée dans les Évangiles Synoptiques
[23]. On peut appeler ce modèle : la pédagogie de Jésus avec ses disciples. C’est au bout d’un long parcours, d’un long chemin avec Jésus, que les apôtres
sont arrivés à la foi en lui comme Christ et Seigneur
[24]. Ils sont arrivés à cela progressivement, et même péniblement. Au début, ils ont mis
leur foi (= confiance) en l’homme Jésus. Ils étaient frappés par la qualité exceptionnelle de son humanité, surtout par sa compassion devant les personnes souffrantes. Puis, ils ont vu en lui un «rabbin»,
un homme sage. Plus tard, ils l’ont reconnu comme prophète, c’est-à-dire qu’ils ont saisi que sa personne et sa parole étaient porteurs de Dieu. Puis la question s’est posée – elle est au centre des trois Évangiles
synoptiques — «Est-il le Messie, c’est-à-dire le libérateur, attendu ?»
[25]. Comme on sait, la vision du Messie qui habitait les disciples
avait besoin d’être purifiée, approfondie. C’est seulement après la résurrection de Jésus qu’ils vont le reconnaître comme Messie et Fils de Dieu.
--Je pense que beaucoup aujourd’hui, dans le monde sécularisé, sont rejoints par cette approche, surtout si elle se fait par des témoins qui témoignent par leur vie de la compassion qu’était celle de Jésus.
Pensons à l’attrait qu’exercent ces témoins reconnus qu’ont été Mother Theresa… et l’abbé Pierre, décédé tout récemment (le 22 janvier 2007) — le «plus admiré des Français»
selon les enquêtes — auquel toute la France a rendu un hommage vibrant. Ajoutons, pour faire un trio, un autre grand témoin vivant : Jean Vanier. Trois êtres de compassion, signes et témoins de
l’immense compassion de Jésus, de l’immense compassion de Dieu.
--Parmi les documents publiés à la suite des récents Synodes régionaux, j’ai
été particulièrement frappé par celui des évêques d’Asie. Selon un rapport présenté au Synode par le cardinal Paul Shan Kuo-hsi de Taiwan : «Tous les Pères synodaux ont été d'accord qu'il doit y
avoir une nouvelle façon de présenter Jésus-Christ aux peuples de l'Asie. C'est la personne de Jésus-Christ qu'il faut présenter et non pas des théories à son propos.»
[26]. L’exhortation apostolique
Ecclesia in Asia, parue en novembre 1999, précise : « La présentation de Jésus Christ comme unique Sauveur
oblige à suivre une
pédagogie qui introduise les personnes, pas à pas, à la pleine appropriation du mystère. […] les Pères synodaux ont maintes fois souligné la nécessité d'évangéliser d'une manière
qui tienne compte de la sensibilité des peuples asiatiques, suggérant des images de Jésus qui soient intelligibles pour la mentalité et les cultures asiatiques et, en même temps, fidèles à l'Ecriture
Sainte et à la Tradition. Parmi ces figures, ils ont cité: « Jésus Christ comme le Maître de Sagesse, le Guérisseur, le Libérateur, le Guide spirituel, l'Etre illuminé, l'Ami compatissant des pauvres,
le Bon Samaritain, le Bon Berger, l'Obéissant ». Jésus devrait être présenté comme la Sagesse de Dieu incarnée, dont la grâce porte à maturité les « semences » de la Sagesse divine déjà présentes dans
la vie, dans les religions et chez les peuples de l'Asie.» (n
o 20).
--La référence au Synode d’Asie montre que cette approche par «l’homme Jésus»
rejoint des mondes qu’on définit plutôt comme «religieux», non comme
«sécularisés». Quoi qu’il en soit, elle m’apparaît l’approche la plus appropriée au monde sécularisé qui est le mien.
-- En sécularité, tout est centré sur la personne humaine et le monde d’ici. Un
«sécularisé» sera attiré s’il commence à percevoir que le christianisme est un chemin d’humanisme, une voie qui permet de devenir pleinement humain
[27]. Il s’agit de faire voir que c’est en connaissant Jésus Christ que nous apprenons ce que «être humain»
signifie et ce qu’aimer veut dire… car tous sont en quête d’un véritable amour. L’Évangile doit retrouver pour les gens d’aujourd’hui sa résonnance de «Bonne Nouvelle».
--Une variante, ou plutôt une approche à l’intérieur de ce modèle évangélique, est le modèle des béatitudes (
Mt 5,3-10). Présenter l’Évangile comme la voie du bonheur. Il est étonnant de voir, dans
les librairies, le nombre d’ouvrages consacrés à la quête du bonheur, aux chemins à emprunter pour y parvenir
[28]. Tout le monde désire
être heureux ! Les béatitudes de l’Évangile nous présentent le programme selon lequel on peut réussir sa vie : ce qui donne bonheur et sens à
l’existence humaine
[29]. Il faut toutefois être honnête en présentant le sens des béatitudes. Par exemple, la première (la
«pauvreté de cœur») est une invitation à reconnaître un manque, un «creux» dans son existence, qui ne peut être comblé que par Dieu. Le chemin du bonheur consiste à la fois en une ouverture aux autres
et une ouverture à Dieu.
--Un dernier mot sur ce modèle. Jésus, par ses paroles et d’abord par sa vie, nous enseigne que l’amour de Dieu et l’amour des autres grandissent ensemble. Aimer vraiment les autres, œuvrer à leur croissance
humaine et à leur bonheur, sont des signes que nous nous situons dans l’Amour de Dieu, que nous recevons cet Amour, donc que nous rencontrons vraiment Dieu. «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne
saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas» (
1 Jean 4,20 ; voir aussi 4,8). Il en va de même pour la rencontre de Jésus Christ. Le grand texte de
Mt 25, 31-46 nous rappelle qu’un des lieux
privilégiés de cette rencontre est le frère et la sœur qui souffrent et pour qui nous avons une compassion agissante
[30].
4. Le modèle d’Emmaüs (Lc 24,13-35)
Quel récit magnifique ! Luc met ce récit à la charnière de l’Évangile et des Actes des Apôtres. Jésus ressuscité lui-même est le modèle de l’évangélisateur
[31].
Sous forme narrative, Luc nous offre un petit traité sur la mission… si adapté à notre monde d’aujourd’hui.
Comment procède Jésus? Quelques notes pour introduire chaque lecteur à une lecture et une actualisation personnelles de ce récit si riche.
Jésus prend l’initiative d’aller rejoindre, sur leur route, ces voyageurs qui avaient perdu toute espérance (v. 13-16)
Il s’approche (v.15), ne s’identifie pas (v. 18), chemine à leur pas, sans rien dire (v. 15). Donc, il écoute leur conversation.
--Invitation pour le missionnaire : aller rejoindre les gens où ils sont et les écouter exprimer leurs préoccupations.
2)
Jésus pose des questions… et écoute les réponses (v. 17-24)
À un moment donné, Jésus s’insère dans leur conversation en posant une question. En fait, il pose deux questions : «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?» (v. 17) ; «Quoi
donc ?» (v. 24). Ce sont des questions très sobres, qui invitent l’autre à exprimer et articuler ce qu’il vit
[32]. En les questionnant, Jésus
invite les voyageurs 1) à raconter les événements qu’ils vivent, mais surtout 2) à exprimer leurs sentiments profonds : leur désespérance (v.21), leur bouleversement (v. 22).
Jésus les invite à s’exprimer… et les écoute jusqu’au bout. Il accueille avec respect leur vécu. Son écoute permet aux deux voyageurs de se libérer progressivement d’un poids, d’une tristesse qui les accable
et les aveugle. Ainsi libérés, ils pourront être ouverts à la parole de Jésus. Car l’écoute prépare la parole ! La personne qui a été écoutée, qui a pu se dire, est maintenant prête à accueillir la
parole de l’autre.
Après les avoir rejoints, interrogés et écoutés, Jésus peut maintenant s’adresser à eux en ayant leur confiance. Les deux voyageurs attendent maintenant quelque chose de leur compagnon de route.
--L’invitation est claire pour les évangélisateurs que nous sommes, formés à
être des «hommes de la parole»… non de l’écoute !
3) Jésus parle (v. 25-27)
On peut diviser l’intervention de parole de Jésus en deux moments ;
1
e Il commence par ébranler ses interlocuteurs (v. 25 :
«esprits sans intelligence, cœurs lents à croire»). Jésus a le courage de les
«secouer», de les «réveiller». Jésus les invite à dépasser leurs visions
étroites, intéressées… qu’ils ont dévoilées lorsqu’ils se sont exprimés (cf. 21 : ils cherchaient à s’approprier le Christ comme réponse à leurs besoins d’un libérateur politique). Jésus leur fait
prendre conscience que les désirs de leurs cœurs sont limités.
2
e Jésus livre la clef d’interprétation de ce qui arrive (v. 26-27). Les voyageurs étaient bloqués par l’événement triste qu’ils vivaient. Jésus fait découvrir un sens aux événements en les
situant dans la perspective plus large du projet de Dieu.
--L’invitation pour nous évangélisateurs, à la suite de Jésus : nous avons d’abord à écouter les gens (leurs griefs, leurs souffrances, leurs désespoirs), mais nous ne pouvons pas nous arrêter
là. Les gens ont droit d’entendre la Parole de l’Évangile, la Parole d’espérance et de vie.
4)
Jésus se laisse inviter (v. 28-29)
C’est la première fois où Jésus ne prend pas l’initiative. Il avait pris l’initiative de rejoindre les voyageurs sur leurs routes, de les inviter à se dire, puis de les éclairer.
Jésus ouvre l’horizon du désir. Il donne un sens au vécu des gens, mais il laisse toujours l’autre libre d’accepter sa parole et sa personne. Il propose, mais ne s’impose pas. C’est le sens du v. 28 : «Il
fit mine d’aller plus loin.»
Ce sont les deux voyageurs maintenant qui interviennent. Ils insistent pour qu’il «reste avec eux» (v. 29). Ils ont été rejoints, touchés. Ils ont le désir d’en entendre plus. Ils invitent. Ils optent
pour l’hospitalité. C’est le premier pas de l’acceptation du message de Jésus, et donc aussi de sa personne.
Jésus consent à rester avec eux (v. 29b). Jésus (et donc le missionnaire) ne force jamais la demeure des personnes. Mais aussi il ne refuse jamais une invitation !
5)
Jésus prend à nouveau l’initiative (v. 30-32)
«Il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna» (v. 30).
À ce signe, les ex-disciples le reconnaissent : «leurs yeux s’ouvrirent»
(v. 31). Ce signe devient « parlant » parce qu’il se situe au bout d’un long cheminement. Jésus les a préparés à ce sommet qu’est sa reconnaissance dans la fraction du pain. Actualisation :
la rencontre dans l’Eucharistie devient signifiante quand Jésus a été rencontré d’abord dans sa propre vie, puis dans la Parole de l’Évangile.
Conclusion : L’approche de la mission dont Jésus nous offre le modèle conjugue deux dimensions :
1
e La solidarité : la présence aux gens, à leur vécu, à leurs souffrances.
2
e L’éveil et l’éclairage : le secouement des repliements, l’éveil à un plus, à un mieux, suivi d’un éclairage par la Parole.
Être solidaire et être éveilleur. Est-il besoin d’ajouter autre chose pour montrer l’actualité de ce modèle d’Emmaüs pour la mission, en particulier dans le monde sécularisé ?
Questions pour le partage en petits groupes:
1. Quelle est l’approche biblique qui me rejoint le plus personnellement, c’est-à-dire qui correspond à mon caractère, ma formation, ma pratique missionnaire ?
2. Quelle approche biblique m’apparaît le mieux répondre à la situation du monde qui m’est la plus familière (Asie, Afrique, Europe de l’Ouest ou de l’Est, Amérique Latine, Amérique du Nord) ?
Appendice
Deux questions touchant l’expansion de la sécularisation dans le monde et ses conséquences pour l’appartenance à l’Église. Questions ouvertes auxquelles je n’ai pas de réponse … simplement de brefs commentaires.
1
e Le reste du monde (en dehors de l’Occident déchristianisé), c’est-à-dire les autres continents où sont les Oblats, vont-ils vivre un même mouvement de sécularisation ?
--La perception qui m’est restée à la suite de brefs séjours en Amérique Latine, en Afrique, en Asie : ce sont des mondes religieux, à culture religieuse… donc ouverts au Transcendant.
Cette culture est-elle inscrite profondément dans la nature des gens qui y vivent ? Seront-ils un jour sécularisés comme ceux du Canada, de l’Irlande, de la Belgique-Hollande, etc.
--La culture polonaise est-elle différente par rapport au christianisme ? La Pologne a plus de mille ans de catholicisme qu’elle a dû défendre contre ses voisins. Tiendra-t-elle ? Le pluralisme
social et religieux est-il inéluctable, même pour la Pologne ?
-- Quoi qu’il en soit de l’avenir, il me semble que l’hémisphère Sud et aussi la Pologne pourraient tirer fruit de l’histoire de la mission oblate en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest… ce qui pourrait
impliquer, selon moi, de déjà tout centrer sur l’Évangélisation de base (c’est-à-dire le kérygme, la rencontre de Jésus Christ et du Dieu de Jésus Christ). Que l’évangélisation de base soit toujours au
cœur même de la sacramentalisation, de la catéchèse et des activités pastorales.
2
e Une Église de la minorité ?
Une question : Jésus a-t-il prévu une Église de la majorité ? Dans l’Évangile, il parle de ses disciples comme d’un « petit troupeau »…
comme devant être «sel de la terre», «lumière du monde» (
Mt 5,13-16)…
Le cardinal Joseph Ratzinger, dans son livre
Le sel de la terre (Flammarion/Cerf, 1997), se pose cette question. Voici quelques extraits de sa réflexion :
«J’avais alors prévu [en 1970], si l’on peut dire ainsi, que l’Église deviendrait petite, que ce serait un jour une Église des minorités, qu’ensuite elle ne pourrait plus subsister dans ses grands espaces,
ses vastes organisations, mais devrait s’organiser de manière plus modeste […] L’Église doit s’adapter lentement à une situation de minorité, à occuper une autre position dans la société.» (p. 246)
«Il serait faux, voire présomptueux, de projeter aujourd’hui un modèle plus ou moins achevé de l’Église de demain, qui sera plus clairement qu’aujourd’hui l’Église d’une minorité.» (p. 256).
«C’est justement en un siècle de christianisme quantitativement réduit que ce même christianisme, devenu plus conscient, peut être à nouveau vivifié.» (p. 259)
«Les images bibliques du sel de la terre, de la lumière du monde suggèrent que l’Église a une fonction de représentation. Le sel de la terre, cela indique que toute la terre n’est pas sel […] L’Église
doit avoir conscience de sa mission spéciale : être pour ainsi dire l’évasion hors des particularités du monde pour entrer dans la lumière de Dieu, et tenir cette issue libre et ouverte pour que le
souffle de vie puisse pénétrer dans le monde.» (p. 263)
Il faut toutefois se garder de vouloir faire une «Église des purs». La conversion à Jésus Christ et à l’Évangile est toujours imparfaite, toujours à
refaire. Les expressions de foi des gens de condition très modeste et celles des gens instruits doivent pouvoir y prendre place, dans une riche diversité.
[1] Si de moins en moins d’Occidentaux font une option de foi pour Jésus Christ et pour le Dieu de Jésus Christ, la référence à l’Évangile et, conséquemment,
les valeurs dites « chrétiennes » perdront de leur portée sociale en Occident.
[2] On peut parler de
société séculière, mais aussi
de
culture séculière. On dira alors que la réalité de la sécularisation, dans beaucoup de pays d’Occident, c’est que la culture n’est plus, de soi, porteuse de Transcendant, porteuse de Dieu. La
culture n’est plus «chrétienne»… là où elle l’était auparavant.
[3] Des nuances doivent donc être apportées en ce qui concerne l’expansion de la
culture séculière en Occident. Par exemple, dans la Région Canada—États-Unis qui m’est attribuée comme Conseiller général, selon ma perception, le Québec est la société la plus sécularisée et les États-Unis
le sont beaucoup moins que le Canada. J’illustre : Aux États-Unis, l’évocation publique de Dieu et la manifestation de son appartenance à une Église sont normales et apportent du crédit politique ;
au Canada, de telles expressions publiques par les dirigeants sont rarissimes et sont plutôt jugées politiquement contre-productives. Au Canada, il faut traiter distinctement la situation des Aborigènes
et de groupes d’immigrants pour qui la culture inclut la relation au Transcendant.
[4] Une majorité (79%) identifie Dieu plutôt à une «
force, énergie
ou esprit». Toutefois, 58% de ceux qui se déclarent «catholiques» croient à la résurrection du Christ et 74% pensent que la mort n’est pas l’étape ultime de l’existence humaine (dont 10% affirment
la résurrection des morts et 8% pensent en termes de réincarnation sur terre dans une autre vie). Les catholiques français ont majoritairement une bonne opinion de l’Église catholique (76%) et du pape
actuel (71%).
[5] L’enjeu de la mission, dans un monde séculier, est donc d’ordre
théologal (= la relation à Dieu) et non d’ordre
moral (=
les valeurs humaines).
[6] Pour un complément sur la progression de la sécularité dans le monde et sur son impact dans l’Église, voir les deux questions
posées dans l’Appendice.
[7] En cette année 2007, nous célébrons donc le 200
e anniversaire de cette expérience du Fondateur. Toutefois,
des spécialistes de l’histoire oblate, dont le P. Józef Pielorz, se refusent à donner une année précise à cette expérience. (cf.
Vie Oblate Life, 1997, pp. 13-45 « Vendredi saint de 1807, mythe
ou réalité ? »
[8] On relira l’excellent article «Jésus Christ», par le P. Fernand Jetté, dans le
Dictionnaire des Valeurs Oblates,
Rome, 1996, p. 466-492.
[9] L’expérience du Vendredi saint vécue par le Fondateur rejoint, à mes yeux, celle vécue par saint Paul, décrite par Luc
en un récit imagé (
Actes 9,1-19), exprimée plus sobrement par Paul lui-même : «Dieu m’a appelé par grâce et daigna révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens» (
Ga 1,16).
Le Christ est alors devenu pour Paul sa raison d’être et la visée profonde de sa mission. Comme pour Eugène, chez Paul la vie spirituelle et la mission de témoigner ont grandi ensemble (voir
Ph 3,10.12).
Pour nous, qui participons au charisme qu’a reçu saint Eugène, vie et mission sont l’expérience de toute une vie.
[10] Dans notre histoire oblate,
nous avons toujours eu une préférence pour la mission auprès des gens de condition modeste, plutôt que pour les classes socio-économiques supérieures. Mais il ne faut pas identifier cette option avec le
cœur de notre charisme et de notre mission.
[11] Six discours construits de la même manière. Le même kérygme se trouve aussi chez Paul (cf.
1
Co 15).
[12] M. Dumais,
Communauté et mission. Une lecture des Actes des Apôtres pour aujourd’hui, Montréal, Bellarmin, nouvelle édition,
2000, p. 20-21 et 26-27. La première édition est parue aux Éditions Desclée (Paris, 1992).
[13] Jésus n’a jamais donné une «définition» du Royaume
qu’Il venait instaurer. Dans sa réalité profonde, le Royaume peut être défini comme la communion de tous les
êtres humains entre eux et avec Dieu. Dire «communion», c’est dire «amour». La révélation fondamentale de Jésus, par tout son être et toute sa vie, est donc celle d’un Dieu-Amour.
[14] Retourner
vraiment à la mission, à l’évangélisation de base : cela a des conséquences. Quand nous prenons des engagements pastoraux, par exemple des paroisses, que ces paroisses soient
missionnaires,
ce qui signifie que nous soyons soucieux de préparer les paroissiens à devenir missionnaires dans leur milieu : à témoigner auprès des gens de leurs familles, de leur milieu de vie ou de travail,
qui ne sont pas rejoints par l’Évangile, et qui constituent la majorité dans nos sociétés. Plus largement, il est clair que notre mission en Occident déchristianisé ne peut se vivre qu’avec des laïcs
(et pensons d’abord aux
Laïcs associés, qui reçoivent le charisme missionnaire de saint Eugène). Et revenons à la Première Église des Actes des Apôtres : tous ceux qui devenaient chrétiens
devenaient «missionnaires» ; tous recevaient l’Esprit de la Pentecôte, l’Esprit prophétique, pour témoigner.
Être chrétien, c’est être témoin.
[15] En lisant ce passage de Jean-Paul II, on pense à l’expression de notre tradition oblate, reprise dans
l’article 5 de nos
Constitutions et Règles :
«les pauvres aux multiples visages». Ils sont présentés comme «ceux dont la condition réclame à grands cris une espérance et un salut que seul le Christ peut apporter en plénitude.»
Témoins de l’Espérance :
voilà bien le mandat reçu de notre dernier Chapitre général !
[16] On pourrait élargir à… la pédagogie de Dieu dans toute la révélation
biblique. Je pense que, souvent, les individus, même aujourd’hui, suivent en gros, inconsciemment, les étapes de la découverte de Dieu dans le peuple élu. Ils passent par «le Dieu de l’Ancien Testament» avant
d’arriver, après souvent un long engagement de foi, au «Dieu de Jésus» (= Dieu d’Amour).
[17] Le pasteur Billy Graham a été l’un des initiateurs
de cette annonce kérygmatique dans les grands rassemblements et les médias. Son approche est plus équilibrée que beaucoup des «vedettes» qui l’ont suivi.
[18] Notre
Fondateur a souvent renvoyé à ces résumés de la vie des premiers chrétiens comme modèles de notre vie oblate missionnaire.
[19] Rappelons l’enquête
en France rapportée plus haut à la note 3 : 79% des dits
«catholiques» identifient Dieu à une «force, énergie ou esprit». L’influence du Nouvel Âge est profonde, chez les catholiques eux-mêmes.
[20] Une
enquête auprès des jeunes au Québec (Canada) avait révélé que sept jeunes sur dix disent prier de temps en temps. Voir
Proposer aujourd’hui la foi aux jeunes, Assemblée des Évêques du Québec,
2000, p. 28.
[21] Un
éminent intellectuel français, Jean d’Ormesson, qui se déclare agnostique, se confie : «J’ai une soif de Dieu, un désir fou de Dieu. J’ai du mal à
croire et pourtant je crois qu’il y a quelque chose d’autre. En cela, la figure du Christ me fascine. L’incarnation, c’est Dieu qui se fait homme : il y est obligé pour se faire connaître, et par
voie de réciprocité, s’il se fait homme, l’homme se fait Dieu ! C’est en cela que résident la force et la beauté de la religion chrétienne.» (
Le Monde des Religions, janvier-février 2007,
p. 81).
[22] Le discours d’Athènes peut être étudié sous un autre angle. On peut le voir comme un des modèles du dialogue interreligieux.
[23] L’Évangile
de Jean présente plutôt une christologie appelée «descendante» (= de Dieu à
l’homme) : le Verbe s’est fait chair (
Jn 1). La christologie des
Évangiles synoptiques est qualifiée de «ascendante» : en l’homme Jésus on découvre progressivement la présence de Dieu, la Personne de Dieu.
[24] «Il
en institua Douze pour
être avec lui et pour les envoyer prêcher» (
Mc 3,14). La mission prend sens si elle est précédée d’un «être avec».
[25] Mc 1,27-30 ;
Mt 16,13-20 ;
Lc 9,18-21.
[26] Citation
provenant de
Sedos Magazine, 1999, vol. 31, no 8-9, p. 99.
[27] L’humanisme intégral : c’était déjà le titre que le grand
philosophe chrétien Jacques Maritain avait donné à son ouvrage, publié il y a 70 ans et devenu un classique.
[28] Au cours des dernières années
le Dalaï Lama a publié deux ouvrages en anglais sur
The Way to Happiness, qui ont été des bestsellers. En France, philosophes et psychologues publient à qui mieux mieux sur le sujet.
[29] J’ai été
invité à présenter les béatitudes à des groupes de jeunes. Ils sont fascinés par ces béatitudes, surtout si on les met en rapport avec la vie de Jésus. Celui-ci a vécu les béatitudes qu’il enseignait.
[30] L’évangélisation
a donc comme visée : accueillir Dieu, le Dieu-Amour (= le théologal) et nous aimer les uns les autres (= le moral). Voilà ce que signifie «devenir pleinement humain».
[31] Le
récit a son parallèle dans les Actes des Apôtres : Philippe
« évangélise » à la manière de Jésus : d’abord en rejoignant l’Éthiopien sur la route de sa vie, etc… Lire
Ac 8,26-39.
[32] La
pédagogie de la question, c’est une manière courante de faire de Jésus, tout au long de l’Évangile. En fait, les paraboles sont des formes de questions.
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