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Réflexion sur la mission d’aujourd’hui en Amérique latine
Commission de la mission de la CIAL Buenos Aires 2007 Réflexions à la suite des événements dramatiques de Cochabamba Gregorio Iriarte, o.m.i. Réflexion sur la mission d’aujourd’hui en Amérique latineCommission de la mission de la CIAL
Buenos Aires 2007 IntroductionLa commission de la mission est née d’une proposition de l’assemblée de la Conférence interprovinciale d’Amérique latine, qui a eu lieu à Carthagène en 2006, dans le but de favoriser la réflexion, de susciter des remises en question et de faire des suggestions sur le travail missionnaire des Oblats en Amérique latine et dans les Caraïbes. Notre travail n’est pas uniquement de collaborer avec les Provinciaux, mais, bien entendu, d’être au service de tous les Oblats du continent. Nous sommes un groupe d’experts, dont la majorité exerce un travail pastoral dans divers pays. Nous voulons humblement partager avec vous quelques réflexions sur notre mission actuelle. Notre désir est d’encourager le dialogue et, pourquoi pas, la discussion sur notre travail missionnaire dans la Région. Nous aurons recours à la méthode du voir-juger-agir, en suivant la tradition, si chère à notre continent, de réfléchir en prenant comme point de départ la réalité. Ce qui nous pousse à utiliser cette méthode, c’est l’expérience même du passionné de Jésus Christ qu’est saint Eugène, lui qui, dans son action missionnaire, s’est toujours laissé interpeller par la réalité. Nous prendrons essentiellement pour cadre la lettre récente de notre Supérieur général et le document préparatoire de l’assemblée de la CELAM qui aura lieu très prochainement Nous nous permettons d’ajouter du matériel d’appoint qu’on pourra utiliser dans les communautés. Devant la grandeur et la diversité d’un continent tel que le nôtre, il est nécessaire, pour VOIR et JUGER, de procéder à une analyse plus concrète de la situation de chaque pays et de chaque communauté. Nous avons joint deux documents pouvant aider à accomplir ce travail. Pour ces étapes, notre commission ne donne que des lignes générales. Voir1. La pauvretéLa première chose qui frappe et qui saute aux yeux de toute personne arrivant dans notre région de l’Amérique latine, c’est la pauvreté. Pauvreté inhumaine, généralisée et en progression continue. Mais, ce qui surprend le plus, c’est de voir que cette pauvreté naît et se reproduit à côté de la richesse, et qu’elle est la raison d’être de cette même richesse. Il y a pauvreté parce qu’il y a richesse. Ainsi, le problème n’est-il pas la pauvreté en elle-même, mais le manque de répartition des ressources, l’injustice. Il existe un transfert constant des biens de tous vers les riches et notre continent est celui où le manque d’équité et de répartition des biens est le plus grand. Cela a des conséquences néfastes : émigration, manque d’emploi, violence, mort... La différence entre les classes pauvre et riche augmente sans cesse. L’argent ne fait que générer plus d’argent, pas de travail ni de production. Ce qui prime, c’est une vision absolument économique de la personne; il y a une dévalorisation constante de l’être humain, par conséquent antichrétienne. En 1998, la pauvreté touchait 200 millions de Latino-américains. Actuellement, 224 millions de personnes sont considérées comme pauvres sur une population totale de 530 millions. Les politiques financières en vigueur ont créé une certaine croissance économique dans certains de nos pays et pourtant, dans tous ces pays, les ressources se sont peu à peu concentrées dans quelques mains, en vertu du modèle suivi de la mondialisation néo-libérale. 2. La mondialisationLa mondialisation économique prend des proportions inimaginables et profondément inhumaines. Elle répond, avant tout, à une nouvelle étape du capitalisme. Le capital s’est internationalisé. Ses caractéristiques les plus négatives ont pour fondement la spéculation, la volatilité et la possibilité de franchir les frontières nationales en ignorant la souveraineté des états et en imposant, verticalement, ses conditions et ses intérêts purement économiques et lucratifs. Le capital mondialisé se développe grâce à la spéculation, souvent dans le marché clandestin, sans générer ou créer des sources authentiques de travail. Le chômage est un de ses effets les plus voraces. 3. La situation politique et éthiqueLe système libéral de représentation démocratique en vigueur dans tous nos pays est en crise et, à l’intérieur, tout le système des partis politiques. Dans la région, la démocratie a fini par être une démocratie des gens comblés. Le taux de corruption dans l’administration a atteint des limites insoupçonnées. Nous assistons à une perte totale de crédibilité de l’opinion publique latino-américaine à l’égard des partis et de la classe politique en général. Ce qui est le plus grave, c’est que la vie politique s’est écartée des valeurs éthiques. Un pragmatisme politique généralisé et mal compris entraîne les partis et beaucoup d’hommes politiques à faire abstraction de toutes normes morales. On a perdu tout sens éthique en politique nationale comme internationale. Le défi est de savoir comment passer d’une démocratie officielle à une démocratie participative, comment rétablir les droits et l’idée concrète de citoyenneté, comment faire prendre conscience, sans tomber dans le paternalisme, que «ce sont eux les protagonistes». 4. La «glocalisation» et les espoirs des plus pauvresDevant le phénomène de la mondialisation qui semble vouloir tout absorber et tout dominer, surgit, en contrepartie, un mouvement qui en est encore à ses débuts, mais dont les dimensions sont mondiales et qui porte le nom de «glocalisation» [Concept alliant les tendances mondiales aux réalités locales]. Il s’agit d’un néologisme qui réunit deux mots : global [pour mondial] et local, dans le but de préciser un phénomène social nouveau qui se manifeste partout, bien qu’avec une intensité et des caractéristiques un peu différentes. Dans cette nouvelle expérience de solidarité, ce sont les personnes qui agissent. Ce qui est local se fait chaque fois plus présent dans l’ensemble de la région avec une grande diversité d’expressions. Le local, la base, la société civile... se constituent en pouvoir, pendant que se renforcent l’idée et la conviction qu’un autre monde est possible. On voit alors apparaître dans la société de nouveaux intervenants : la femme, les sans-terre, les groupes autochtones, les assemblées populaires, les comités de défense du consommateur, les micro-entreprises, le microcrédit, etc. Une voix nouvelle, une parole nouvelle, une attitude nouvelle s’élèvent. Ce qui est local, ce qui lui appartient prend de la valeur…, ce qui est sien, le produit naturel, l’artisanat acquiert de l’importance. Avec cette attitude, se sont remis à croître, sur ce continent, la solidarité et les mouvements sociaux nés chez les plus pauvres. Il y a des signes d’espoir qui indiquent que les groupes sociaux les plus défavorisés acquièrent plus de présence et d’importance dans nos sociétés. La même crise de la démocratie donne lieu à la création de nouvelles formes de participation de la société et des pauvres. 5. Le monde de la religiositéL’identité chrétienne est un des éléments les plus importants dans la cohésion de notre région, bien que cette identité ne puisse plus être considérée comme synonyme d’identité catholique : la présence d’autres confessions religieuses rend chaque fois plus urgent l’engagement œcuménique. À cet égard, une des plus grandes difficultés est l’agressivité et le prosélytisme d’un grand nombre de groupes religieux. Cependant, une caractéristique particulière du continent demeure la présence, et même la croissance, de la religiosité populaire en contraste avec l’esprit sécularisant de notre époque. La dévotion à la Vierge, les pèlerinages dans les sanctuaires, l’amour des sacrements et les autres expressions de cette religiosité sont d’excellentes occasions d’une évangélisation adaptée aux cultures autochtones et afro-américaines. 6. Les Oblats en Amérique latineLa majorité des Oblats travaillent en dans des paroisses urbaines ou rurales, qui sont, pour la plupart, des lieux de mission couvrant des territoires très isolés ou étendus, ou encore comprenant des communautés autochtones. Il existe une grande diversité d’œuvres : collèges, centres d’éducation, de santé ou de promotion sociale, formation des laïcs, pastorale des jeunes, pastorale en milieu carcéral, médias de communication, missions populaires, etc. Un certain nombre d’entre elles sont le fruit d’initiatives personnelles plus que du discernement nécessaire auquel nous invite notre charisme. Il y a, par conséquent, un danger d’individualisme dans la dimension pastorale et économique de la vie oblate. On perçoit un vieillissement dans quelques provinces de la région, de même qu’un certain affaiblissement dans l’esprit missionnaire. D’un côté positif, il faut reconnaître qu’il y a de plus en plus de visages latino-américains chez les Oblats. Traditionnellement, la tendance a favorisé l’internationalité et l’échange des membres du personnel entre les provinces. Mais il reste encore du chemin à parcourir pour en arriver à une intégration et une collaboration plus grandes dans la région. Voir : Questionnaire pour nourrir le dialogue1. Quelles sont les autres réalités politiques, sociales, économiques et religieuses présentes dans nos pays? Dans notre région? 2. Quels progrès voyons-nous dans les missions de nos provinces? Et en Amérique latine? 3. Comment vivons-nous notre charisme oblat dans la réalité présente? Juger ‑ DiscernerPour pouvoir juger de notre réalité, nous devons tenir compte des causes qui la provoquent. Des questions telles que: Pourquoi la situation est-elle ainsi? Qu’y trouve-t-on de bien et de mal? Pourquoi ne change-t-elle pas? Qu’y a-t-il de positif et de négatif dans notre présence? Nous n’entendons pas, dans cette réflexion, apporter de réponse; nous croyons que cette tâche revient à chaque province et à chaque communauté. Il ne faut cependant pas oublier que ces causes sont un ensemble de facteurs historiques, culturels, religieux, sociaux, familiaux, raciaux, politiques, économiques, etc. qui sont reliés entre eux et qui influent les uns sur les autres; ils interviennent dans la réalité et, par là, sur la mission. Ce serait le sujet d’un dialogue enrichissant dans nos communautés et d’un grand secours dans le choix des options missionnaires. Gratifiés du même charisme que saint Eugène, nous ne pouvons pas nous croiser les bras devant la réalité qui frappe nos gens. Comme notre Fondateur, nous nous demandons : «Que doivent faire, à leur tour, les hommes qui veulent marcher sur les traces de Jésus Christ... ? Passionné du Christ, Eugène a vu le monde avec les yeux du Crucifié, répondant avec toute la fougue de son cœur rempli d’amour: « Ils doivent [...] renoncer entièrement à eux-mêmes [...] vivre dans un état habituel d’abnégation [...] prêts à sacrifier tous leurs biens, leurs talents, leur repos, leur personne et leur vie pour l’amour de Jésus Christ [...], avoir uniquement en vue la gloire de Dieu, le bien de l’Église, l’édification et le salut des âmes [...] et combattre jusqu’à extinction [...] » (Préface). Comment connaissons-nous la réalité? La connaissons-nous vraiment? Recherchons-nous les causes de la pauvreté et de l’injustice? Rendons-nous les pauvres conscients de leur dignité et de leurs capacités? Leur attribuons-nous de l’espace et le rôle de protagonistes dans notre vie missionnaire? Eugène et sa compassion. Que dirait Eugène de Mazenod devant la pauvreté d’aujourd’hui, devant les nouvelles classes sociales? De toute évidence, il nous renverrait à cette parole qu’il a méditée à plusieurs reprises: «Je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert» (Lc 22, 27). Paraphrasant la fameuse instruction du carême 1813 à La Madeleine, les Oblats, fils d’Eugène de Mazenod aujourd’hui, pourraient s’écrier : «Enfants de la rue, qu’êtes-vous selon le monde? ...les sans-terre, qu’êtes-vous selon le monde? Autochtones, qu’êtes-vous selon le monde? Marginalisés et exploités, immigrants et chômeurs, qu’êtes-vous selon le monde?» Avec plus de force que jamais, nous devrions répondre à l’unisson avec Eugène de Mazenod: « Mes frères, mes chers frères, mes respectables frères...» Pour nous, la relation aux pauvres est constitutive de notre foi. Les pauvres nous évangélisent. Tout cela a des conséquences dans notre vie. Nous ne pouvons juger de la réalité avec les yeux du Christ crucifié, avec le regard du Fondateur, sans vivre simplement, ce qui impliquerait, dans l’aujourd’hui de la mission et de notre être religieux, que nous abandonnions le modèle de vie que reprend et impose une culture pragmatique, consommatrice et individualiste dominante. C’est se faire pauvre pour lutter contre la pauvreté. L’annonce du Royaume se fait à partir de la pauvreté et n’oublions pas que le Royaume est au cœur de la mission de Jésus. N’y a-t-il pas d’alternative viable au modèle économique que nous connaissons? Absorbés que nous sommes, parfois, par le monde de la cybernétique, les ordinateurs personnels, les téléphones cellulaires, l’automobile individuelle, les cartes de crédit, les grandes maisons et les grandes propriétés, comme les maisons de formation, les écoles pour les riches, nous vivons en contradiction évidente avec ce que nous prêchons souvent sur les maux qu’engendre cette société de consommation. Ne justifions-nous pas n’importe quel ministère placé sous la protection d’un évêque, surtout dans des mouvements qui n’ont rien à voir avec la mission vers les pauvres et à partir d’eux. Ce n’est qu’en ayant, au point de départ, conscience de notre être trinitaire, de l’origine trinitaire de l’homme et du monde, que notre agir missionnaire sera une mort à nous-mêmes pour nous retrouver et affronter ainsi le monde individualiste. Peut-être devons-nous nous vider de nous-mêmes pour repenser la mission. Devant la révélation du Christ et la grande nouvelle est que Dieu est communauté, et devant l’insistance d’Eugène sur la vie communautaire, une réflexion s’impose: le Dieu communion ne peut être à la fois un et trois sans une kénose réciproque, sans un dépouillement mutuel de soi. Nous sommes invités à remplir une tâche à laquelle nous ne pouvons pas renoncer, celle d’être le reflet de la Trinité dans nos propres communautés et dans celles que nous desservons. Ce n’est qu’ainsi que nous serons de véritables disciples du missionnaire Jésus Christ. Juger et discerner : Questionnaire pour nourrir le dialogue1. Quelles sont les causes de la situation qui influe directement sur ton engagement missionnaire? 2. Comment vois-tu la mission oblate à travers les yeux du Christ crucifié? 3. Quelles valeurs privilégies-tu en fonction des pauvres et de la gestation du Royaume dans nos missions? AgirÀ quoi les Oblats d’Amérique latine sont-ils appelés? A. Être positivement avec les pauvres pour les accompagner et être des témoins de Dieu par un style de vie simple. ‑ Nous sommes appelés à partager avec les pauvres ce que nous sommes et ce que nous possédons. ‑ Nous sommes obligés de diminuer nos dépenses de tous ordres. Cela nous aidera à nous identifier aux pauvres et à respecter leur dignité. ‑ Nous soutenons les nouveaux intervenants dans la société : les femmes, les sans-terre, les autochtones. Avec les pauvres contre la pauvreté. B. Retrouver le prophétisme de la vie religieuse qui implique que nous prenions position contre la surconsommation qui rend les pauvres plus pauvres, contre l’aliénation du système. ‑ Être témoins du Royaume de Dieu qui nous est proposé, dans la solidarité avec les abandonnés, dans l’inculturation de l’Évangile, dans un dialogue ouvert avec les cultures locales et dans l’écologie. ‑ Mourir à nous-mêmes pour donner vie au peuple de Dieu. ‑ Devant l’individualisme qu’engendre le système et qui nuit même à la pastorale (les francs-tireurs), retrouver la vigueur missionnaire de la communauté oblate. Comprise comme un projet de vie, la communauté construit la personne et le personnel fait la communauté. ‑ Retrouver notre histoire oblate et, à partir de là, élaborer les orientations du travail missionnaire. C. Nous sommes appelés à être des missionnaires de la miséricorde. Mettre l’emphase sur le service inconditionnel, la valorisation des autres comme individus et comme groupes. Agir : Questionnaire pour nourrir le dialogue1. Dans ton milieu pastoral, as-tu des amis pauvres? 2. La communauté est le point de départ de la mission. Est-ce que ta communauté reflète le renouveau de la mission oblate? Est-elle un lieu de discernement, de réflexion et d’évaluation sur la mission? 3. Dans quelle mesure ton travail missionnaire change-t-il la situation des pauvres avec lesquels tu travailles? 4. À la suite de cette réflexion, comment évalues-tu les œuvres de ta province? Crois-tu qu’elles sont fidèles à notre charisme? Quelles œuvres devrait-on entreprendre ou abandonner? Réflexions à la suite des événements dramatiques de CochabambaGregorio Iriarte, o.m.i.
Le 11 janvier 2007, au moins deux personnes sont mortes et plus de cent ont été blessées à Cochabamba, Bolivie, lors d’affrontements entre des groupes appuyant le parti au pouvoir, le MAS et demandant la démission du Préfet de Cochabamba, et des groupes soutenant le Préfet dans ses demandes d’autonomie régionale. Les protestations, qui avaient débuté le 8 janvier, avaient déjà fait plus de vingt blessés, y compris des journalistes qui couvraient l’événement. Le père Gregorio Iriarte présente quelques réflexions personnelles sur ces événements. Nous pouvons analyser, juger et évaluer la pauvreté et les pauvres sous des angles distincts et à partir de critères différents. Nous pouvons le faire sous l’aspect sociologique, politique, anthropologique, culturel ou religieux. Les événements qu’a vécus la ville de Cochabamba durant douze longues journées, au milieu du mois de janvier dernier, ont eu un impact très douloureux. Je voudrais exprimer ma pensée sur le sujet, non tellement sur les faits désolants et honteux eux-mêmes, mais sur les attitudes et les critères d’interprétation de ces mêmes faits. Reconnaître le pauvre comme un être humain avec tous ses droits Notre évaluation des pauvres, qu’il s’agisse d’autochtones, de planteurs de coca, de paysans ou d’habitants des banlieues, doit partir de l’aspect anthropologique, avant de passer aux considérations politiques, économiques, sociales ou culturelles. Le pauvre doit donc, en premier lieu, être accepté et reconnu comme une personne, avec tous ses droits et ses devoirs. La pauvreté, lorsqu’elle est privation importante de biens, est quelque chose de négatif; mais plutôt que de nous préoccuper de lutter pour que le pauvre cesse d’être pauvre, nous devrions mettre tous nos efforts à faire en sorte que le pauvre récupère toute sa dignité de personne avec tous ses droits. L’idéal de constituer un peuple où il n’y aurait pas de pauvres et de venir à bout de la pauvreté dans le monde est une utopie qui va bien plus loin que ce que nous pouvons et devons faire. Pour exprimer leur engagement et leur option en faveur des pauvres, la majorité des protagonistes partent de la réalité sociologique du pauvre, lui donnant un caractère nettement politique : organisation, mobilisation, engagement politique comme militant, acception des consignes, soumission aux dirigeants, etc. Lorsque nous parlons de perspective anthropologique, nous considérons d’abord l’aspect éducatif qui va au-delà des simples connaissances académiques : formation aux valeurs de la démocratie, conscience citoyenne, développement de l’autonomie personnelle et sociale, identité culturelle, etc. L’idée la plus négative que peut avoir un protagoniste ou un dirigeant politique est celle de penser que le pauvre et le paysan sont des incapables. C’est absolutiser l’impuissance et l’ignorance. Cela conduit les personnes, comme les institutions qui assument le rôle de promouvoir leur cause, à tomber facilement dans des pratiques d’assistance et de paternalisme. En politique, cette promotion erronée finit par prendre un caractère de dirigisme, de faux leadership, de caciquisme (ingérence abusive), de prébendalisme, d’appartenance obligatoire à l’organisation, sans aucun respect des choix personnels. L’autoritarisme des dirigeants s’exerce alors souvent sous la forme de pressions à base de châtiments ou d’amendes, sans aucun respect pour les façons différentes de penser. Les pauvres comme agents de leur propre développementLe dirigisme et la manipulation des organisations débouchent toujours sur un processus politique et humain de récession. Le fait de n’être pas considérés comme les auteurs de leur propre développement les éloigne d’un véritable projet libérateur. C’est à partir des pauvres et avec eux, perçus comme agents de leurs propres changements sociaux et politiques que doit agir toute personne ou institution qui entend travailler en région rurale. Autrement, ils perdront lamentablement la conscience de leur pouvoir et, lorsqu’un faux protagoniste ou un mauvais dirigeant politique enlève au peuple la conscience de son pouvoir, il lui enlève, en réalité, ce pouvoir. Le véritable développement s’accomplit dans les personnes, non dans les choses, quelque nécessaires et importantes qu’elles soient, comme les routes, les écoles, les services de santé, etc. Le développement authentique est toujours endogène. On intervertit facilement les termes et les personnes sont manipulées comme si elles étaient des objets et les objets, comme s’ils étaient l’expression juste du développement. Cette interprétation fausse engendre souvent une plus grande dépendance. Les lois, tout comme les projets et les organisations, doivent être au service des personnes et non le contraire. Le pauvre a perdu le sentiment de sa propre dignité. C’est le plus grand et le plus dangereux vol dont il a été victime tout au long de l’histoire. Tant que les pauvres ne redeviendront pas totalement les protagonistes, comme personnes et comme organisation, ils formeront une masse dépendante, soumise et manipulée sans véritable rôle socio-politique. Cette vision anthropologique du pauvre doit être renforcée et éclairée par une conception religieuse authentique fondée sur le fait que nous sommes tous, à titre égal, des enfants du même Père, qui est Dieu, que nous avons tous été créés «à son image et à sa ressemblance», et que le Christ est venu nous sauver tous, sans exception et sans distinction. D’autre part, les pauvres, les marginaux et les exclus de la société ont été et demeurent les privilégiés du Royaume et l’objet de ses préférences. Nous voyons presque toujours le pauvre du point de vue matériel. Le manque de biens et de ressources essentielles à une vie digne est une chose qui doit être résolue de toute urgence. Mais elle ne doit pas signifier la perte d’identité, ni le discrédit des valeurs ancestrales. Un projet socio-politique qui supprime les classes est un faux projet de promotion. Une personne ou un peuple qui aurait perdu sa propre identité ne pourra pas parvenir à être l’agent de son propre développement. On a volé au pauvre sa dignité et son identité. Il y en a qui pensent que la suppression des classes est un processus normal. Bien au contraire, nous croyons que ce processus est toujours suscité. Je fais appel, pour le prouver, à une expérience personnelle : Je suis arrivé dans le district minier de Catavi en 1964. En quelques mois, je me suis retrouvé à la tête de la Radio Pio XII, dans la mine de Siglo XX. En plus des problèmes, les luttes syndicales pour une plus grande justice sociale et les affrontements avec les gouvernements en place, quelque chose a fortement attiré mon attention : les mineurs avaient une conception claire de leur propre dignité, ils avaient conscience de leur classe. Malgré le nombre de difficultés et de problèmes, de luttes et de persécutions, rien ne réussissait à leur faire perdre l’idée de leur propre dignité comme personnes et comme classe sociale. Pour que l’espérance des pauvres ne soit pas déçue!Aujourd’hui, nous connaissons une situation nouvelle très importante : les autochtones, les paysans et les pauvres, en général, ont repris espoir. Ils croient au changement et le désirent, un changement profond et radical, auquel parviendra le gouvernement actuel d’Evo Morales. Espérons qu’il en sera ainsi. Néanmoins, les grands changements ne se donnent pas. Il faut déterminer comment procéder politiquement pour que ce changement devienne une réalité authentique. Le changement ne se fera pas seulement avec des mobilisations populaires, avec des confrontations, avec des consignes revanchardes ou avec des centralisations exclusives. Le peuple doit retrouver la pleine confiance en lui-même en reconnaissant la réalité et les droits des «autres». D’autre part, toute organisation ou mobilisation populaire doit s’accompagner d’une véritable prise de conscience qui implique l’appropriation, de la part des secteurs populaires, de tous les droits et devoirs qui leur appartiennent comme personnes et comme groupes socioculturels. Si on ne commence pas par là, tout ce qui pourra se faire par la suite ne constituera pas un changement en profondeur, c’est-à-dire qu’on ne parviendra pas à une véritable transformation. Ce sera une nouvelle version de ce que le pays a déjà connu avec les anciennes Milices paysannes ou le Pacte militaro-paysan, où le paysan a fait l’objet d’une instrumentalisation totale en fonction d’intérêts étrangers. Il ne devrait jamais accepter d’être mobilisé sans connaissance des faits et sans en être convaincu. De la confrontation à la complémentaritéIl faut que le pays progresse à partir de sa diversité jusqu’à une véritable complémentarité. Comme dans toutes les instances de la vie, une nationalité authentique se construit sur la pleine reconnaissance de la diversité, en ne voyant pas dans l’autre un adversaire ou un ennemi. La grande diversité géographique, linguistique, sociale, culturelle qui caractérise la Bolivie est une de ses plus grandes richesses et elle doit la défendre et la promouvoir comme telle. Il faut rechercher une harmonie entre la ville et la campagne, entre la culture rurale et la culture urbaine, entre les valeurs de la civilisation moderne et les valeurs ancestrales de nos peuples. Il n’est pas question de stimuler les ressentiments, mais d’établir les normes de justice et d’équité qui ont toujours été refusées aux grandes majorités de la nation. Le projet de changement que met de l’avant le Gouvernement doit dépasser le centralisme exclusif qu’a connu le pays depuis ses origines. Ce projet de changement trouvera une de ses assises les plus fondamentales dans un régime d’autonomie départementale et municipale. Il doit prendre la forme d’un grand projet de décentralisation, mais n’aller, en aucune façon, à l’encontre de l’unité du pays. On doit atteindre la plus grande unité dans la plus grande diversité. L’unité véritable naît de la complémentarité des contraires. La culture aymara et quechua a toujours entretenu un sentiment de respect pour les «autres» et la solidarité avec tous. Les valeurs communautaires ont été comme l’âme de ces cultures. On doit rechercher l’équilibre et non la seule confrontation, l’intégration et non la domination, la solidarité et non l’individualisme, l’aide mutuelle et non l’exploitation des autres. Gandhi disait: «Je veux que les cultures des autres peuples circulent librement dans ma maison, mais je refuse d’être dominé par aucune d’entre elles.» Rêvons et battons-nous pour que nous soyons tous, peuples, régions et personnes, des bâtisseurs de fraternité et de solidarité. (Nosotros OMI, mars 2007.) DOCUMENTATION OMI est une publication non
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