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N·240 -- mai 2001
DOCUMENTATION OMI
N·240 -- mai 2001
La Spiritualité du dialogue
Mgr. Marcello Zago
* Précisiondes termes
*Spiritualitéchrétienne spécifique pour le dialogue
*Spiritualitécommune du dialogue
*Attitudes pour une spiritualité chrétiennedu dialogue
*Spiritualitéspécifique et dialogue
*Conclusion

[Ce texte est une conférenceque Mgr. Marcello Zago donnait en 1998 à l'occasion de l'Assembléeplénière du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.]

Le dialogue est la grandenouveauté du Concile Vatican II ; il nous aide à comprendreet à réaliser la mission dans le monde contemporain. Lespotentialités de cette vision conciliaire n’ont pas encoreété pleinement exploitéesprobablement parce quela spiritualité qui est sous-jacente n’a pas encore étésuffisamment développée. Le présent documentdestinéà la préparation de l’Assemblée Plénièredu Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux veut réfléchirsur cette question. Il comporte cinq parties ; une première préciseles termes utilisés et rappelle ensuite deux aspects générauxqui soutiennent le dialogue : une spiritualité communeinhérenteà la nature humaine et les spiritualités spécifiquesaux religions des personnes avec lesquelles on entre en dialogue. Lesdeux parties principalesla IVème et la Vèmeapprofondissentla spiritualité chrétienne qui fonde le dialogue.

1. Précisiondes termes

La spiritualitéet le dialogue sont des réalités qu’il faut préciserparce que ces deux termes jouissent aujourd’hui d'une grande popularitéet sont utilisés dans tous les sens et dans tous les domaines.
1.1 Le concept de dialogue

Dans le domaine ecclésialle dialogue peut être compris de deux manières. En premierlieucomme un esprit qualifiant une activitéet devenir ainsiune méthode pour la réaliser. C’est un esprit quinaît du respect des autres et du respect pour la présenceactive de Dieu en eux. Compris en ce sens il imprègne toutesles activités ecclésialescomme la présencel’évangélisationl’inculturationle témoignage. Dans sa toute premièreencyclique Paul VI considère le dialogue comme le mode de réalisertoute la mission dans le monde contemporain (1).

On peut aussi comprendrele dialogue comme une activité spécifique de la missionparce quil s’adresse aux membres des religionsnon chrétiennes. Il s’agit dans ce cas du dialogue interreligieux(2). Par ce terme on n’entend pas seulement le colloque interpersonnelmais tout rapport interreligieuxpositif et constructifavec des personneset des communautés d’autres confessions dans le but d’uneconnaissance mutuelle et d’un enrichissement réciproque(cf. DM 3). Il s’exprime dans une multitude de modalitéscomme le dialogue de viedes oeuvresdes échanges théologiquesdes expériencesetc. (cf. DM 28-35; DA 42-45). Grâceau dialogueles objectifs mêmes de la mission s’élargissent.La finalité de l’activité missionnaireen effetn’est pas seulement la proclamation de l’évangile envue de la conversion et la fondation de communautés et des églisesparticulièresmais également la promotion du Règne(cf. RM 20). Le dialogueen tant qu’activité spécifiquedevient une des formes de la missionet parfois c’est l’uniqueforme réalisable. (cf. RM 4155-57).

1.2 Le concept de spiritualité

Par spiritualitéon entend une manière intérieure d’être dela personne et de la communauté qui débouche sur une certainevision et sur des attitudes permettant d’établir des relationset d’agir d’une manière déterminée avecDieules êtres humains et le cosmos. Si on utilise les catégoriesanthropologiques on peut affirmer que ce mode d’être s’inspiredes valeurs fondamentales de la structure intérieure des personneset des communautés et qu’il en conditionne ou facilite l’action.On peut affirmer ainsi que toute réalité personnelle ousociale possède une spiritualité motrice de vision oud’action. Selon l’acception habituellele terme spiritualitéindique toujours une modalité positive enracinée intérieurementet promouvant la croissance de la personne ou du groupe. On l’attribueaux religions ou aux mouvements de nature religieuse.

On peut parler de spiritualitégénérique ou de spiritualité spécifique.La spiritualité générique est le lot de tout êtrehumain; c’est le plus petit dénominateur commun dans lequeltous peuvent se reconnaître. La spiritualité spécifiqueest propre à chaque religion ou mouvement spirituel.

Mon intention n’estpas de présenter la spiritualité génériqueou spécifique dans sa globalité comme cela a étéfait lors de la plénière du CPDI en 1995 (3)mais dem’attarder aux aspects de ces spiritualités qui facilitentparticulièrement le dialogue interreligieux. Ayant précisécette limiteil faut rappeler deux vérités importantes.Les aspects qui promeuvent le dialogue sont toujours insérésdans la totalité des spiritualités spécifiqueset en retirent leur dynamisme. En outretoute spiritualité authentiquequalifiant le dialoguecelui-ci atteint son sommet quand il perçoitet communique ce qu’il y a de plus profond dans les différentesreligionsà savoir les spiritualités qui les animent.

2.Spiritualité commune du dialogue.
2.1 Les valeurs - modes d’être

Chaque homme possèdedes valeursdes modes d’êtredes motivations aptes àpromouvoir des attitudes de dialogue avec autrui. C’est un fondementhumain commun qui pousse au dialogue. La déclaration du ConcileVatican II sur les relations de l’Église avec les religionsnon-chrétiennes s’exprime ainsi:

« Dans sa tâchede promouvoir l’unité et la charité entre les hommeset même entre les peuplesl’Église examine ici d’abordce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensembleleur destinée.Tous les peuples formenten effetune seule communauté;ils ont une seule originepuisque Dieu a fait habiter toute la racehumaine sur la face de la terre; ils ont aussi une seule fin dernièreDieudont la providenceles témoignages de bonté etles desseins de salut s’étendent à tousjusqu’àce que les élus soient réunis dans la cité sainteque la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcherontà sa lumière. Les hommes attendent des diverses religionsla réponse aux énigmes cachées de la conditionhumainequihier comme aujourd’huitroublent profondémentle cœur humain : Qu’est-ce que l’homme? Quel est le senset le but de la vie? Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce quele péché? Quels sont l’origine et le but de la souffrance?Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur? Qu’est-ce quela mortle jugement et la rétribution après la mort?Qu’est-ce enfin que le mystère dernier et ineffable quientoure notre existenced'où nous tirons notre origine et verslequel nous tendons? » (NA 1)

Deux types de motivationssont indiquées dans ce texte conciliaireune de nature ontologiquebasée sur une vision théiste et l’autre de natureexistentielle basée sur les questions fondamentales que se posetout homme et sur sa soif innée de recherche.

2.2 Fondements ontologiques

Les fondements ontologiquesindiqués dans Nostra Aetate sont éclairéspar la Parole de Dieu et donc par la vision de Dieu créateurprovidence et fin ultimeque la majorité des religions acceptent.Certesla vision théiste d’un Dieu uniquequi est àl’origine de tout homme et en est la fin ultimerenforce les liensentre les êtres humains et favorise des attitudes de dialogueà condition de ne pas considérer Dieu comme sa propriétéexclusive. Dans la mesure où l’expérience de Dieuest profonde chez les acteurs du dialoguele dialogue lui-mêmeet le rapprochement entre les différentes traditions religieusesdeviennent plus bénéfiques.

Les motivations ontologiquesbasées sur une vision théiste ne sont pas partagéespar tous. Il existe des mouvement religieux qui ne se basent pas surla foi dans un Dieu personnel. Le bouddhisme (4) et certains mouvementsreligieux ou humanistescomme le New Age et la Scientologiene mettentpas l’accent sur un Dieu personnel. Ils admettent cependant unemême nature humaine qui permet une même communautéet revendiquenteux aussiune spiritualité et une morale pouvantfavoriser le dialogue.

Pour les mouvements religieuxthéistes ou nonla personne est un être relationnel quiprogresse vers la maturité grâce aux échanges. Lapersonne s’insère dans un tout et dès lorsla recherchede l’harmonie est fondamentale. Le fondement d’une spiritualitéuniverselle pour le dialogue peut donc avoir les deux pôles suivants: l’être humain et la recherche de l’harmonie entreles êtres. II peut y avoir différents accents selon lescultures et les religions. Cette double sensibilité constitueune attitude dominante dans la religiosité et les cultures desdifférents peuples d’Asie. La personne et l’harmonieglobale sont des valeurs ouvertes qui trouvent uneprofondeur dans lesreligions théistes et une plénitude dans le christianisme.C’est pour cela que l’on propose l’harmonie comme lacatégorie qualifiant d'une théologie asiatique (5).Il faut par conséquent développer les exigences anthropologiquespour que le dialogue devienne une réalité concrèteacceptée et promue par tous. Et c’est ainsi que tous lesmouvements humains peuvent participer au dialogue.

2.3 Fondements existentiels

L’argument existentielde la problématique humaine est plus universellement accepté.Il ne s’agit pas uniquement de questions théoriquesmaisd’une recherche humaine fondamentale que l’on retrouve nonseulement chez les croyantsmais chez tous les hommes (cf. GS 1018).Elle devient dès lors une ouverture aux autressource et objetde dialoguerecherche de spiritualité (6). En s’inspirantde la Constitution sur l’Église et le mondel’encycliquemissionnaire affirme : « Dans tous les casl’Églisesait que l’homme sans cesse sollicité par l’Espritde Dieune sera jamais tout à fait indifférent au problèmereligieux et qu’il voudra toujours connaîtrene serait-ceque confusémentla signification de sa viede ses activitéset de sa mort. L’Esprit est donc à l’origine mêmede l’interrogation existentielle et religieuse de l’hommequi ne naît pas seulement de conditions contingentes mais ausside la structure même de son être » (RM 28).

3.Spiritualité spécifique et dialogue

Dans toute religion ilexiste des aspects et des valeurs spirituelles propices à favoriserdes attitudes et des initiatives de respectde dialogue et de coopérationcomme il peut exister aussi des éléments qui s’yopposent. Il est donc important de connaître et de soutenir toutce qui est apte à promouvoir le dialogue chez l’autreet en soi.

On peut envisager sousun double point de vue les aspects de la spiritualité spécifiquedes différentes religions qui favorisent le dialogue:

- Celui des membres d’unereligion qui y puisent le dynamismeles motivations et les pistes pouraccéder au dialogue interreligieux. Ceux-cicependantpeuventen être détournés.

- Celui des chrétiensqui trouvent dans ces aspects de la religion des autres des motivationset des pistes les portant au dialogue. En général on peutaffirmer que les chrétiens sont poussés au dialogue avecles autres croyants pour les comprendrepour contribuer àun enrichissement communpour trouver des moyens d’inculturerla présence ecclésiale (7).

Le dialogue dans ses différentesformes est principalement bilatéralc’est-à-direentre deux personnes ou deux groupes. Il est donc utile de prendre commepoint de départ les dimensions spirituelles avec lesquelles lesdeux parties ont des affinités. Le présent document n’ébaucheque quelques suggestions.

Le dialogue avec les adeptesdes religions traditionnelles peut naître du désir de pénétrerl’intégration vitale provenant de la religionla recherched’harmonie entre les vivants et les mortsentre les humains etle cosmosl’accord social par la paroleles valeurs de la famillede la communautéde la vie.

Le dialogue avec les adeptesde l’hindouismequi reconnaît différents itinérairespour aller vers Dieu et qui respecte ceux qui les suiventtrouve beaucoupd’éléments encourageants chez le chrétien: découvrir le sens du sacré et du divinla prioritéde l’expérience et du témoignagela découvertedu vrai moi qui est intérieurles vertus de l’équanimitéenvers tous et tout et de l’ahimsa ou de l’amour universel.

Dans le dialogue avecle bouddhismele chrétien peut être poussé parune recherche de libération finale dans un Absolu apophatiqueappelé le Videcomme d’ailleurs par le développementde l’intériorité grâce à de multiplesformes de méditation. Dans la perspective bouddhisteles attitudesintérieures sont plus importantes que les actes extérieurs;le point de départ et d’arrivée est la perfectionintérieure qui détermine le comportement extérieur.L’éthique et l’ascèseet en particulier l’altruismepeuvent devenir des domaines de collaboration et de comparaison.

L’ancrage du dialogueavec le confucianisme réside dans l’importance accordéeaux différentes relations interpersonnelles et à lacohésion sociale.

Dans le dialogue avecl’islamle chrétien peut être attiré par lafoi en un même Dieu créateur et juge de touspar la mêmerevendication universaliste quant à la révélationreçue et le salut transmispar la cohérence pratique.L’appartenance à la communauté islamique (l’Umma)crée des liens spéciaux. Les membres des religions d’originejudéo-chrétienne sont tenus en considération alorsque les païens polythéistes ou les athées semblentperdre tout droit au respect.

4.Spiritualité chrétienne spécifique pour le dialogue
Dans la spiritualitéchrétiennele dialogue jaillit de ce qui lui est plus essentiel:la participation à la vie trinitairel’insertion dans leChrist et l’appartenance ecclésiale. Ce n’est pas seulementune tactiqueou le respect des autres ou l’expression de la charité.Il trouve son fondement dans ce qui qualifie l’identité chrétiennemême. Il s’agit d’une spiritualité trinitaire etde communion.
4.1 La Trinité

Le Dieu en qui nous croyonsn’est pas un être transcendant isolé et incommunicable:il est Trinitéet par sa nature est relation réciproquequi se communique également à ses créatures. Lavie chrétienne n’est pas seulement une acceptation intellectuellede la nature de Dieu et conformité à sa volontémais elle est surtout une participation à la vie intimedes Trois Personnesqui est amour et relationse reversant sur sescréatures. La relation même avec Dieu par la prièredevient dialogue et la loi fondamentale qui gère les relationsavec autrui est celle de la charité. La spiritualité chrétiennetrouve sa source et ses modalités dans la Trinitétantdans son expression globale que dans l’animation des différentesactivités chrétiennes. La spiritualité du dialoguechrétien trouve donc son origineses motivations et ses modalitésdans la Trinité même.

Les rapports entre Dieuet nous se réalisent sous forme de dialogue. L’offrandedivine du salut au genre humain est toujours faite sur un mode dialogiquec’est-à-dire dans le respect de la personne et en partantd’une situation concrète. «La Révélationqui est la relation que Dieu lui-même a pris l’initiatived’instaurer avec l’humanitépeut être représentéecomme un dialogue dans lequel le Verbe de Dieu s’exprime par l’incarnationet ensuite par l’Evangile. . . L’histoire du salut raconteprécisément ce dialogue long et divers qui part de Dieuet noue avec l’homme une conversation variée et étonnante.C’est dans cette conversation du Christ avec les hommes que Dieulaisse comprendre quelque chose de lui-mêmele mystèrede sa viestrictement une dans son essencetrinitaire dans les Personnes;c’est là qu’il dit finalement comment il veut êtreconnu : il est Amour; et comment il veut être honoré denous et servi: l’amour est notre commandement suprême. Ledialogue se fait plein et confiant; l’enfant y est invitéle mystique s’y épuise» (8) Ce dialogue divin ne seréalise pas seulement dans l’histoire du salut et dans larévélation graduelle de Dieumais également dansl’intimité de chaque homme : « La conscience est lecentre le plus secret de l’hommele sanctuaire où il estseul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (cf. GS16)

4.2 Le Père et le Règne  

Le Père est l’originede la charité intratrinitaire et extratrinitaire universelle.C’est de la source de cet amour que naît le projet de Dieupour l’humanité qui est son Règne (9). Le Christnous a révélé ce plan qui se réalise enlui et par lui et dont l’Église est « le germelesigne et l’instrument » (RM 18). «Il est donc vraique la réalité commencée du Royaume peut se trouverégalement au-delà des limites de l’Églisedans l’humanité entièredans la mesure oùcelle-ci vit les valeurs évangéliques et s’ouvreà l’action de l’Esprit qui souffle oùil veut » (RM 20)... « L’Église est sacrementdu salut pour toute l’humanité et son action ne se limitepas à ceux qui acceptent son message. Elle est force dynamiquesur le chemin de l’humanité vers le Règne eschatologiqueelle est signe et promotrice des valeurs évangéliquesparmi les hommes. L’Église contribue à ce cheminde conversion au projet de Dieu par son témoignage et par sesactivitéscomme le dialoguela promotion humainel’engagementpour la justice et la paixl’éducation et le soin des maladesl’assistance aux pauvres et aux petitss’en tenant toujoursfermement au primat de la transcendance et de la spiritualitéprémices du salut eschatologique.» (RM 20) Cette visionnous fait participer activement à l’amour du Pèreen collaborant à la réalisation de son projet de salutdans le Christ par l’Esprit.

On pourrait dire que lavision missionnaire de l’encyclique est déductive car ellepart du Père. Mais on pourrait également utiliser la méthodeinductive en prenant comme point de départ la manièredont les personnes et les groupes participent à un tel projetdivin. Si on admet que la providence divine guide l’histoire malgréles faiblesses humainesil semble normal de reconnaître que lesreligions font partie du plan divin dont le Christ est le centre etla réalisation plénière. Si ce n’étaitpas le casune trop grande majorité du genre humain aurait échappéà son action miséricordieuse.La vision du Règneensuiteest l’horizon de l’action de l’Églisepar rapport aux non- chrétiens (l0). La construction du Règnepourrait constituer également le point de comparaison entre toutesles religionsy compris le christianismenonobstant «le lienspécial de l’Église avec le Royaume de Dieu et duChrist qu’elle a la mission d’annoncer et d’instaurerdans toutes les nations » (RM 18).

4.3 Le Verbe s'est fait chairpour le salut de tous

Le Verbe du Pères’est incarné en Jésus de Nazarethunique sauveurde tousrévélation définitive et complètede Dieuunique médiateur entre Dieu et les hommes (11). En s’inspirantdes textes conciliaires et en particulier des Constitutions sur l’Égliseet sur l’Église dans le Monde (cf. LG 13-17; GS 22) JeanPaul II souligne que cette oeuvre salvifique du Christ embrasse toutel’humanité. « Par son incarnation le Fils de Dieus’est en quelque sorte uni lui-même à tout hommenous devons retenir que l’Esprit Saint offre à tous d’unefaçon que Dieu connaîtla possibilité d’êtreassociés au Mystère pascal » (RM 6). « Cettegrâce vient du Christelle est le fruit de son sacrifice et elleest communiquée par l’Esprit Saint : elle permet àchacun de parvenir au salut avec sa libre coopération »(RM 10) . On n’exclut pas les médiations et les moyens desalut qui existent en dehors de l’Églisemais ceux-ci doiventêtre compris comme étant en rapport avec l’uniquesalut du Christ. « Le concours de médiations de types etd’ordres divers n’est pas exclumais celles-ci tirent leursens et leur valeur uniquement de celle du Christet elles ne peuventêtre considérées comme parallèles ou complémentaires» (RM 5).

Cette gratuitédivine ne nous laisse cependant pas inertescomme si toute l’actiondépendait de Dieu seul. « Le salutqui est toujours undon de l’Espritrequiert la coopération de l’hommeà son propre salut comme à celui des autres. Telle estla volonté de Dieuet c’est pour cela qu’il a fondél’Église et l’a incluse dans le plan du salut »(RM 9). Cette participation à l’œuvre salvifiquene se limite pas à ceux qui participent ou sont appelésà la même foimais à tous les hommes (cf. RM 9).« Ce peuple messianique établi par le Christ pour communierà la vieà la charité et à la véritéest entre ses mains l’instrument de la Rédemption de tousles hommes; au monde entier il est envoyé comme lumièredu monde et sel de la terre » (LG 13) . Le dialogue est une desmanières d’exercer cette influence (cf. RM 20). Et plusencore la sainteté ou une unité vitale dans le Christ(cf. RM 7790).

4.4 LEsprit protagonistedu salut

L’Esprit Saint estle protagoniste de la Missiondans toutes ses formeset il en estégalement le coordinateur (12). Il agit d’une manièrespéciale dans l’Église et dans les missionnairessans cependant limiter son action à ceux-ci et est agissanten tout temps et en tout lieu. « La présence et l’activitéde l’Esprit ne concernent pas seulement les individusmais lasociété et l’histoireles peuplesles culturesles religions. En effetl’Esprit se trouve à l’originedes idéaux nobles et des initiatives bonnes de l’humanitéen marche : par une providence admirableil conduit le cours des tempset rénove la face de la terre. Le Christ ressuscité agitdésormais dans le cœur des hommes par la puissance de sonEsprit » (RM 28). « Les rapports de l’Égliseavec les autres religions sont inspirés par un double respect: respect pour l’homme dans sa quête de réponses auxquestions les plus profondes de sa vieet respect pour l’actionde l’Esprit dans l’homme » (RM 29). « L’actionuniverselle de l’Esprit n’est pas à séparerde l’action particulière qu’il mène dans lecorps du Christ qu’est l’Église. En effet c’esttoujours l’Esprit qui agit quand il vivifie l’Égliseet la pousse à annoncer le Christou quand il répandet fait croître ses dons en tous les hommes et en tous les peuplesamenant l’Église à les découvriràles promouvoir et à les recevoir par le dialogue. Il faut accueillirtoutes les formes de la présence de l’Esprit avec respectet reconnaissance » (RM 29).

Cette confiance dans l’actionde l’Esprit nous pousse à découvrir son oeuvre età y collaborer. Il s’agit d’une authentique spiritualité.«Cette spiritualité s’exprime avant tout par le faitde vivre en pleine docilité à l’Espritdocilitéqui engage à se laisser former intérieurement par luiafin de devenir toujours plus conforme au Christ. On ne peut témoignerdu Christ sans refléter son imagequi est rendue vivante ennous par la grâce et par l’action de l’Esprit. La docilitéà l’Esprit engage par ailleurs à accueillir ses donsde courage et de discernementqui sont des traits essentiels de laspiritualité missionnaire» (RM 77). La force est àla base de l’annonce (parrasia cf. RM 24) et le discernementest à la base du dialogue pour capter l’action de l’Espritqui nous précède (cf. RM 2960).

4.5 Le Christexemple derelations

L’action du ChristDieu-hommeest paradigmatique pour l’agir ecclésial etdonc pour tout chrétien. Il ne révèle pas seulementque Dieu aime le mondemais se donne totalement par amour. Toute savie exprime cet amour: ses paroles et ses actionssurtout celles quisont accomplies en faveur des pauvres (cf. RM 13-15). Dans sescontacts avec les autresil ne polémique que contre les membresde sa propre religion; il s’élève uniquement contreles pharisiens et les scribes. Mais il n’engage jamais de polémiquessur les traditions religieuses présentes en Palestine qu’ilconnaissait : les traditions romainescananéennes et samaritaines.Non seulement il suscite la foimais il sait également la découvrirchez les païenscomme chez le centurion ou la Cananéenne.Emerveillé devant les mots prononcés par le soldatJésusaffirme n’avoir trouvé chez aucun juif une foi semblable(cf. Mt 85-13). Il admire tout autant la foi de la Cananéenne(cf. Mt 1521-28).

Les rapports de Jésusavec les autres sont empreints de respectd’écouted’admirationd’aided’encouragementde dialogue. Certains faitsmisen évidence par les évangélistestémoignentd’une méthode maieutique et dialogique. Il suffit de penserà la rencontre avec Nicodème (cf. Jean 3) avec la Samaritaine(cf. Jean 4) avec les disciples d’Emmaüs (cf. Luc 2413-33).Pour les communautés primitives ces faits étaient exemplairespour inspirer leurs rapports avec les voisins et pour rendre témoignage.La méthode utilisée par Jésus avec ses disciplesde poser des questionssurtout pendant les moments les plus critiquesrévèle cette relation dialogique. Notre mode d’agirdoit imiter celui de Jésus qui « proclame la Bonne Nouvellenon seulement par ce qu’il dit ou ce qu’il faitmais parce qu’il est » (RM 13). C’est l’exigence de lasainteté comme unité dans le Christ (cf. RM 77) en participantà ses sentiments (cf. RM 88) et à ses méthodes(cf. RM 89) (13).

La kenosis du Christ assumeun sens particulier pour une spiritualité du dialogue. Il nes’agit pas de perdre sa propre identitémais d’entrerdans la

condition et la véritéde l’autre. Jean Paul II fait du texte de l’épîtreaux Philippiens 25-8 la note essentielle de la spiritualitémissionnaire (cf. RM 88). C’est un amour humble qui favorise ledialogue.

4.6 L'Église communion

Le dialogue trouve sesfondements également dans la nature et la mission de l’Église.Le Synode extraordinaire de 1985 a souligné que la communionest la notion centrale des documents du Concile Vatican II et la motivationdu renouvellement qui a suivi (14). La communion ecclésiale sebase sur la communion trinitaire. Elle est le signe et l’instrumentde communion entre Dieu et les hommespour elle-même et pourl’humanité. Le Concile Vatican II concluait son dernierdocument en invitant à la fraternité et au dialogueàl’intérieur de l’Église et avec les autreschrétiensavec toutes les personnes religieuses et tous leshommes. « En vertu de la mission qui est la sienned'éclairerl’univers entier par le message évangélique et deréunir en un seul Esprit tous les hommesà quelque nationraceou culture qu’ils appartiennentl’Église apparaîtcomme le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogueloyal et le renforce ». Et concluait : « Puisque Dieu lePère est le principe et la fin de tous les hommesnous sommestous appelés à être frères . Et puisque noussommes destinés à une seule et même vocation divinenous pouvons aussi et nous devons coopérersans violence etsans arrière-penséeà la construction du mondedans une paix véritable » (GS 92).

5.Attitudes pour une spiritualité chrétienne du dialogue

Certaines attitudes spirituellesqui sont à la base de relations et d’actions positives etconstructives avec les membres des autres religions favorisent égalementle dialogue.

5.1 Une conscience renouvelée  

La première concernela conscience des fondements de la spiritualité chrétienne.Il ne s’agit pas seulement d'une vision correcte et théoriquede la spiritualitémais de l’accepterde l’expérimenteret de l’intérioriser. Certesl’Église a toujourscru dans la Trinité et y a toujours trouvé sa source devie. Les chrétiens ont toujours été baptisésc’est-à-dire plongés dans la Trinité. Il fauttoutefois reconnaître que dans l’Église d’aujourd’huiil existe une conscience renouvelée de la Trinité. Pensonsau Concile Vatican II qui a approfondi la vie et la mission de l’Égliseen partant de la Trinité (cf. LG 1-9AG 1-5GS 1)auxtrois encycliques trinitaires de Jean Paul IIreprises par RedemptorisMissioau triduum annuel trinitaire en préparation au troisièmemillénaire. Il existe une nouvelle prise de conscience de laplace centrale qu’occupe la Trinité. C’est la visiontrinitaire qui est le fondement de l’Église communion. Laspiritualité contemporaine en est imprégnéeetdans une Église appelée au dialoguece fait est providentielcar une telle spiritualité est capable de le promouvoir sur desbases solides et avec des méthodes authentiques.

5.2 Identité et ouverture
Le dialogue exigeen même temps une acceptation de sa propre identité et uneouverture aux autres. Ceci est vrai pour tous ceux qui acceptent de construiredes relations avec autrui. Ceci est particulièrement vrai pourles chrétiens (15). La spiritualité trinitaire etde communion favorise ces deux attitudes. Elle exige de vivre et d’approfondirson identité sans se refermer sur soi dans une forme de fondamentalismemais de s’ouvrir aux autres sans cloisonnements étanches.Dieu existe pour tous. L’Église est pour tous. La Trinitédans sa vie intérieure et dans sa mission extérieureestle fondement des attitudes et des actions de dialogue avec toustouten conservant toujours sa propre identité qui est l’accueilplénier du don de Dieuavec une ouverture universelle en adoptantla même approche que Dieu a utilisé envers tous. En parlantdu dialoguePaul VI écrit: « Seul celui qui est pleinementfidèle à la doctrine du Christ peut être efficacementapôtre. Et seul celui qui vit en plénitude la vocation chrétiennepeut être immunisé contre la contagion des erreurs avec lesquellesil entre en contact » (ES 50). Le rapport et l’exigence mutuellede dialogue et d’annonceunis dans les documents conciliaires etmagistériels (16) naissent de cette double attitude d’identitéet d’ouverture.
5.3 La centralité de la charité

La vertu fondamentaledu dialogue est la charité. Certes toute forme de dialogue exigele respect et l’amour de l’autre. Mais pour le chrétienla charité envers autrui se greffe dans la charité deDieu qui partage son amour avec nous. C’est un amour divin quiest entré dans le monde et qui s’est incarné dansle Christ (cf. Jean 316; 131). Le dialogue aussi touche et tientcompte de l’homme concretmême si sa source est la charitédivine. Le dialogue assume les mêmes qualités de la charité: il est universelprogressifattentiffervent et désintéressésans limites et sans calculscompréhensif et s’adaptantà tous (cf. ES 40-48).

L’encyclique missionnaireen parlant des différentes activités possibles concluaitque « l’âme de toute l’activité missionnaireest l’amour qui est et reste le moteur de la mission et qui estégalement l’unique critère selon lequel tout doitêtre fait ou ne pas être faitchangé ou ne pas êtrechangé. C’est le principe qui doit diriger toute actionet la fin à laquelle elle doit tendre» (RM 60). Concrètementet parlant de la spiritualitél’encyclique conclut quele missionnaire doit aimer l’Église et les hommes commeJésus les a aimés; il doit être le frèreuniversel (cf. RM 89). Cette charité pour tous«qui s’inspirede la charité même du Christfaite d’attentiondetendressede compassiond’accueilde disponibilitéd’intérêtpour les problèmes d’autrui» est à l’originedu zèle qui inspire toutes les expressions de la missiony compriscelle du dialogue. (cf. RM 89).

5.4 Le discernement

Une attitude nécessairepour vivre la mission en général et le dialogue en particulieraujourd’huiest le discernement qu’il ne faut pas séparerdu zèle comme « parrasia ». Aimer concrètementle non-chrétien pour lequel le Christ est mort exige un discernement.Pour coopérer à son action salvifique il nous faut découvrirla manière dont l’Esprit agit et se manifeste en lui. Lamission en effetet dans celle-cile dialoguene sont pas avant toutune oeuvre humainec’est-à-dire le fruit de nos stratégiesmais l’œuvre même de l’Espritprotagoniste etacteur principal de l’œuvre salvifique (17).

6.Conclusion
Promouvoir et éduquerau dialogue authentique est le devoir des pasteurs aux différentsniveaux. Il est consolant de constater qu’il ne s’agit pas dedécouvrir de nouvelles visions ou de nouvelles stratégiesmais d’aller vers l’essence de notre être chrétien.Dans cette perspectivele dialogue n’est pas seulement un élargissementdes horizons et des finalités de la mission (cf. RM 2057)maisc’est aussi l’approfondissement de la spiritualité chrétienne.
Pourles sources des documents:

Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux: Le dialogue interreligieuxdu Magistère Pontifical (documents 1963-1993) aux soinsde Francesco Gioia. Libreria Editrice VaticanaRome 1994.

FABC: For all the peoples of Asia. The Church in Asia: Asian Bishops’Statements on Mission Community and MinistryManila vol I1984;vol II1997.

Abréviations:

AG : Ad GentesConc. Vat. II1965
DA : Dialogue et AnnonceConseil Pontifical pour le Dialogue1991
DM : Dialogue et MissionSecrétariat pour les non-christiens1984
ES : Ecclesiam SuamEncyclique de Paul VI1964
GS: Gaudium et SpesConc. Vat. II1965
LG : Lumen GentiumConc. Vat. II1965
NA : Nostra AetateConc. Vat II1965
RM : Redemptoris MissioEncyclique missionaire de Jean PaulII1990

Notes:

1Paul VI : EcclesiamSuam 1964nn. 34-68
2Secrétariat pour les non-chrétiens 1984 :Dialogue et Mission dans GioiaIl dialogo interreligiosopp 642-659.
3Conseil Pontificalpour le Dialogue interreligieux: Assemblée Plénière20-24 novembre 1995dans Pro Dialogobulletin 921996 /2
4Nous n’examineronspas ici la question de la recherche existentielle de l’absolu dansle bouddhisme ni la religiosité populaire des bouddhistes qui honorentdifférentes divinités.
5Un document dela commission théologique du FABC : Asian Christianperspectives on Harmonyavril 1995 dans For all the Peoplesof Asiavol 2pp. 229-298 . Le département pour ledialogue de la FABC a examiné le thème de l’harmonieentre les différentes religions d’Asie au cours de plusieursréunions: BouddhismeHindouismeIslamConfucianismeTaoisme;cf. BIPA V/1 ib. pp.143-177. Je pense qu’il faut souligner égalementles exigences du dialogue propres à l’être humaincequi a été fait par la tradition occidentale judéo-chrétienne.
6Paul VI : audiencegénérale 12 janvier 1972 dans Gioia : Le dialogueinterreligieuxpp. 191-195; Evangelii Nuntiandi 53ib.70-77.
7Les aspects indiquésdans cette partie ont été mis en évidence lors deplusieurs rencontres du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieuxavec les consulteurs romains. Les documents de base ont étéprésentés par F. Machado pour l’hindouismeD. Isizohpour les religions traditionnelles africainespar E. Renaud pour l’Islam.
8Paul VI: EcclesiamSuam n. 41.
9Jean Paul II: RedemptorisMissio. Le troisième chapitre est consacré au Pèreet donc au Règne de Dieunn. 12-20.
10C’est pourcela précisément que la FABC a élaboré lathéologie du Règne en apportant une contribution importanteà la compréhension de la mission ecclésiale. Soninstitut pour le Dialogue interreligieuxBIRA a approfondi davantagecet aspect. L’encyclique missionnaire de Jean Paul II en a tenu amplementcompte en intégrant la notion de Règne dans la compréhensionde l’Église et de sa mission. Elle examine ensuite toutesles dimensions et acceptions du Règne sans se limiter au Règnecomme réalité extra ecclésiale. Redemptoris Missiodonne ainsi cinq acceptions du Règne: comme dessein du Pèrecomme réalité eschatologiquecomme réalisation plénièredans le Christcomme réalisation de l’Églisecommeextension extra ecclésiale. L'encyclique a ensuite rappeléles liens qui existent entre le Règne et l’Église.Je crois que cet élargissement de la manière de comprendrele Règne a une incidence positive sur le dialogue en faisant voirson rapport non seulement avec les contributions socio-religieuses positivesmais également avec le salut eschatologique. Le dialogue de l’Églisedevient une force qui entraîne vers le Règne eschatologique.De cette manière on peut voir comment l’Église estun sacrement de salut pour tous et comment aussi le dialogue interreligieuxpeut devenir lui aussi un dialogue du salut.
11Jean Paul II: RedemptorisMissio. Le premier chapitre est consacré à JésusChrist unique Sauveurnn. 4-11
12Jean Paul II: RedemptorisMissio. Il s’agit du titre et du thème traité dansle troisième chapitrenn. 21-30.
13La FABC rappellel’exemple paradigmatique de Jésus. Cf. Final Statementof the Sixth FABC Plenary Sessionin Manila 1996dans vol. IIpp.6-10.
14Deuxième Assemblée spéciale extraordinaire.Rapport final IIC. 2.
15Les documents dela FABC rappellent cette double exigence. Cf. OESC Dialogue betweenFaith and Cultures in Asia dans vol IIpp. 23-24.
16Cf. RedemptorisMissionn. 55-57; Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux:Dialogue et Annonce1991 dans Gioiapp. 696-741.
17Une étuderécente des théologiens de la FABC est un exemple de discernement.Cf. The Spirit at work in Asia Today dans FABC papersNo 81p.96.




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