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D O C U M E N T A T I O N O M I 250
D O C U M E N T A T I O N   O M I

No 250 (français)             janvier 2003

 

 

Frères en communion avec les pauvres

 

Karl M. Gaspar c.s.s.r

 

Conférence présentée au congrès national des Frères des Philippines
tenu à l’université St. La SalleBacolod
du 18 au 20 octobre 2002

 

 

[Dans cette conférence le frère Karl Gaspar présente le frère Mauricio Zuyco o.m.i.comme exemple d’un religieux frère proche des pauvres et sûr de son identité. Les considérations de l’auteur peuvent contribuer à la poursuite de notre propre réflexion sur la vocation des frères. Les sous-titres sont de la rédaction.]

 

I

l est très significatif que nous soyons réunis icicomme frèresà Bacolodjuste à temps pour le festival de Masskara [Mass signifie peuple et karaface. Un festival où les protagonistes portent des masques et des costumeset dansent sur des rythmes latins de mardi Gras.] Je vois là un symbole utile pour vérifier et célébrer l’identité des frères. Bacolod estévidemmentla porte d’entrée sur l’île de Negros.

 

Lorsque nous entendons le nom de Negrosje suis certain que diverses images nous viennent à l’espritque ce soit ou non la première fois que nous visitons cette île. Il y a l’image d’un « volcan social » rendu populaire par l’ancien évêque du diocèse de BacolodMgr Antonio Fortich. Pour les anthropologues et les historiensil y a l’image de Papa Isiaoce héros révolutionnaire légendaire dont le sanctuaire sur le mont Kanlaon s’apparente à celui d’Hermano Pule sur le mont Banahaw.

 

Il y a aussi l’image persistante du contraste entre les riches propriétaires et les sacadas opprimésces ouvriers agricoles ambulants originaires d’Antique dont la vie a fait l’objet de reportages dans des documentaires aussi dramatiques que le livre explosif du père Junie Jesena s.j. intitulé The Sacadas of Negrosparu au début des années 1970.

 

Comme l’a mentionné le frère Armin Luistro […]il y a aussi l’image de ce garçon dont le visage émacié a fait la couverture du magasine Asiaweekrévélant toute l’étendue de la faim et de la malnutrition ici à Negrosdurant los tiempos muertos (les temps morts)les dernières années de l’automne de la dictature de Marcos lorsque le prix du sucre a chuté. Je me souviens clairement de cette période parce que 1985 a été l’année de mon postulat parmi les sacadas de La Granjajuste à l’extérieur de Bacoloddans une plantation de canes à sucrepropriété d’un des copains de Marcos.

 

Devant ces imagesje trouve que ce qui convient le mieux est de partager certaines réflexions sur le sujet qui m’a été assignéc’est-à-dire « Les frères en communion avec les pauvres ». S’il y a un endroit dans ce pays où nous pouvons être confrontrés directement à la pauvreté dans sa réalité cruec’est bien ici à Negros. S’il y a un lieu dans tout l’archipel où un frère peut être vraiment en communion avec les pauvresc’est à Negrosun pays de contrastes et de contradictions. Le leitmotif du masquetel que symbolisé par l’icône des masques de la joie et de la tristesseest un symbole qui convient à cette île.

 

La mission de Kulaman

Permettez-moicependantde ne pas parler des pauvres de Negros mais de ceux d’un autre endroitKulamanSultan Kudaratoù je demeure et fait partie de la mission itinérante des Rédemptoristes. Pour vous familiariser avec le contexteje vais vous conter l’histoire d’un frère dont la vie en communion avec les pauvres révèle l’identité d’un frère que nous devrions imiter et honorer.

 

Kulaman est un plateau situé dans la cordillère de Cotabato qui traverse MaguindanaoSultan Kudarat et Cotabato-Sud. Il fait partie de la patrieles terres ancestrales des Dulangans Manobosun peuple indigène de cette région. Dans les régions avoisinantesse trouvent les pays des Teduraydes T’boli et des Magulndanaon musulmans.

 

On lui a donné un autre nomcelui de municipalité de Senator Ninoy Aquinomême si la plupart des gensdes Manobos et des colonsutilisent le nom de Kulaman. Jusqu’à la fin des années 1950la population de Kulaman était composée uniquement de Manobos. Depuis ce temps et jusque dans les années 1960des Ilocanos et des Pangasinenses ont immigré des régions côtières de Lebak et Kalamansig sur ce plateauen rêvant d’acquérir un morceau de terre à cultiver.

 

Dans les années 1970lorsque les compagnies forestières sont arrivées dans la régionla seconde vague d’immigrants est venue s’établir sur ce plateauà savoir des Ilonggosdes Karay-as et des Capizeños. Dans les années 1990c’était au tour des Cebuanos de venir des autres parties de Mindanaoy compris Davao et Zamboanga.

 

Aujourd’huiKulaman a une population d’environ 40 000 habitantsqui compte uniquement 8 000 Manobos. Ils ont été chassés de leurs terres avec la disparition des forêts. Au milieu de paysages éblouissants et de vues impressionnantesqui constituent certains des plus beaux paysages de ce côté-ci de Mindanaola pauvreté est le lot de la majorité de la populationtant des Manobos que des colons.

 

Un frère est venu à Kulaman

C’est dans le milieu des années 1980 qu’est arrivé à Kulaman un frère dont la viele travail et le témoignage de frère constituent de quoi former une légende. Il est toujours bien-aimé des gens de Kulaman longtemps après son départà la fin des années 1990. Son histoire fait déjà partie de la tradition orale sur ce plateauet tant les Manobos que les colons en gardent un souvenir ému.

 

Chacun savait qu’il était frère et on l’appelait par ce nom. Ce pouvait facilement être Kuya pour ceux provenant de LuzonManong ou Manoy pour les Bisayas et Kakay pour les Monobos. Il était partout dans la paroisse; il parcourait tous les chemins et les sentiers pour rejoindre les genssurtout les pauvres. Pendant la décennie où il a vécu à cet endroitson cœur a toujours été enflammé par le désir d’être en communion avec les pauvres et il a fait tout ce qu’il pouvait pour être à leur service.

 

Lorsque je suis venu pour la première fois à Kulamanen juin 2001j’ai aussitôt découvert qu’il était devenu une légende dans la place. En me présentant comme frèreles gens ne m’ont pas demandé quelle était la différence entre un prêtre et un frèresi je m’orientais vers la prêtrise ou nonet toutes ces questions qui peuvent parfois être irritantes. […] Dans un tel contexte uniquej’ai rencontré des gens qui comprenaient la vocation de religieux frère.

 

Le frère “Mau”

En effetc’est grâce au frère Mauricio (ou Mau) Zuycoo.m.i.que l’identité du frère est très claire à Kulaman. Et nous sommes privilégiés d’avoir le frère Mau parmi nous aujourd’hui dans cette assemblée.

 

Le frère Mauricio est originaire de cette île de Negrosplus spécifiquement de Kawayandans le Negros occidental. Il y est né le 8 février 1938. À neuf ansses parents ont déménagé à Marbelconnu aujourd’hui sous le nom de Koronadal. À vingt ansil est entré chez les Oblats de Marie Immaculée. Il a fait ses premiers vœux en1960 et sa profession perpétuelle en 1967.

 

Avant de venir à Kulamanau milieu des années 1980il a travaillé à l’école Notre-Dame de Marbelà l’imprimerie Notre-Dame et parmi les Tedurays à Upi. Il a collaboré à l’établissement des écoles Notre-Dame de TubuanFantilMandalayKabug-kabugBlala et Upi-Nuro. Il a même été assistant directeur des vocations.

 

Le frère Mau à Kulaman

Mais c’est à Kulaman que le frère Mauricio a donné sa pleine mesure et s’est ainsi forgé une identité de religieux frère enraciné avant tout dans l’appel de l’Évangile à être en communion avec les pauvres. Avec ses confrères oblatsil a répondu aux besoins pressants des Manobos à travers la scolarisation des adultesles projets axés sur la communauté de base et le développement agricole de même que l’aide apporté aux gens dans la défense de leurs terres ancestrales contre les usurpations des immigrants à la recherche de terres et les compagnies forestières.

 

Cependantil s’est aussi beaucoup soucié du bien-être des colons immigrants. À une époque où le gouvernement était très lent à répondre aux besoins d’éducation des enfantsle frère Mauricio a rassemblé les citoyens intéressés etensembleils ont fondé l’école Notre-Dame de Kulaman en 1986.

 

C’est aussi bien la situation de pauvreté que la déforestation massive qui l’ont poussé à s’engager dans des projets d’écologie. Il a poussé les gens à planter des arbres fruitiers comme le jackfruitle durianle rambutanle pomelo et l’avocatet des arbres à replanter dans les forêts comme le narrale lauanle bagrass et l’eucalyptus. C’est devenu une passion pour lui qui a planté des centaines d’arbres. Aujourd’huila colline jadis dénudée sur laquelle l’église avait été construite est une oasis d’arbres qui ont produit des semences quià leur toursont devenues de jeunes plants puis des arbres servant à retenir l’eau.

 

Lorsque le frère Mauricio a complété ses dix ans de ministère auprès des Manobos et des colons pauvreset de défense la natureKulaman n’était plus le même endroit que lors de son arrivée en 1985. Avant de partir vers son nouveau poste sur l’île de Bato-batoqui fait partie des îles Sulu que les Oblats desserventcette fois pour travailler auprès des Tausogdes Sama D’laut et des colons chrétiensil avait bien servi les gens de Kulaman. Et leurs cœurs reconnaissants en gardent toujours le souvenirde sorte que chaque fois que le frère Mauricio va à Kulaman pour une rare visiteil y a une fête spontanée en son honneur. Dans bien des années lorsque nous tous auront disparu de la face de la terreje ne serais pas surpris de voir les gens le canoniser sous le nom de San Mauricio de Kulaman

 

L’histoire du frère Mauricio est propice au thème de notre congrès. Par toute sa vie et son témoignageil a approfondi eten même tempscélébré son identité de frère. J’ai personnellement été témoin des fruits de la révélation de son identitéje suis profondément convaincu que c’est cette même identité qui nous aidera tous à promouvoircultiver et approfondir notre vocation de religieux frères. À cette époque post-moderneoù la question d’identité est au cœur des préoccupations des individusdes communautésdes groupes et même des peuples nouscomme frèresaurions avantage à nous approprier une identité forgée sur l’engagement actuel de frèrestels que le frère Mauricioauprès des pauvres et en communion avec eux.

 

Une diversité de ministères et de services

Aujourd’huiil y a plusieurs frères Mauricio parmi nous aux Philippines. Il y d’autres frères qui travaillent chez les Lumad(les peuples indigènes) : les Maristes à Palawan et à Cotabato-Sudles Clarétains à Basilan et Ipilles Franciscains à Zamboanga del Sur. Il y a des frères qui travaillent auprès des enfants de la rue et des jeunes délinquantstels les frères qui ont mis sur pied et opèrent le centre Kuya de Quezon Cityce qui pourrait conduireselon les mots du frère Dennisà la fondation des Frères de Kuyaavec Chad comme premier novice.

 

Il y a aussi des frères qui travaillent auprès des malades et forment du personnel sanitaire comme les Alexiensles Fils de Marie et les Frères hospitaliers. Il y a les frères qui sont rattachés aux systèmes officiels d’éducation et qui répondent au besoin des pauvres étudiants d’acquérir une formation en agriculturedans des métiers ou en techniques ; ils aident ainsi à combattre la pauvreté. Les cours publics du soir des écoles dirigées par les frères ont créé un pont vers un avenir meilleur pour les communautés pauvres que nous desservonscomme celle que dirige le frère Vincent icià Bacolod.

 

La liste est encore longue etgrâce à Dieuelle va en augmentant. Nous ne manquons pas de modèles et d’expériences concrètes de frères qui ont manifesté leur capacité d’être profondément en communion avec les pauvres. Depuis même avant Vatican II jusqu’à nos joursil y a eu des frères qui nous ont montré le chemin pour marcher à la suite du Christ. Poursuivant leur cheminement dans la réalisation de leur missionils se sont forgé une identité qui est apparue claire aux yeux des mêmes genres de personnes que Jésus a servies dans sa vie.

 

Aux sources de l’identité du frère

Dans le mouvement actuel de mondialisationque Mgr Chito Tagle a moralement défini comme sans racines (walang ugát)sans pitié (walang awà) et sans avenir (walang kinabukasan)et dans la perspective que présentent plusieurs documents de l’Égliseà partir des actes et des décrets du second concile plénier des Philippinesjusqu’à Vita consecratanous religieux frères des Philippinessommes appelés à mettre en valeur et à nous réapproprier une identité quiau plus profond d’elle-mêmes’enracine dans le défi évangélique de servir les plus petits de nos frères et sœursles pauvres et les opprimés parmi nousles anawim de Jésus dans le monde d’aujourd’hui.

 

À cet égardil est important d’ancrer notre conception du frère tant dans notre contexte spatio-temporel que dans celui de notre vocation dans la foi.

 

Il n’y a qu’une chose sur laquelle nous pouvons fonder notre conception du frèrec’est la source même de la lumière que nous cherchons. Jean nous rappelle celui qui est cette source : « Tout fut par luiet rien de ce qui futne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes et la lumière brille dans les ténèbreset les ténèbres ne l’ont point comprise » (Jn 13-5).

 

Notre conception du frère peut incarner cette lumière parce que notre identité même s’enracine en Jésusla source de lumièrecomme notre frère. Nous sommes des frères parce que Jésus est notre frère ; Jésus est notre « kuya » (frère aîné) « manong »« manoy »« kakay ». C’est un contexte culturel qui peut s’avérer une mine riche de réflexion théologique sur l’identité du frère. C’est pourquoi nous espérons qu’un plus grand nombre de supérieurs enverront des frères étudier la théologiede telle sorte que nous ne dépendions plus des clercs pour réfléchir sur notre vocation. C’est parce que Jésus nous invite tous à être des frères et des sœurs les uns pour les autres que nous le suivons et faisons ce qu’Il commande. C’est parce qu’Il est le frère de tous que nous pouvons aussi être des frères pour tous les autres surtout les plus abandonnés […].

 

Vita consecrata déclare que les frères participent « à la mission de proclamer l'Évangile et d'en témoigner par la charité dans la vie de tous les jours » (no 60). Dans notre vie de chaque jourJésus est le cultivateur dans les champsl’ouvrier sur la place du marchél’habitant des taudisl’enfant de la rue.

 

Prenant notre frère Jésus pour modèle nous avons l’audace d’ouvrir des perspectives qui peuvent être source de lumière pour les autres. En communiquant avec Jésus notre frèrenous nous lions aussipar solidaritéavec nos frères et nos sœurs dans le besoin. Pour le frère Joel Giallanzac.s.c. : « C’est à travers notre relation avec le Seigneur que nous démontrons qu’il est possible de suivre l’exemple de Jésus dans le monde actuel…[caractérisé par] le désintéressement… et le service des autres... Agir comme des frères dit clairement l’importancela nécessité et l’urgence de suivre de l’exemple Jésus aujourd’hui[1]. »

 

Promouvoir la paix et l’unité – créer des liens

Une des réponses concrètes au défi d’entrer plus profondément en communion avec les pauvres est de s’approprier une façon de voir permettant d’établir des relations avec les gens qui manifestent la possibilité de vivre en paix et dans l’unité. Le frère Giallanza nous propose ceci : « La riche diversité que représentent les différences socialespolitiquesreligieusesculturelles et ethniques sert trop souvent à créer des divisions entre les gens. Et en même temps que les barrières supportant ces divisions se renforcentla destruction mutuelle semble plus efficace que le dialogue et la coopération. Les conflitsla violence et la guerre deviennent alors les façons habituelles d’affronter les différences dans la vie. Agir comme des frères signifie faire tous les efforts possibles pour montrer que les différences entre les gens sont des motifs d’action de grâces et non des fardeaux et des ennuis à éviter[2]. » À cet égardnous pouvons relever ce que le frère Armin Luistro a dit hier à propos du défi que nous avons de dénoncer la guerre contre l’Irak que propose George Bushcomme le suggérait le chroniqueur de l’estimé EnquirerConrado de Quiros.

 

Le frère David Werthmannc.s.s.r.ajoute à cette réflexion: « La vie religieuse a toujours été une réponse prophétique aux besoins de la société à un moment particulier. Le monde contemporain est plein de liens rompus : d’abus physiquesémotifs et sexuels ; de contestations politiques et de guerres. Parmi les plus grands besoins de la société contemporaineil y a certainement le témoignage de ceux qui se réunissent en communauté pour vivre le partage de la foise supporter les uns les autres dans leur croissance et leur bien-êtretravailler côte à côte dans une paix et une harmonie relatives et se rapprocher les uns des autres… et du Seigneur[3]. »

 

Une véritable fraternité

Se situant plus près de chez luidans le contexte de l’Asiele frère Armin Luistrof.é.caffirme : « Le scandale de la division même entre les nombreuses races et cultures de l’Asie fait ressortir la valeur de témoignage prophétique d’une communauté qui vit en authentique fraternité. Presque toutes les formes de violence dans la région sont suscitées et perpétuées par une organisation militaire ou pseudo-militaire à prédominance masculinequi fausse le sens véritable de la fraternité. Les structures de la société et de l’Église sont trop hiérarchiques et sont portées à insister sur le pouvoir plus que sur le servicesur le travail plus que sur les relationssur les réalisations plus que sur la personne. Il est facile pour des religieux frères de tomber dans le même piège[4]. »

 

En pratiquecette visée invite les frères à s’engager dans les divers mouvements qui favorisent l’harmonie entre les groupes que les différences ont conduits à l’affrontement. Dans notre pays et dans les pays voisinscela comprend les conflits entre les gens de diverses races et groupes ethniquesreligions et traditions de foiclasses et cultures. Le chauvinisme masculin et les structures patriarcales qui ont opprimé les femmes ont aussi engendré des tensions et des conflits. Si nous sommes des frères imbus de cette viséenous devons nous engager dans des mouvements qui favorisent le dialogue entre les religions et entre les ethnies et la sensibilité aux différences entre les genres ! De tels engagements n’impliquent pas nécessairement des interventions de grande envergure qui exigent des ressources financières et techniques importantes. Certaines des meilleures initiatives de dialogue entre les religions sont prises aujourd’hui sous forme de ministère de présence d’immersion parmi les gens ordinaires et de réalisations communes des choses de la vie quotidienne.

 

Être un frère aîné

On peut aussi relier cette visée à notre culture prédominante où un frère plus âgé est appelé kuya ou manong. Dans plusieurs cultures asiatiquesle frère aîné joue un rôle très important. En l’absence des parentsc’est le frère aîné que les parents chargent de voir aux plus jeunes. Longtemps après que les plus jeunes frères et sœurs ont eu leurs propres famillesle kuya veille encore sur leur bien-êtres’assurant qu’ils ne manquent jamais des choses essentielles. En langage paulinienle religieux frère est « le premier-né de nombreux frères » (Rm 829). « Ces religieuxdit Vita consecrata sont appelés à être des frères du Christprofondément unis à Lui [...] frères entre euxdans l'amour mutuel et dans la coopération au même service pour le bien dans l'Église; frères de chaque homme par le témoignage de la charité du Christ envers tousspécialement envers les plus petits et les plus nécessiteux; frères pour une plus grande fraternité dans l'Église » (no 60).

 

La solidarité avec les plus abandonnés

Encore une foiscette visée se concrétise chaque fois que les frères sont capables d’exprimer cette solidarité avec les plus abandonnésqui sont aussi les plus marginalisés. Parfoiscela peut signifier répondre directement aux affamés en leur offrant une soupe chaudeaux malades en traitant leurs maladiesaux prisonniers en les visitant en prison et aux sans-abri en leur offrant un toit. Mais d’autres frères peuvent s’attaquer aux causes structurelles de l’appauvrissement des pauvres en s’impliquant eux-mêmes dans les questions de justicede paix et d’intégrité de la création. Que l’impact de leur engagement soit à brève ou longue échéance c’est en servant les pauvres que les frères manifestent leur compassion.

 

Pas des non-clercs

Il nous fauten effetprojeter une image positive et mieux définie de nous-mêmes par le fait que nous suivons le Christ dans une vie consacrée par des vœux. Jusqu’à nos joursles frères se sont débattus avec une crise d’identité manifestée par le problème de projection d’image. Pendant longtempsnous et d’autres personnes avons défini notre identité en termes négatifs : nous sommes des non-clercsnous sommes des non-ordonnésnous ne sommes pas des séminaristes ou des cursillistes. En d’autres motsnous donnons à comprendre que le frère se définit par ce qu’il fait. Tout cela a créé de l’ambiguïté sur ce que les frères sont en réalité. On a pu appeler cela une « heureuse ambiguïté » ; c’est le titre que porte un livre paru à la suite d’un congrès sur les frères parrainé par la Conférence des supérieurs majeurs des communautés masculinesl’Union nationale des frères religieux et par les Frères des écoles chrétiennes des États-Unis. Si l’on voit cela dans une perspective post-modernel’ambiguïté n’en est pas une dont on devrait nécessairement se soucier.

 

Une personne consacrée

Il y a cependant un domaine où il ne devrait pas y avoir d’ambiguïté sur la vocation du frère ; c’est celui qui concerne notre identité de religieux. Finalementcette identité repose sur notre façon de vivre nos vœux de pauvretéde célibat et d’obéissance. Le frère Giallanza a les mots suivants : « Les frères doivent vivre de telle façon qu’ils puissent en toute assurance et honnêteté faire cette recommandation paulinienne : « Soyez mes imitateurscomme je le suis moi-même de Christ » (1 Co 111). Si nous croyons que notre Dieu s’est incarnéalors l’exemple de notre propre vie doit être la première de toutes nos réponses à cette simple question : « Qu’est-ce qu’un frère ? » De nouveaunous devons nous questionner sur notre volonté et notre capacité d’y répondre[5] .»

 

Conclusion

Je soutiens qued’une partl’ambiguïté disparaît lorsque nous nous situons là où l’acte rédempteur de Jésus continue de s’accomplir. D’autre partnotre identité devient claire comme du cristal lorsque nous sommes capables de nous approprier l’appel de Jésus à le suivre en témoignant de la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvresla mémoire de nos ancêtresy compris celle du fondateur de notre congrégation et ses premiers membreset le charisme de la congrégation vécu dans le contexte ou la culture de notre temps et de notre milieu.

 

Comme nous l’avons vu dans la vie du frère Mauriciola crise d’identité devient le dernier souci d’un frère lorsqu’il connaît une vie joyeuse et positive en compagnie des pauvresqui peuvent entrevoir la venue du Règne de Dieu dans leurs vies.

 

Après cet entretienje retourne à Kulaman. Le père Rafael Tianeroo.m.i.a écrità la suite de ses études en anthropologie à l’Atenao de Manillesune thèse sur la valeur fondamentale chez les Dulangans Manobosde l’egfikadaet feduqui signifie littéralement perdre courage devant un événement tragique ou très tristecomme la mort d’un être cher. Si on perd courageon ne peut plus respirer et ce n’est qu’à travers le milantek fedu ou en reprenant courage que l’on peut respirer encore.

 

En faisant nôtre cette valeur culturelle riche de notre people autochtonenousfrèrespourrons facilement connaître cette egfikadaet fedulorsque nous serons confrontés à la douleurà la pauvretéà la souffrance humaine et à l’oppression des plus petits de nos frères et sœurs. Cependantchaque fois que nous nous appuierons sur l’Évangile et sur notre identité de frèresnous reprendrons inévitablement couragele milantek feduet nous répondrons d’une manière radicale à l’invitation de communier aux pauvresaux maladesaux faibles et aux petits.

 

C’est ainsiune fois encoreque nous pourrons retrouver le courage perdu et découvrir le souffle de Dieu en nous.

 

 

Notes



[1] Giallanza Joel c.s.c.« Come Closer. I am Your Brother: Being and Doing Brotherhood »dans Review for Religious585 (septembre-octobre 1999)p. 485.

[2] Ibidem p. 485-486.

[3] Verthman David c.s.s.r.« Brothers in Clerical Institutes: A Hidden Gift »dans Michael F. Meister f.é.c.dir.Blessed Ambiguity: Brothers in the Church Landover MarylandChristian Brothers Publications1993p. 86.

[4] Luistro Arminf.é.c.« The Religious Brothers Vocation as a Parable of Renewal for the Philippine Church »dans Religious Life for Asia13 (juillet-septembre 1999). p. 27-28

[5] Giallanza Joelc.s.c. op. cit.p. 487.

 

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