Croire en la bonté foncière de la personne

Conversation avec Roberto Layson, OMI
 
 
 
“Bienheureux les humbles car ils auront la terre en héritage”. C’est la béatitude qui vient à l’esprit, en rencontrant p. Roberto Layson, Oblat de Marie Immaculée des Philippines. Petit de taille, souriant, il semble absorbé dans ses pensées… de paix naturellement! Il a 44 ans et il est curé de Pikit, une ville à majorité musulmane de Mindanao, un coin perdu dans l’archipel, au sud du pays. En 2002 il a reçu le prestigieux prix international Pax Christi, qui lui a été remis à Manille, le 12 décembre de la même année. Roberto est né dans une famille très pauvre, employée dans une plantation de cannes à sucre. Il est devenu Oblat parce que depuis son enfance, il voulait servir les pauvres. Auprès des Oblats qu’il a connus quand il était “Convento-boy” il a trouvé un vrai exemple de ce service.

Il a vécu les neuf premières années de ministère dans un milieu fortement musulman, jusqu’à ce 4 février 1997, quand Mgr Ben de Jesus, évêque oblat, son voisin de chambre, a été tué.

  • Cela a dû être une expérience terrible?

Oui, l’assassinat de l’évêque a été un des motifs qui m’ont poussé à quitter Jolo. J’ai vécu sa mort comme une offense personnelle et j’ai fini par entretenir une haine toujours plus forte pour les musulmans en général. Je sentais que je n’étais plus moi-même, je devais sauver ma vocation de missionnaire oblat. Je suis donc allé à Pikit, une des premières paroisses de l’archidiocèse de Cotabato. Les premières vagues de chrétiens y sont arrivées en 1913 et aujourd’hui, les communautés sont nombreuses. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que, dans la communauté qui m’avait été assignée, il y avait également beaucoup de musulmans. J’ai même découvert que le long du marécage, se trouvait le quartier général du “Moro Islamic Liberation Front” (MILF). Pendant les six ans que j’y ai passé, j’ai donc été témoin des plus importants affrontements entre les troupes gouvernementales et les forces rebelles, batailles sanglantes qui ont causé de la mort de 30.000 civils. C’est donc ici qu’a commencé mon rapport étroit avec les musulmans, des musulmans qui, cette fois, souffraient. J’ai eu de la peine cependant à dépasser mes sentiments précédents: la journée, je me trouvais avec ces personnes dans les centres de triage et le soir, rentrant à la maison, je me souvenais de Ben, mon évêque. Je vivais une lutte. La haine et la colère contre les musulmans faisaient surface mais en même temps, je comprenais combien la souffrance de ces gens devait être dure à supporter. Je me rappelais aussi combien l’évêque Ben souhaitait que chrétiens et musulmans puissent vivre en harmonie. Ce furent les débuts de mes contacts avec les musulmans et de mon engagement pour construire la paix.

  • Comment la situation est-elle maintenant?

Une grande partie de ce qui était un camp du MILF a été occupée par les marines. Il y a un cessez le feu entre le MILF et le gouvernement. Des programmes de réinsertion sont proposés tant par le gouvernement que par des ONG. Les deux partis en guerre devraient prochainement s’asseoir à la table des négociations avec la participation formelle de la Malaisie et l’assistance technique des Etats Unis et tout particulièrement, de l’Institut pour la Paix (USIP). Les responsables de ce dernier m’ont demandé mon point de vue sur la marche à suivre pour mettre fin au conflit.

  • De fait il y a deux groupes, n’est-ce pas? Quel est le deuxième?

Le deuxième est le “Moro National Liberation Front” (MNLF). Il a signé un accord parallèle avec le gouvernement en 1996. Ce groupe lutte pour l’autonomie, alors que le MILF lutte pour la sécession, pour l’indépendance. Mes contacts avec le MILF remontent à la guerre de 1997. Je pense qu’à partir de là, le gouvernement a compris qu’il avait un allié dans l’Eglise: en effet, la paroisse avait mobilisé quelques volontaires pour aller au secours des musulmans évacués. À la fin de la guerre en juillet 1997, le gouvernement local m’a demandé d’aider un groupe chargé de la surveillance des ses projets dans les marais de Linguasa. Avant d’accepter, j’ai consulté les chefs des deux partis. C’est ainsi qu’ont commencé mes relations avec le MILF. Je recueillais leur point de vue, sans abandonner mes contacts avec les militaires.

  • … ce qui t’a permis de créer des territoires neutres?

Oui, nous les appelons “espaces pour communauté de paix”. Ceci a été tout particulièrement vrai après la guerre que le gouvernement à déclaré au MILF, durant l’été 2000. Pendant cette guerre, le gouvernement a attaqué 46 camps du MILF; au moins un million de personnes ont été dispersées, tant chrétiens, musulmans qu’indigènes. La paroisse s’est engagée massivement pour apporter de l’aide. L’ambassadeur auprès du Saint Siège, Howard Dee, un homme vraiment chrétien, d’origine chinoise, m’a demandé si le temps n’était pas venu de commencer le travail de réhabilitation. Mon expérience me disait que cela était impossible pendant la guerre; il fallait attendre la fin. Cependant, j’ai pensé que nous devions malgré tout redonner espoir aux gens: la vie continue y compris au milieu de la guerre. J’ai donc accepté la proposition de l’ambassadeur, conscient cependant que rien ne pouvait se faire sans le consentement du MILF. Je suis donc allé les voir et je négociais la mise sur pied d’un village, de quelques 250 familles, habité par des musulmans, des chrétiens et des indigènes, durement touchées par le conflit armé. Nous n’avons pas voulu appeler ce village une “zone de paix” parce qu’ aux Philippines, il s’agit d’un concept équivoque… on continue à y porter les armes! Nous avons simplement demandé que ce fut un terrain sur lequel on ne se battrait pas. Les gens avaient besoin de revenir à la maison; dans les camps de déportation il n’y avait pas d’espoir. On y mourait.

Il leur fallut un peu de temps pour donner leur accord; je pouvais alors commencer. Au début, le plus difficile fut de convaincre la population, mais après l’accord donné par les deux belligérants, elle se mit en route. Nous avons pu alors donner vie à quelques projets sociaux. Les ONG aussi reprirent courage. Ce fut unique: une expérience de réhabilitation, en pleine guerre! Cela contredisait tant de théories! Sur la lancée, nous avons ouvert d’autres “sitios” – comme nous les appelons – ce sont des subdivisions des barangay (villages): 9 pour le moment et nous pensons cette année en ajouter 34.

  • Penses-tu alors qu’une solution soit possible immédiatement?

Nous avons un immense espoir pour le processus de paix à Mindanao, spécialement grâce à l’aide de la Malaisie et à la présence de l’International Monitoring Team. L’assistance technique de l’USIP compte aussi. Pourtant, je ne crois pas qu’un accord immédiat soit possible, étant donné les élections de l’été prochain. De toute façon, les chances se multiplient: de plus en plus de gens des deux côtés s’engagent dans le processus. Un exemple: le groupe de paix de ma paroisse a proposé des séminaires sur l’éducation à la paix, à l’intention des paramilitaires.

  • Tu as donc de bonnes relations avec les militaires. En as-tu tiré avantage?

Sous la loi martiale, nous étions pour la confrontation dure. Nous dénoncions, à la radio, les violations des droits humains du gouvernement, et spécialement des militaires, dans le but de les discréditer. Peu à peu j’ai compris, tout en faisant cela, qu’il existe une approche meilleure, celle du dialogue. Tel est l’esprit du dialogue interreligieux: respecter, continuer à croire en la bonté foncière de la personne, qu’elle soit rebelle ou soldat; stimuler le bien dans le coeur humain pour qu’il poursuive quelque chose de noble, comme dans notre cas. Si nous nous limitons à la confrontation dure, il sera difficile d’arriver à un accord. Naturellement, des deux côtés, on sait que je ne fais pas de compromis sur les droits humains. Je suis toujours prêt à dénoncer à la radio, les violations aussi bien du gouvernement que du MILF. Il me semble qu’ils me perçoivent comme quelqu’un de neutre, qui les respecte mais qui ne recule jamais sur les droits humains.

[“Peu de temps après cette entrevue, le 11 décembre 2003, P. Layson a reçu le prix Ninoy Aquino Fellowship pour 2004, des mains de Corazon Aquino, ancien Président et épouse du sénateur assassiné.”]