1. Introduction
  2. La spiritualité de saint-sulpice
  3. L'église dans les constitutions et règles
  4. Les chapitres généraux
  5. Vatican II un virage pour la congrégation
  6. Les supérieurs généraux
  7. La tradition oblate

INTRODUCTION

1. L’ÉGLISE DANS LA SPIRITUALITE OBLATE

Si quelqu’un nous demandait de définir l’Oblat, nous n’hésiterions pas à répondre: «L’Oblat est un homme d’Église». Dès le début, en effet, Eugène de Mazenod a établi un rapport entre la vocation oblate et l’Église.

«Je voyais l’Église menacée de la plus cruelle persécution […] J’entrai donc au séminaire de Saint-Sulpice avec le désir, mieux, avec la volonté bien déterminée de me dévouer de la manière la plus absolue au service de l’Église, dans l’exercice du ministère le plus utile aux âmes, au salut desquelles je brûlais de me consacrer» [1].

La Révolution française avait décimé l’Église de ses meilleurs éléments; Napoléon avait séquestré le pape Pie VII à Savona et obligé le collège des cardinaux à s’établir à Paris. Quelques séminaristes, parmi lesquels il y avait Eugène de Mazenod, s’étaient mis à leur service.

«Encore diacre et jeune prêtre ensuite, il m’a été donné, malgré la surveillance la plus active d’une police ombrageuse, de me consacrer dans des rapports quotidiens au service des cardinaux romains […]» [2].

Quand il écrivit la Règle pour la Congrégation naissante, sa première pensée va à l’Église: «L’Église, ce bel héritage du Sauveur, qu’il avait acquis au prix de tout son sang, a été ravagée, de nos jours, d’une manière cruelle […] Dans cet état déplorable, l’Église appelle à son secours les ministres auxquels elle a confié les plus chers intérêts de son divin Époux […]» [3].

Dans la pensée du Fondateur, les Oblats sont appelés à faire revivre l’Église, leur vocation coïncide avec celle des Apôtres: «Rien sur la terre n’est au-dessus de notre vocation. Parmi les religieux, les uns sont appelés à un bien, les autres à un autre bien; quelques-uns sont destinés, même indirectement, à la même fin que nous. Mais pour nous, notre fin principale, je dirais presque unique, est la fin même que Jésus Christ s’est proposée en venant dans le monde, la même fin qu’il a donnée aux Apôtres, à qui, sans aucun doute, il a enseigné la voie la plus parfaite. Aussi, notre humble Société ne reconnaît point d’autre instituteur que Jésus Christ, qui a parlé par la bouche de son Vicaire, et d’autres Pères que les Apôtres» [4].

Une autre indication de la relation étroite qui existe entre l’Oblat et l’Église est le désir du Fondateur de retrouver, à travers la Congrégation, la splendeur des Ordres religieux détruits par la Révolution: «C’est pourquoi ils tâcheront de faire revivre en leurs personnes la piété et la ferveur des Ordres religieux détruits en France par la Révolution» [5].

L’amour de l’Oblat pour l’Église est un amour d’identification. Dans plusieurs lieux de mission, les Oblats constituent l’unique présence de l’Église, ils sont l’Église. C’est aussi un amour fécond. En plusieurs points de la terre, les Oblats ont été des constructeurs de communautés, de diocèses et de paroisses.

La vocation de l’Oblat est de construire l’Église là où elle n’est pas encore née ou, encore, là où elle passe à travers des difficultés.

L’Oblat est donc appelé à donner le jour à l’Église par l’annonce et le témoignage de l’Évangile. C’est dans ce sens que l’on peut dire que les Oblats sont les hommes du Pape et des évêques.

Le caractère distinctif des Oblats est l’amour et l’évangélisation des plus pauvres; leur style est la simplicité, leur mode d’être, la mobilité, leur fin principale, faire naître la communauté chrétienne et courir vers les cieux qui ignorent encore le message du salut.

Jean XXIII dira qu’Eugène de Mazenod est «digne d’être mis au nombre de ceux qui ont bien mérité du mouvement de renaissance missionnaire des temps modernes, émule de ces prêtres et de ces évêques qui ont senti battre dans leur poitrine le cœur de l’Église universelle» [6].

2. LE CHRIST ET L’ÉGLISE

Une des caractéristiques de la spiritualité oblate est l’union intime du Christ avec l’Église: «L’expérience d’Eugène de Mazenod révèle un trait caractéristique que nous voudrions souligner brièvement. L’amour du Christ et l’amour de l’Église forment la sève de la vie de tout chrétien; ce sont les deux pôles d’attraction de la vie de tous les saints. Ces deux amours doivent émerger de façon plus ou moins explicite. Dans la vie des saints en général, ce n’est qu’après la rencontre du Christ que mûrit peu à peu la rencontre de l’Église. Pensons, même si nous n’avons pas à développer ici ce sujet, à François d’Assise, à Thérèse d’Avila, à Ignace de Loyola, etc. C’est à partir de leur rencontre avec le Christ que l’Église fleurit avec le temps, parfois péniblement, après des incompréhensions et des hésitations.

«Eugène de Mazenod semble avoir eu, dès le début, cette transfusion complète de ces deux amours, au point de voir s’appliquer le principe des vases communicants; lorsque son amour pour le Christ augmente, son amour pour l’Église augmente aussi et vice versa» [7].

Dans la fameuse lettre pastorale de 1860, qui nous présente la synthèse de l’ecclésiologie d’Eugène de Mazenod, on lit ceci: «Comment serait-il possible de séparer notre amour pour Jésus Christ de celui que nous devons à son Église? Ces deux amours se confondent: aimer l’Église c’est aimer Jésus Christ et réciproquement. On aime Jésus Christ dans son Église parce qu’elle est son épouse immaculée qui est sortie de son côté ouvert sur la croix […]» [8].

L’union du Christ et de l’Église représente aussi l’union entre le Christ et notre âme.

«Notre Seigneur Jésus Christ a voulu retracer dans sa vie mortelle toutes les destinées des enfants des hommes dont il avait pris la nature dans sa mystérieuse incarnation. L’homme dans l’état où l’a réduit le péché, pauvre, souffrant, humilié, condamné à mort, tel s’est fait celui qui est le fils unique de Dieu et qui est devenu aussi le fils de l’homme, ainsi qu’il s’est appelé lui-même. Il a épousé notre cause jusqu’à s’identifier avec nous, jusqu’à adopter de nous tout ce qui dans son humanité était compatible avec l’infinie perfection de sa divinité, consentant, dit l’Apôtre, à subir toutes les épreuves, hormis le péché (He 4, 15), c’est ainsi qu’il est l’époux de son Église et de nos âmes, que son Église elle-même est son corps mystique et que nous tous qui avons été baptisés dans un même esprit (1 Co 12, 13) nous ne sommes tous ensemble avec lui que les membres de ce corps (1 Co 12, 27) qui est le sien.

«Dans cette union admirable entre Jésus Christ et nos âmes est le mystère de notre participation à sa grâce et par sa grâce à sa gloire. Mais comme il s’est uni à nous dans l’humiliation, dans les douleurs, dans la complète indigence de notre nature déchue, il faut que par le concours fidèle de notre volonté nous nous unissions à lui dans les voies de sa miséricorde et de son amour, pour nous relever de notre chute et être conduits à son père» [9].

LA SPIRITUALITÉ DE SAINT-SULPICE

L’union intime entre le Christ, le chrétien et l’Église constitue une des clés de la spiritualité du Fondateur. Il l’a empruntée à la spiritualité sacerdotale reçue au séminaire de Saint-Sulpice.

Le séminaire de Saint-Sulpice a été fondé en 1642 par Jean-Jacques Olier pour répondre aux exigences du concile de Trente sur la réforme du clergé. La spiritualité de monsieur Olier insiste sur l’incarnation et le sacerdoce du Christ: «Il ne doit plus y avoir de moi dans un prêtre, car le moi des prêtres doit être converti en Jésus Christ, qui leur fait dire à l’autel, ceci est mon corps, comme si le corps de Jésus Christ était le corps même du prêtre» [10]. Le prêtre est celui qui prolonge la vie de Jésus Christ vivant, un Jésus Christ chef de son Église [11].

Imprégné de cette spiritualité, Eugène de Mazenod comprend que son amour du Christ doit le conduire à s’identifier avec Lui.

«[…] la dévotion des novices doit surtout se porter sur la personne sacrée de notre adorable Sauveur. Tout ce qu’ils doivent se proposer dans le temps de leur épreuve, est d’établir dans leur cœur le règne de Jésus Christ et d’en venir à ce point qu’ils ne vivent plus que de sa vie divine et qu’ils puissent dire avec saint Paul: Ce n’est plus moi qui vis, mais c’est Jésus Christ qui vit en moi, vivo ego jam non ego, etc. (Ga 2, 20)» [12].

S’identifier au Christ signifie vivre sa vie à Lui, parcourir avec Lui le chemin du Calvaire, supporter toutes les épreuves qu’Il a connues sur terre: le désert, le jeûne, la tentation, la souffrance, la fatigue, les contradictions de la vie publique.

«Dans la nuit nous nous trouvons ensemble sur la montagne pour recueillir le fruit de ses oraisons et, le jour […] nous écoutons avec recueillement sa divine parole et, comme Marie, sa sainte mère, nous en conférons avec nous-mêmes dans nos cœurs (Lc 2, 19); nous nous pénétrons des sentiments de notre Rédempteur, nous nous livrons aux inspirations de son amour, nous mettons notre âme à l’instar de la sienne, jusqu’à ce qu’étant lui-même formé en nous (Ga 4, 19) nous vivions tellement de sa vie humiliée, laborieuse et pénitente et nous soyons tellement conformes à son image, sans cesse reproduite sous nos yeux, qu’il soit à notre égard le premier né d’une multitude de ses frères et qu’après avoir été appelés nous soyons justifiés, et qu’après avoir été justifiés nous soyons glorifiés (Rm 13, 29-30)» [13].

L’Oblat «n’a pu ressusciter avec Jésus Christ qu’après être mort avec lui» [14]. Sa consécration l’identifie avec le Christ, avec sa vie, ses vertus, ses épreuves, son Corps qui est l’Église.

1. LA VIE DANS LE CHRIST

La vie dans le Christ, la Rédemption et le sang du Christ sont trois thèmes intimement liés les uns aux autres. Ils représentent la régénération et la réincorporation de l’homme dans le Christ à travers le mystère du salut et le baptême. Le Christ, par son sang, régénère l’homme, le renouvelle. De la croix naît l’homme nouveau, le «nouvel Adam». C’est par le sang du Christ et le baptême que le chrétien commence à vivre dans le Christ.

Eugène de Mazenod observe, juge, saisit et agit à partir de ce point de vue, du dedans, comme de l’intérieur de la vie du Christ.

L’homme «uni à Jésus Christ, allant par lui à sa fin qui est Dieu, s’éclairant de sa lumière et vivant de sa vie, déjà revêtu de Jésus Christ lui-même […] travaillerait à s’élever toujours plus par une ascension intérieure au-dessus de sa propre nature, jusqu’à l’état d’homme parfait et à la mesure de l’âge de la plénitude de Jésus Christ» [15].

Cette union entre les hommes et le Christ [16] fait l’objet de son enseignement d’évêque et de fondateur: «Mes chers enfants […] vous m’êtes tous présents, tels que vous êtes, et je m’occupe si volontiers de vous devant Dieu! C’est là où je vous donne rendez-vous. Parlez souvent de moi à ce Père commun qui est avec son divin Fils, Notre Seigneur Jésus Christ, le centre de tous nos cœurs; aimons-le, aimons-nous en lui toujours davantage» [17].

Le père Léo Deschâtelets a, lui aussi, insisté sur cette réalité: «Avant toute chose, l’Oblat est un consacré. Cela résume la pensée de Mgr de Mazenod. L’Oblat est lié au Seigneur, au Christ, à Jésus, le Fils de Dieu. Le Verbe incarné est tout dans la vie de l’Oblat et l’Oblat s’acharne, en un certain sens, à vivre Jésus en toute chose et de toutes les façons. Ceci est pour moi essentiel. La grâce de l’Oblat consiste en ce qu’il doit être prisonnier de l’amour du Christ, tout comme saint Paul. Pour moi, doit-il dire, vivre c’est le Christ. Si on a compris cela, on a compris ce qu’est l’Oblat. L’Oblat aime le Christ, il se laisse envahir complètement par Lui: telle est sa grâce particulière, elle fait partie de son charisme. Si je n’ai pas cet amour au fond du cœur, si cet amour du Christ ne me saisit pas en entier, je ne suis pas un Oblat comme l’a voulu le Fondateur et comme l’a interprété la tradition vivante» [18].

Cette relation avec le Christ est le fondement du «château intérieur» d’Eugène de Mazenod. Malgré les limites et la pauvreté de l’ecclésiologie de son temps, c’est à partir de la «vie du Christ» qu’il observe l’Église, qu’il la contemple comme Corps mystique du Christ, Épouse, Mère, Humanité régénérée.

2. LES LIMITES DE LA FORMATION D’EUGÈNE DE MAZENOD

Le gallicanisme et le jansénisme avaient marqué la théologie. L’enseignement du séminaire avait été précaire [19], les seules sources spirituelles dignes d’une réflexion profonde avaient été la théologie de Bossuet et la spiritualité de monsieur Olier [20]. Les cours du séminaire ne comprenaient pas l’histoire de l’Église. C’est monsieur Boyer qui enseignait l’ecclésiologie. Ce professeur gallican, condescendant à l’égard du pouvoir de Napoléon, soutenait ouvertement la thèse de la supériorité du concile sur le Pape: le pouvoir de celui-ci est un abus; son autorité est soumise à l’autorité de l’Église universelle.

D’un autre côté, même les manuels approuvés plus tard par le Fondateur ne seront pas plus riches. On en a pour preuve celui qu’Eugène de Mazenod, évêque de Marseille, approuva comme manuel du séminaire. Sur deux cent soixante-dix-sept pages, seize traitent de l’institution de l’Église, cinquante-quatre de ses caractéristiques et deux cent sept de questions de droit canonique.

La richesse de la pensée et de la spiritualité du Fondateur sont évidemment le fruit de son expérience et de son intuition. Eugène de Mazenod était un catholique pratiquant, habitué à la lecture spirituelle et à l’étude constante, et un initié de l’apologie [21]. Il me semble, en outre, important de souligner que les nobles de ce temps, et Eugène en était un, ne travaillaient pas; il ne fut donc pas difficile, pour l’amant de la lecture qu’il était, d’acquérir une vaste culture.

3. L’ÉGLISE, CORPS MYSTIQUE DU CHRIST

C’est avant d’entrer au séminaire qu’Eugène découvre la réalité de l’Église, Corps mystique. Son esprit s’exalte à l’idée d’être «un membre de cette grande famille dont Dieu même est le chef» [22].

En 1808, Eugène décide d’entrer au séminaire de Saint-Sulpice. Il a déjà vingt-six ans. Prêt au martyr, il apporte ses habits civils; il prévoit, en effet, que la persécution de l’Église, œuvre de Napoléon, se fera plus cruelle. Dans l’Église qui souffre, Eugène contemple les souffrances du Corps du Christ lui-même.

«Née du sang d’un Dieu mourant sur la croix, elle aura une existence conforme à son origine et toujours, sous la pourpre comme dans les cachots, elle portera cette croix douloureuse où est suspendu le salut du monde. Indissolublement unie à Jésus Christ calomnié, persécuté, condamné par des ingrats qu’il voulait sauver, elle marchera constamment jusqu’à la fin des siècles dans la voie de ses souffrances et dans une union ineffable que l’enfer frémissant de rage essayera sans cesse de troubler; elle aura toujours, comme son divin époux, qui est aussi son éternel modèle, à lutter contre toutes les erreurs et toutes les passions conjurées, et à soutenir les droits impreibles de Dieu, qui sont ceux de la vérité et de la justice» [23].

En 1809, Eugène est chargé du catéchisme dans la paroisse de Saint-Sulpice. Il écrit, entre autres, une catéchèse sur la communion des Saints et sur l’Église Corps mystique. À propos de cette instruction, Émilien Lamirande croit qu’elle est «la manifestation d’une pensée déjà mûrie et, surtout, profondément vécue» [24].

Le langage de ce jeune séminariste, qui parle de l’Église avec beaucoup de souffle, nous étonne aujourd’hui.

«Si vous avez été attentifs aux instructions précédentes vous aurez retenu que l’Église est un corps, composé de plusieurs membres divisés en trois classes, que nous avons appelées l’Église triomphante, l’Église souffrante et l’Église militante. Il règne parmi ces trois classes l’union la plus intime puisqu’elles ne forment, comme nous l’avons dit, qu’un même corps dont Jésus Christ est le chef, en sorte qu’il est vrai de dire qu’ils sont tous les membres du corps mystique de Jésus Christ et les membres de Jésus Christ» [25].

Dans son mandement du 24 février 1847, Mgr de Mazenod démontre comment, dans chaque communauté locale, chaque région particulière de la terre, s’exprime la totalité du Corps mystique. Tout en s’incarnant dans les diverses cultures, l’Église reste une dans le Christ: «Apprenons à ceux qui l’ignorent que dans toutes les régions de l’univers l’Église catholique ne forme qu’un seul corps indivisible dont Jésus Christ est le chef et dont nous sommes les membres; apprenons-leur qu’aucun de ceux-ci ne peut souffrir sans que nous reconnaissions Jésus Christ lui-même dans ses membres souffrants, sans que nul parmi ceux qui sont pénétrés de son esprit de charité ne puisse dire comme saint Paul: Qui de vous est dans la douleur sans que je sois moi-même dans la douleur? (2 Co 11, 29) Pourquoi donc iriez-vous distinguer une nation d’une autre dans l’Église catholique? Il n’y a point de distinction, dit l’apôtre, entre le Juif et le Grec, ils ont tous le même Seigneur qui est riche envers ceux qui l’invoquent (Rm 10, 12). Vous avez tous été revêtus de Jésus Christ, dit énergiquement ailleurs le même apôtre, il n’y a parmi vous ni Juif ni Grec, ni homme libre… Vous ne faites tous qu’un en Jésus Christ (Ga 3, 28)» [26].

L’expression Corps mystique, fréquemment utilisée par Eugène de Mazenod, ne se retrouve que rarement chez monsieur Olier et jamais chez Bossuet. De toute façon, Eugène avait lu Fénélon et Suarez, qui avaient utilisé l’expression avec justesse [27].

Eugène vit cette réalité avec tellement d’intensité qu’il la transmet à la Congrégation: «À quelque distance que vous soyez du centre de la Congrégation, songez que vous devez vivre de la vie de la famille dont vous faites partie. Il est consolant, aux extrémités de la terre où vous vous trouvez, de penser que vous vivez de la même vie et dans la communion intime de vos frères répandus sur toute la surface du globe» [28].

«Nous sommes tous membres d’un même corps, que chacun concoure par tous ses efforts et par des sacrifices, s’il le faut, au bien-être de ce corps et au développement de toutes ses facultés. Je ne sais pourquoi je vous rappelle ces choses; je n’ignore pas le bon esprit qui vous anime, mais je jouis de m’entretenir avec vous de nos intérêts communs» [29].

«Quand elle m’a été remise [votre lettre], votre consécration à Dieu avait déjà eu lieu et vous étiez tout à fait des nôtres, c’est-à-dire que vous faisiez partie d’un corps qui a Marie pour Mère […]» [30].

4. LE CORPS MYSTIQUE RACHETE PAR LE SANG DU CHRIST

«Là [sur la croix] l’Homme-Dieu prie et meurt. Par sa prière et par sa mort, il satisfait complètement à toutes les exigences les plus rigoureuses de la justice et il attire les effusions les plus abondantes de la miséricorde. Par la grâce qui descend de la croix, l’homme, élevé jusqu’à Dieu et ne faisant qu’un avec lui, prie avec Dieu et donne à sa prière le mérite d’une mort divine. C’en est fait, c’est le sang de l’Agneau sans tache qui crie vers le Seigneur pour demander grâce. Comment ne serait-il pas exaucé? Ce sang, répandu pour le salut du monde, pénètre notre cœur et lui donne la force de jeter du fond de sa misère un cri tout-puissant qui retentit jusque dans le cœur même de Dieu» [31].

Dans la spiritualité du temps du Fondateur, le sang du Christ, qui symbolise la passion rédemptrice du Christ, est un thème aux mille nuances. Le sang est la grâce qui pénètre toutes les réalités pour les recréer et les renouveler aux yeux de Dieu. Le sang du Christ rachète, libère de la mort, crée des rapports nouveaux entre les chrétiens.

«Cette union entre les enfants des hommes et Jésus Christ a été contractée sur le Calvaire, alors que pour la rédemption le sang divin a coulé et que par la passion et la mort du Sauveur la grâce leur a été méritée… L’Église est donc le prix du sang de Jésus Christ […]» [32].

Le sang est une image flexible qui évoque plusieurs aspects de la Rédemption et de l’union des sauvés dans le Christ. «Ils sont tous frères de la manière la plus parfaite, car ils sont tous du même sang et ce sang est celui d’un Dieu. Ce sang adorable dans lequel ils ont été régénérés coule pour ainsi dire dans leurs âmes; il s’incorpore même en eux en devenant vraiment leur breuvage, en même temps que le corps de Jésus Christ devient vraiment leur nourriture (Jn 6, 56) dans la sainte communion. Il y a entre eux communauté de biens spirituels et une sainte solidarité de mérites, laquelle ne fait cependant perdre à aucun les droits qu’il a acquis» [33].

C’est avec raison qu’Émilien Lamirande affirme qu’il s’agit d’un thème central de la doctrine spirituelle de Mgr de Mazenod [34].

5. LA COMMUNION UNIVERSELLE DE L’ÉGLISE

La théologie et la pastorale qui ont suivi le concile Vatican II ont surtout mis en évidence la dimension locale et nucléaire de l’Église. Le concile a suscité une révolution dans l’Église en mettant en lumière le rôle des petites communautés, des laïques, du rapport de l’Église avec le monde, de son «inculturation», de son engagement dans la construction du Règne de Dieu, etc., au détriment peut-être du mystère.

Il importe de situer Eugène de Mazenod à son époque. Même si certains aspects de son ecclésiologie annoncent déjà l’Église d’aujourd’hui, il ne fait aucun doute que son vocabulaire, sa pensée et sa spiritualité sont de son temps. De l’Église il retient avant tout l’aspect de son mystère: l’union indissoluble de l’Église au Christ, la Rédemption transmise mystérieusement à tous les fidèles, l’union dans le Christ des vivants et des saints du ciel, l’union universelle des croyants, la participation aux mystères du Christ.

Il faut de toute façon signaler qu’un autre des points fondamentaux de la spiritualité d’Eugène de Mazenod, la communion des saints était un aspect oublié à son époque; à la mentalité individualiste, fruit aussi de la Révolution française «humaniste», il oppose la dimension communautaire de la vie et de la foi [35].

«Cette union qui existe entre tous les membres de l’Église on la nomme la communion des saints. […] Communion, c’est un mot latin qui veut dire la même chose que liaison, société, communication, union. C’est-à-dire que nous exprimons par ce seul mot quelque chose qui appartient à plusieurs personnes, comme vous diriez un champ qui appartiendrait à la ville de Paris et où tous les habitants de cette ville pussent aller faucher, moissonner, vendanger chacun pour le compte de tous. Cette comparaison est très juste, car Notre Seigneur lui-même a souvent comparé son Église à un champ. Toutes les bonnes semences que l’on y jette, c’est-à-dire toutes les bonnes œuvres que fait un membre de la véritable Église et tous les bons effets qui en résultent, n’appartiennent pas seulement à l’auteur de ces bonnes œuvres, mais en général à tous les fidèles. Chaque membre de l’Église est comme un fonds commun, aucun ne peut dire: ceci est à moi, cela est à toi, mais tout est commun entre eux et chaque particulier a des droits au bien qui est pratiqué par tous les autres. Voilà ce qu’on entend par communion» [36].

Eugène s’adresse alors à ses élèves du catéchisme. Il lui suffit de faire quelques déductions logiques pour formuler, en plus de la doctrine spirituelle, une doctrine humaine, psychologique, sociale et politique tout simplement révolutionnaire: la révolution de la communion des biens.

La communion des saints sauve et la communauté et la personne, ces éléments lui étant tous les deux essentiels.

«Une goutte du sang de Jésus Christ, une larme de ses yeux auraient suffi pour racheter le monde. D’autre part, les saints ont pratiqué des pénitences et offert des expiations dont ils n’étaient pas redevables pour leur propre compte. Mais rien n’est perdu de cet excédent de mérites, l’Église a recueilli ces trésors et, par une heureuse solidarité, elle y fait participer ceux à qui ils n’appartiennent point en propre. Ceux qui les ont acquis en sont glorifiés sans doute, mais leur gloire s’accroît encore en ce que leurs biens nous deviennent communs et qu’ainsi la charité infinie de Dieu et celle des saints triomphent en notre faveur» [37].

«La communion des saints, un des articles du Symbole, consiste dans la participation de tous les fidèles aux mêmes biens spirituels et aux mêmes mérites réversibles des uns aux autres. C’est une sorte de communauté de biens dans l’ordre de la grâce. Quoique les liens qui la forment ne soient pas visibles et qu’ils s’étendent à toutes les distances, même au-delà des limites de ce monde, néanmoins on trouve une vive et touchante image de cette possession des mêmes biens et de cette mystérieuse unité de tous les enfants de Dieu dans leur réunion au pied des autels, tandis que, d’une commune voix, ils chantent les mêmes louanges, élevant vers le ciel les mêmes vœux et participant simultanément au même sacrifice. Comme dans la primitive Église on n’avait qu’un cœur et qu’une âme, ils n’ont tous qu’un même sentiment, qu’une même parole et qu’une même voix» [38].

Le grand bien commun des chrétiens, c’est le sang du Christ, c’est l’Esprit.

«Ce n’est pas seulement le sang d’une même fraternité humaine qui nous est commun, mais le sang de notre Rédempteur, auquel nous participons tous dans la même grâce et dans les mêmes sacrements. Apprenons à ceux qui l’ignorent que dans toutes les régions de l’univers l’Église catholique ne forme qu’un seul corps indivisible dont Jésus Christ est le chef et dont nous sommes les membres; apprenons-leur qu’aucun de ceux-ci ne peut souffrir sans que nous reconnaissions Jésus Christ lui-même dans ses membres souffrants sans que nul parmi ceux qui sont pénétrés de son esprit de charité ne puisse dire comme saint Paul: Qui de vous est dans la douleur sans que je sois moi-même dans la douleur? (2 Co 11, 29) Pourquoi donc iriez-vous distinguer une nation d’une autre dans l’Église catholique? Il n’y a point de distinction, dit l’apôtre, entre le Juif et le Grec, ils ont tous le même Seigneur qui est riche envers ceux qui l’invoquent (Rm 10, 12)» [39].

Jeune encore, Eugène réagissait au sermon d’un prêtre exaltant la victoire des armées françaises: «Dans le temple de notre Dieu qui est aussi le Dieu et de l’Italien et de l’Autrichien et du Prussien, tous nos frères, qu’il nous est sévèrement enjoint d’aimer comme étant les enfants du même père devant lequel, au dire de l’Apôtre, il n’est aucune exception de personnes ni de nations, dès qu’on professe la même croyance» [40].

L’esprit de la communion des saints, Eugène le communique à la Congrégation et aux Oblats dans leur vie commune.

«Réjouissons-nous donc mutuellement de tout le bien qui se fait par les nôtres dans les quatre parties du monde. Tout est à la solidaire chez nous. Chacun travaille pour tous et tous pour chacun. Oh! la belle, la touchante communion des saints!» [41].

Parlant des quatre premiers Oblats décédés, il revient sur la notion que, comme catéchiste à Saint-Sulpice, il avait expliquée aux enfants, l’union dans la communion entre les vivants et les défunts: «Nous tenons à eux par les liens d’une charité particulière, ils sont encore nos frères et nous sommes les leurs; ils habitent notre maison mère, notre chef-lieu; leurs prières, l’amour qu’ils conservent pour nous, nous attireront un jour à eux pour habiter avec eux le lieu de notre repos. Je présume que notre communauté d’en haut doit être placée bien près de notre patronne; je les vois à côté de Marie Immaculée, par conséquent à portée de Notre Seigneur Jésus Christ, qu’ils ont suivi sur la terre et qu’ils contemplent délicieusement» [42].

Même l’Eucharistie est perçue dans l’optique de la communion: «Vous ne sauriez croire combien je me préoccupe devant Dieu de nos chers missionnaires de la Rivière-Rouge. Je n’ai que ce moyen pour me rapprocher d’eux. Là, en présence de Jésus Christ devant le Très Saint Sacrement, il semble que je vous vois, que je vous touche. Il doit arriver souvent que de votre côté vous êtes en sa présence. C’est alors que nous nous rencontrons dans ce centre vivant qui nous sert de communication» [43].

Profondément pénétré du mystère du Christ et de l’Église, Eugène de Mazenod considère tout dans cette optique, estimant perdu ou destiné à la perdition ce qui n’y entre pas.

L’Église n’avait pas encore approfondi la réalité du monde, avec comme conséquence un oubli important: que la grâce suit un chemin qui lui est propre et que Dieu est présent et agit dans le cœur de chaque humain.

Le concile Vatican II a libéré l’Église de cette barrière qui la séparait du monde. Une des conséquences a été la libération du vocabulaire ecclésiastique; les mots païens et infidèles n’en font plus partie, mais on y trouve par contre hommes de bonne volonté.

Nous ne serions cependant pas arrivés à la richesse que nous connaissons en ecclésiologie sans les précurseurs du siècle dernier et de la première moitié du nôtre. Rosmini, Newman, Congar ne sont que quelques-uns de la myriade de ceux qui ont précédé Vatican II.

Avec un peu d’humilité et aussi de fierté, les Oblats ont eux aussi apporté leur modeste contribution; Eugène de Mazenod est l’un d’eux. Dans un monde où l’Église risquait de se morceler en tant d’Églises nationales, Eugène a insisté sur son universalité. Il est urgent aujourd’hui, dans un monde qui, de façon générale, s’universalise, de mettre en valeur l’incarnation de l’Église dans les diverses cultures. C’est ainsi que nous répondrons au danger de voir les peuples perdre leur identité et leur culture.

6. LE PAPE EST LE CHRIST SUR LA CROIX

La fidélité du Fondateur à la chaire de Pierre est un autre pilier de la spiritualité oblate [44]. Dans le Pape, les chrétiens vénèrent le Christ dans son zèle pour l’Église et pour l’humanité [45]. Le Pape renouvelle la présence miséricordieuse du Christ sur la terre [46]. Il guide le peuple de la nouvelle Alliance; il ranime la foi, réveille la résistance dans l’oppression, prêche la paix, proteste en faveur des vaincus, protège les opprimés [47].

Vivant à une époque de persécution de la papauté, à quelques années de la fin du pouvoir temporel de celle-ci, mais au début d’un âge d’or de l’Église qui culminera dans le concile Vatican II, Eugène de Mazenod exalte la grandeur de la papauté en établissant une comparaison avec les grands prophètes de la Bible: «S’il est Aaron dans le tabernacle du Dieu vivant, il est aussi Moïse à la tête des tribus d’Israèl. Si par son règne pacifique il est Salomon dont il enseigne la sagesse, par sa vie militante il est aussi David, contre lequel les nations ont frémi et les peuples ont médité de vains complots (Ps 2, 1), disons mieux, véritable oint du Seigneur, il est Jésus Christ sur la croix, victime des péchés des hommes et les sauvant au prix de son sacrifice. C’est ainsi que le disciple n’est pas au-dessus du maître (Lc 6, 40) et que le vicaire du divin Sauveur retrace celui qu’il représente» [48].

Chez Eugène de Mazenod, il ne s’agit pas d’une doctrine froide, mais de la deion d’un père qui a les traits du Christ, un cœur semblable au sien.

«Choisi d’En Haut pour représenter sur toute la terre le Souverain Pasteur des âmes, il voit l’Église militante obligée d’essuyer sans cesse de terribles attaques et de soutenir de rudes combats. Il ressent toutes les angoisses de l’épouse de Jésus Christ. Son cœur est atteint par tous les coups dirigés contre elle et déchiré par toutes les blessures qu’il reçoit. Sa tête porte la couronne d’épines du divin Sauveur sous la tiare du Pontife-Roi. Aussi, comme Jésus Christ du haut de la croix, son Vicaire, du haut du trône du Prince des Apôtres, jette un grand cri dans le monde» [49].

7. L’ÉGLISE, MÈRE ET PÈRE

De toutes les nombreuses images utilisées par le Fondateur pour définir l’Église, la plus évocatrice est celle de l’Église mère. Une image qu’il enrichit d’une infinité de nuances.

«La nouvelle Ève destinée à écraser la tête de cet abominable serpent est à la fois parfaite et sublime réalité et une figure de l’Église, mère de tous les chrétiens, comme la très sainte Vierge est mère de Jésus Christ et par adoption mère aussi de tous les chrétiens, qui ne font avec lui qu’un seul tout […] Elle veille sur eux avec une incessante sollicitude depuis le berceau jusqu’à la tombe pour en écarter tous les dangers, les diriger dans leurs voies, les relever de leurs chutes, les consoler dans leurs afflictions, les fortifier dans leurs faiblesses, les éclairer dans leurs ignorances et leurs incertitudes et les soutenir dans leurs luttes contre l’ennemi de leur salut. Ces secours, ces lumières, cette force, elle les leur communique par la parole de la vérité et par les sacrements, en même temps qu’elle les fait participer à toutes les richesses spirituelles dont le divin Époux lui a confié le dépôt et la dispensation» [50].

Il arrive souvent que les expressions littéraires du Fondateur ne soient pas des plus séduisantes; il n’occupera jamais une place importante dans la littérature française, mais on ne peut nier son habileté à saisir la profondeur de la foi et à l’appliquer à la vie.

À l’intérieur de sa Congrégation, il fut jusqu’à la fin le père et la mère des Oblats répandus à travers le monde: «Tu sais, mon bien cher fils, que ma grande imperfection est d’aimer passionnément les enfants que le bon Dieu m’a donnés. Il n’y a pas amour de mère qui vienne là. La perfection serait d’être insensible au plus ou moins de correspondance de mes enfants à cette affection maternelle. C’est par là que je pèche» [51].

«J’ai vu beaucoup d’ordres religieux, je suis en rapport très intime avec les plus réguliers. Et bien! j’ai reconnu parmi eux, indépendamment de leurs vertus, un grand esprit de corps; mais cet amour plus que paternel du chef pour les membres de la famille, mais cette correspondance cordiale des membres pour leur chef qui établissent entre eux des rapports qui partent du cœur et qui forment entre nous de vrais liens de famille de père à fils, de fils à père, cela je ne l’ai rencontré nulle part. J’en ai toujours remercié Dieu comme d’un don particulier qu’il a daigné m’accorder; car c’est la trempe de cœur qu’il m’a donnée, cette expansion d’amour qui m’est propre et qui se répand sur chacun d’eux sans détriment pour d’autres, comme il en est, si j’ose dire, de l’amour de Dieu pour les hommes» [52].

C’est un sentiment non pas présomptueux, mais plutôt caractéristique d’un Fondateur qui donne vie à un nouveau charisme, comme chaque missionnaire donne vie à l’Église au moyen de la grâce de Dieu et de la Parole.

8. L’ÉGLISE, PEUPLE DE DIEU

L’image principale de l’Église retenue par le concile Vatican II est celle de Peuple de Dieu. Cette catégorie biblique montre l’aspect communautaire et humain de l’Église, son difficile chemin, son voyage à travers l’histoire, son lien avec le monde, l’unité dans le baptême et son caractère ministériel.

Quand Eugène de Mazenod parle de l’Église Peuple de Dieu, il veut souligner son universalité, sa transcendance et son origine divine: «La parole divine a ranimé tous ces ossements, ils ont reçu l’esprit et la vie, et voilà qu’ils sont redevenus la race choisie, la nation sainte, le peuple de la rédemption (1 P 2, 9); après avoir été tous les jours instruits de la vérité et avoir confessé ses égarements, ce peuple a renouvelé son alliance avec le Seigneur et vient maintenant manger l’agneau sans tache et se nourrir du pain de l’immortalité» [53].

9. LE SACERDOCE ROYAL DES LAÏQUES

Le sacerdoce royal des laïques était un des points contestés de la théologie parce que les protestants en avaient fait un cheval de bataille: l’Écriture ne parle que d’un sacerdoce commun à tous les fidèles. L’Église catholique codifia sa réaction au concile de Trente et l’«ignorance» sur le sacerdoce commun des fidèles durera jusqu’à Vatican II. Cependant, la différence qui existe entre la pensée du Fondateur et celle d’aujourd’hui est-elle aussi nette? Non! Dans le vaste portrait du mystère de l’Église que Eugène de Mazenod trace avec une ampleur et une richesse extraordinaires, nous retrouvons divers éléments de l’ecclésiologie nouvelle de Vatican II. Malgré les limites historiques et culturelles, il a été un promoteur des associations de laïques, du sacerdoce commun des fidèles, d’une participation plus directe de leur part à l’action de l’Église.

Dans l’esprit oblat, la présence des laïques n’est donc pas accidentelle; elle fait plutôt partie du charisme. Les Oblats collaborent avec les laïques, soutiennent leur présence dans le monde et font la promotion des activités, des communautés, des mouvements ainsi que des ministères des laïques. Parmi ceux-ci, ce sont les pauvres qui sont naturellement les préférés: «Pauvres de Jésus Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d’ulcères, etc., vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi.

«Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus Christ, les cohéritiers de son Royaume éternel, la portion chérie de son héritage; vous êtes, au dire de saint Pierre, la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes, en quelque sorte, des dieux: Dii estis et filii Excelsi omnes.

«Vous connaissez maintenant votre dignité en qualité de chrétiens, enfants de Dieu, frères et cohéritiers de Jésus Christ, nation sainte, portion choisie de l’héritage du Seigneur, destinés à régner éternellement dans le ciel, rois, prêtres, en un mot, pour me servir de l’expression consacrée par nos écritures, vous avez été à même de faire le rapprochement de ces hautes destinées avec ce que vous promet le monde, ce tyran qui ne voyant en vous que les humbles dehors de la pauvreté vous paie par des mépris les services utiles que vous ne cessez de lui rendre peut-être au détriment de vos âmes» [54].

Il prit en conséquence l’initiative de faire participer plus activement les laïques à la liturgie: «Les assistants […] ne sont pas durant la grand’messe de simples auditeurs, mais, mêlés à tout, ils interviennent sans cesse pour protester hautement de leur adhésion entière à ce qui s’accomplit sur l’autel et ce concours de l’assistance n’est pas seulement réservé au clergé, mais il appartient à chaque fidèle présent dans le lieu saint» [55].

Son appréciation des réalités du monde, qui ont comme fin la construction du Royaume de Dieu, découle aussi de cette intuition. C’est ce qu’il exprime dans un discours sur l’importance des chemins de fer: «Ne croyons pas, messieurs, qu’elle [l’Église] veuille seulement ajouter de nouveaux avantages à l’existence matérielle des peuples; non, elle veut les rapprocher, les mêler peut-être entre eux dans l’ordre matériel afin de les unir dans l’ordre moral. En multipliant, en accélérant les relations de l’un à l’autre, on multiplie, on accélère le mouvement vers l’unité mystérieuse de tous les enfants de la famille humaine sous un même Dieu, une même foi, un même baptême» [56].

Dans un discours à la Chambre de commerce de Marseille, il dira: «Mais l’Église, qui vient ici vous retracer les droits de Dieu et les devoirs de la conscience, n’est pas, certes, indifférente au mouvement commercial de notre ville. Si le commerce multiplie les rapports des peuples entre eux, s’il fait parvenir la civilisation jusque sur les plages les plus lointaines, c’est surtout parce qu’il marche de concert avec la foi qui unit tous les peuples dans une même famille et qui a civilisé une grande partie du monde. Le commerçant et le navigateur sont les auxiliaires du missionnaire.

«Vos voiles et votre vapeur sont au service de l’Évangile en même temps que de vos intérêts matériels. Dans les desseins de la Providence, l’extension de nos relations commerciales se lie à l’expansion du règne de Dieu. Et si de nos jours par les inventions modernes Dieu donne à ces relations un développement inconnu avant nous, c’est qu’il veut étendre de plus en plus à toutes les îles et à tous les continents le domaine spirituel de l’Église. Telle est, n’en doutez pas, dans les plans divers, tous formés pour les élus, la raison des progrès que nous admirons» [57].

10. MATTHIEU 18, 20

La phrase de saint Matthieu, «Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux» (18, 20), souligne, elle aussi, que la dimension ecclésiale n’est pas nécessairement liée à la présence du ministre ordonné. On trouve dans ce texte le principe de l’Église nucléaire. Il y avait là naturellement un autre point de désaccord avec les protestants, qui s’est cependant transformé, avec la révolution conciliaire, en facteur de réunion des chrétiens, en particulier chez les laïques.

Le style d’Eugène de Mazenod, c’est son intuition, son instinct, sa capacité de suivre l’inspiration de l’Esprit. Et c’est ce qu’il fait encore dans ce cas.

«Comme dans la primitive Église on n’avait qu’un cœur et qu’une âme, ils n’ont tous qu’un même sentiment, qu’une même parole et qu’une même voix. En les voyant ainsi rassemblés dans le lieu saint pour adorer ensemble, avec les démonstrations du culte le plus solennel, le mystère qui s’opère pour eux et prendre part aux grâces qui en sont le fruit, on reconnaît des frères heureux d’habiter en commun sous le même toit (Ps 133, 1) et de s’asseoir à la même table; la fraternité des chrétiens, leur union en Dieu se manifeste de la manière la plus sensible, on sent qu’on est dans la maison du Seigneur, seul lien véritable des esprits et des cœurs. Quelque chose dit à l’âme qu’en ce moment surtout se vérifie cette parole du divin Maître: là où plusieurs, là ou deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt 18, 20), pour leur accorder leurs demandes» [58].

L’ÉGLISE DANS LES CONSTITUTIONS ET RÈGLES

C’est la Congrégation qui conserve et incarne le charisme du Fondateur dans l’histoire de l’humanité et de l’Église. La garantie de sa continuité repose sur la fidélité à l’inspiration originelle du Fondateur.

Cette fidélité a divers aspects: respect et retour périodique aux idées fondamentales du charisme; développement et approfondissement déterminés par le passage des années, par la rencontre avec d’autres cultures, d’autres expériences et d’autres théologies; renouveau du charisme à la lumière de l’Église.

Dès 1816, à l’aube de la Congrégation, Eugène de Mazenod comprend que Dieu appelle les Oblats à redonner à l’Église sa splendeur, à «faire rentrer dans le bercail tant de brebis égarées» [59], à «ramener les peuples à la foi» [60], à «prêcher aux pauvres la parole divine» [61]. Il entend par pauvres les habitants des campagnes de la Provence, abandonnés à eux-mêmes et dépourvus des secours spirituels de l’Église [62].

Eugène de Mazenod a voulu renouveler la vie de l’Église de son pays où une des réalités les plus pénibles était la «défection d’un si grand nombre de prêtres» [63]. Dans la mentalité de son temps, celui qui n’est pas chrétien est un infidèle à faire rentrer au bercail ou à gagner au Seigneur.

La Congrégation mettra à jour cette façon de penser: «La vie de l’Église et du monde d’aujourd’hui est marquée par un changement constant qui se répercute également sur notre vie et notre ministère d’Oblats. Le concile Vatican II, en particulier, et les développements qui l’ont suivi ont profondément modifié la vie de l’Église. Cette dernière en a retiré une compréhension plus complète d’elle-même. Comme conséquence, nous aussi, Oblats, nous nous comprenons mieux et percevons plus clairement la place que Dieu nous donne dans l’Église au service du monde» [64].

Comme tous les chrétiens, les Oblats sont appelés à vivre la plénitude de la foi assumée au baptême; comme porteurs d’un charisme, ils en font ressortir quelques aspects.

Une des préoccupations du Fondateur était, par exemple, celle d’annoncer la Parole de Dieu en tenant compte des personnes que l’on évangélisait: «Il est expressément recommandé de ne composer que des discours simples et faciles, remarquables par la solidité et par la force, propres en un mot pour ceux à qui ils doivent être prêchés» [65].

Approfondissant cette même réalité, que la théologie définira comme «inculturation», le Chapitre général de 1986 dira: «L’inculturation n’est pas seulement une manière d’agir, elle est aussi une manière d’être. Elle implique une spiritualité qui affecte tout notre être ainsi que notre visée missionnaire […] L’inculturation requiert la spiritualité de l’«Oblat», de celui qui est tout à fait disponible aux autres […]» [66].

À côté de ces modifications, il est intéressant de noter les constantes: la relation avec les laïques, l’attitude miséricordieuse envers les pécheurs, les liens étroits avec l’Église locale, le ministère de la mission comme expression communautaire et ecclésiale.

Les Constitutions et Règles de 1818 s’arrêtent longuement sur le rapport entre les Oblats et l’association des jeunes qu’ils suivaient: «La direction de la jeunesse sera regardée comme un devoir essentiel de notre Institut. Le supérieur général […] se fera rendre compte de l’état de la Congrégation de la jeunesse […] avec le même soin et dans le même détail que du noviciat même. Il se fera un devoir de connaître tous les congréganistes par leur nom. Il aura des rapports fréquents avec leur famille […]» [67].

La Règle de 1982 dira: «Certains laïcs se sentent appelés à prendre une part active à la mission, aux ministères et à la vie communautaire des Oblats. Chaque province, en accord avec l’Administration générale, pourra déterminer les normes de leur association à la Congrégation» [68].

«On mettra autant de soin, dans l’administration du sacrement de pénitence, à éviter un trop grand relâchement qu’une excessive rigueur […] les missionnaires accueillent toujours les pécheurs avec une charité inépuisable; qu’ils les encouragent par leurs manières aisées, en leur montrant un cœur compatissant […]» [69].

Les Oblats devront soumettre leur ministère des «missions» à l’Église locale représentée par les Évêques et les curés [70].

«Selon les directives de l’Église, un apostolat missionnaire efficace ne peut se réaliser aujourd’hui que dans les perspectives d’une pastorale d’ensemble. C’est pourquoi, dans toutes leurs œuvres, les Oblats coopéreront étroitement avec les organismes d’évangélisation et de pastorale, que ce soit à l’échelon diocésain, national ou international.

«Dans l’esprit des décrets du concile Vatican II, les Oblats chercheront aussi à favoriser une ambiance de charité et de dialogue avec les autres communautés chrétiennes en présence et avec les membres des religions non chrétiennes» [71].

Le ministère privilégié est naturellement celui qui est fait en communauté: «On n’ira jamais seul en mission; on sera au moins deux ensemble» [72].

Enfin, constructeurs de l’Église et de nouvelles réalités ecclésiales, les Oblats devront en être une authentique expression en étant les hommes des évêques et du Pape [73].

Le modèle d’Église à annoncer et à vivre est «la communauté des Apôtres» [74], cette Église primitive qui s’est lancée à la conquête du monde. «Nos communautés ont donc un caractère apostolique» [75].

LES CHAPITRES GÉNÉRAUX

Les Chapitres généraux reflètent la pensée du Fondateur et de la Règle ainsi que de l’Église dont la lumière permet au charisme de se renouveler; mais ils reflètent aussi l’expérience missionnaire des Oblats qui, par leur vie, continuent d’approfondir ce qu’est l’évangélisation des pauvres.

Eugène de Mazenod, dans une lettre circulaire sur les Règles, répète que la fin de la mission est de «concourir à l’agrandissement du royaume de Jésus Christ et sacrifier leur vie pour amener un grand nombre d’âmes dans le bercail du Père de famille» [76].

Ce thème central s’enrichit, dans les missions, d’aspects nouveaux comme les œuvres de promotion humaine que l’on commence à voir comme des facteurs essentiels de la croissance humaine et spirituelle.

La présence des missionnaires en région éloignée et difficilement accessible, de même que la diversité des cultures, force à modifier le modèle rigide d’Église, à apporter des changements et des adaptations à la vie religieuse et ecclésiale [77].

«Bien que les missions soient la fin première et principale, cependant l’apostolat près des ouvriers […] selon les principes de l’encyclique de Léon XIII, De conditione opificum […] est non seulement conforme à la fin de l’Institut, mais encore doit être vivement encouragé dans les temps actuels» [78].

Le Chapitre général de 1947 décida de la collaboration de la Congrégation à la formation des membres de l’Action catholique [79].

«Aucune province, même si elle n’envoie que rarement des missionnaires en missions, ne doit s’exempter de coopérer effectivement à l’apostolat auprès des non-catholiques et des autochtones» [80].

Dans les pays de missions, les nouveaux arrivants doivent apprendre la langue, se préparer aux tâches du ministère et prendre au besoin la citoyenneté du pays [81].

Le Chapitre de 1953, suivant l’expression «se renouveler ou mourir» que le secrétaire de la Congrégation des religieux, Mgr Larraona, avait utilisée lors de sa visite au Chapitre, parla de renouveau [82].

«L’amour de l’Église a dominé toutes nos discussions. Elle était au centre de toutes nos délibérations» [83].

Une expression nouvelle, démocratie, empruntée à l’Église à la suite de Maritain, fait son apparition au Chapitre: «Les conclusions de nos études et de nos discussions seront prises de la manière la plus démocratique possible: par le vote de la majorité. Pour nous tous sera ainsi indiquée la volonté de Dieu […]» [84].

Quant aux missions fondées depuis longtemps, le Supérieur général se demande s’il n’est pas mieux «de laisser savoir à l’Église que nous croyons le temps venu, l’œuvre assez mûre et la situation assez à point pour croire terminée notre besogne de missionnaires en charge exclusivement de ces territoires» [85].

VATICAN II, UN VIRAGE POUR LA CONGRÉGATION

Le Chapitre de 1966 a eu lieu tout de suite après le concile Vatican II. L’influence de celui-ci est tellement forte que la tradition oblate est presque emportée par la nouveauté.

Dès son discours d’ouverture, le père Deschâtelets reprend le thème central du concile: l’Église, peuple de Dieu [86].

Tout son discours est centré sur le renouveau de la Congrégation. Cinq des nombreuses images qu’il utilise se rapportent à l’Église Peuple de Dieu et quatre, à l’Église Corps du Christ.

On ne parle plus de faire des adeptes. «Les Oblats ont pour mission de venir en aide à l’Église et au monde» [87].

«Les Oblats doivent toujours accomplir une tâche missionnaire, annonçant le Christ, par le témoignage de leur vie et celui de la parole, afin d’éveiller ou de réveiller la foi et de fonder sur cette foi une Église vivante en tension vers le Royaume, dans une communauté de culte et de charité» [88].

«L’Oblat] doit soutenir les laïcs dans leur rôle propre de collaboration à la mission de l’Église» [89].

«Le Chapitre ne pouvait manquer d’être fortement marqué par la pensée conciliaire de l’Église évoluant dans le plan divin du salut et invitant ses fils à une approche pastorale de l’humanité contemporaine» [90].

L’influence de renouveau de l’Église suscité par Vatican II est encore plus évidente au Chapitre de 1972. On le remarque déjà dans le questionnaire de la Commission antépréparatoire: «Quelles ouvertures la Province a-t-elle présentement sur les grands problèmes mondiaux qui influent sur la vie des pauvres […]?» [91]. «Le besoin de nouveaux types de fonctions apostoliques […] provient-il des besoins de nouveaux types de présence apostolique au monde?» [92]. «Comment et dans quelle mesure les communautés de votre Province sont-elles ouvertes au monde?» [93].

Par contre, il y a moins d’optimisme qu’en 1966: «Au tableau de la fidélité au Fondateur et aux traditions de l’Institut viennent s’ajouter quelques ombres. D’aucuns, dans les perspectives des problèmes posés par l’ecclésiologie moderne, ont tendance à reléguer au second plan l’identité oblate ou l’idéal mazenodien» [94].

Apparaissent déjà, avec leur charge d’éléments conflictuels, les thèmes du rapport avec le monde et de celui avec les laïques, de la justice, de l’insertion dans le monde des pauvres [95]. Le document du Chapitre est rédigé selon la méthode du «voir-juger-agir». De la réalité de l’Amérique latine on dira ceci: «Nos frères Oblats se demandent comment ils peuvent mieux contribuer à une libération vraie et totale dans le Christ du continent sud-américain» [96].

La mission doit s’engager fortement dans le développement de l’Église locale.

«Ailleurs, la mission semble exiger une présence plus attentive aux injustices et aux aspirations économiques et sociales» [97]. On s’interroge sur la possibilité de nouvelles formes d’appartenance à la Congrégation [98].

«Nous nous engageons dans le mouvement vers une libération authentique, si caractéristique de notre temps» [99]. «Nous donnons notre entière approbation à ces Oblats que leur charisme personnel porte à s’identifier complètement aux pauvres, en assumant leurs conditions sociales, économiques et culturelles» [100]. «Nous nous rendons compte que nous ne sommes pas toujours en mesure de prêcher explicitement l’Évangile. Spécialement dans ces régions où les grandes religions non chrétiennes sont une vivante réalité, nous devons prendre conscience alors que notre travail d’évangélisation comporte aussi, comme partie intégrante, une recherche commune de la vérité» [101].

Le Chapitre encourage les nouvelles expériences de vie communautaire, de formation, de structures, de présence missionnaire dans le monde, entre autres, les petites communautés chrétiennes.

«À l’intérieur de ces communautés chrétiennes de base, images concrètes de l’Église universelle, nous voulons aider à former des leaders responsables laïcs, capables de servir leurs frères» [102].

Il présente aussi la possibilité pour les Oblats d’exercer une profession séculière et même de participer «aux luttes sociales et politiques qui conditionnent leur avenir, en particulier dans le monde ouvrier» [103].

Il exhorte enfin à soutenir et à ne pas étouffer les voix prophétiques. Cette façon de voir, claire, très belle mais discutée, a eu sur la Congrégation le même effet que le concile sur l’Église: faire la lumière sur les zones d’ombre. Cette visée est entre autres si générale et si vaste qu’elle risque de masquer les caractéristiques du charisme oblat et de susciter les interprétations et les applications les plus diverses.

Le Chapitre de 1974, convoqué en raison de la démission soudaine du Supérieur général, le père Richard Hanley, apporta quelques modifications à La visée missionnaire en corrigeant l’idée de libération et en réaffirmant certaines valeurs caractéristiques du charisme oblat.

Dans son rapport au Chapitre, le père Fernand Jetté a ces paroles: «La Congrégation doit être un ferment dans la vie de l’Église, pas une «cinquième colonne». Comme Oblats, nous ne sommes rien en dehors de l’Église et notre mission, ce sont les responsables de l’Église, le Pape et les évêques, qui nous la donnent» [104].

L’ecclésiologie du Chapitre de 1972 n’est pas désavouée, mais modifiée et incarnée dans la vie et la structure de l’Église et de la Congrégation. Le père Jetté reprend les points de La visée missionnaire et les applique sans polémique et avec beaucoup de sérénité.

Les Chapitres de 1980 et 1986 confirment la ligne choisie en 1974: insertion et renouveau de l’Église universelle et locale, et redécouverte des traits originaux du charisme oblat.

«Nous croyons au Dieu de l’Exode, le Dieu d’hier et d’aujourd’hui, le Seigneur libérateur de l’histoire, pleinement révélé en Jésus Christ. Dans l’Évangile, Jésus s’identifie aux affamés, aux malades, aux prisonniers. Il veut qu’on le découvre dans ceux qui souffrent, qui sont abandonnés ou persécutés pour la justice.

«Nous les Oblats, nous sommes envoyés évangéliser les pauvres et les plus abandonnés, c’est-à-dire: proclamer Jésus Christ et son Royaume (C 5), témoigner de la Bonne Nouvelle aux yeux du monde, susciter des actions capables de transformer les personnes et les sociétés, dénoncer tout ce qui fait obstacle à l’avènement du Royaume.

«Eugène de Mazenod nous a ouvert la voie en se vouant au service des pauvres et des groupes les plus abandonnés de Provence, pour leur annoncer l’Évangile» [105].

communauté, telle que notre vénéré Fondateur a voulu la constituer. Sans elle, la vie individuelle reprend toutes ses exigences et toutes ses préoccupations: on a l’apparence de vivre en communauté, mais il y a autant de manière de voir qu’il y a d’individus, les intérêts se séparent, s’entrechoquent et l’égoïsme s’établit à l’intérieur et à l’extérieur avec toutes ses effrayantes conséquences. Est-ce de la vie commune que nous vivons? Est-ce pour la communauté que nous travaillons? Avons-nous la vraie charité? Pour répondre à ces questions, examinons si nous prenons à tâche de régler nos pensées, nos paroles et nos actions sur cette maxime del’Imitation: Ama nesciri et pro nihilo reputari (Lib. I, cap. II, 3). Oui, la communauté, toujours la communauté, dès lors dévouement, abnégation, générosité; dès lors plus d’envie, plus de jalousie, plus de vie personnelle, la charité fraternelle dans sa perfection: Tanquam fratres habitantes in unum (Const. art. 1)» [106].

Cet élément caractéristique et traditionnel de la Congrégation constituait alors une nouveauté pour l’Église, qui s’attachait presque exclusivement à la dimension sacramentelle et sotériologique de la foi. C’est dans cette perspective qu’il faut situer le problème des indulgences que le Pape concédait dans des occasions précises. Parmi les bénéficiaires de ces indulgences, il y avait les missionnaires, s’ils se confessaient une fois par mois.

Or, parmi eux, il y avait ceux du Mackenzie qui ne pouvaient se confesser qu’une fois par année en raison des distances, de «l’absence totale de voies de communication dans un pays couvert de montagnes, de forêts, de fleuves et de lacs, où les meilleurs chemins sont ceux que la glace forme sur les fleuves durant l’hiver. Enfin, la vie errante des tribus sauvages qui n’ont de demeure fixe en aucun lieu et que les missionnaires ne peuvent voir qu’à de certaines époques de l’année et à de certains lieux déterminés […]» [107] L’indulgence fut quand même concédée, modifiant ainsi les normes de l’Église. Les cas semblables seront très nombreux. Pour des raisons de précarité de vie, on verra s’introduire des modifications concernant surtout la liturgie, la prière et la vie commune.

La mission même veut s’adapter aux conditions humaines et culturelles: «Pour les missions, le Chapitre général […] s’est demandé avec anxiété si ces œuvres se faisaient toujours comme elles se sont faites dès les commencements de notre Congrégation […] Il était évident que des changements devaient avoir lieu, nécessités par les mœurs diverses dans divers pays» [108]. La Congrégation demeure, cependant, une expression fidèle de l’Église: «Notre famille religieuse forme, dans le sein de l’Église catholique, comme une Église en petit, appelée à reproduire, d’une manière restreinte mais réelle, les droits et les devoirs de l’Épouse de Notre Seigneur Jésus Christ» [109].

Dans la spiritualité oblate, l’Église est comme une mère qui fait bonne garde de ses enfants, qui les fait grandir en «force, en sagesse et en grâce», mais qui sait apprendre d’eux les nouveautés de l’Esprit. Les Oblats se sentent fils de cette Mère, membre de ce Corps mystique du Christ: «Jésus Christ […] a sur cette terre un double corps: l’un réel au tabernacle, l’autre mystique dans l’Église.

«Vos estis corpus Christi [Vous êtes le corps du Christ], dit saint Paul aux Corinthiens (1 Co 12, 27) […] Jésus Christ et l’Église s’unissent en quelque sorte dans l’unité d’une seule personne, lui, la tête, elle, le corps […] Un seul homme dont le corps repose sur la terre, mais dont la tête se perd dans les hauteurs des cieux […] Un seul homme dont le corps est étendu sur toute la terre, où il parle le langage de toutes les nations […] Un seul homme dont le corps est comme étendu le long des siècles; qui va à travers les âges, s’incorporant des membres nouveaux et complétant en eux ce qui manque à sa passion» [110].

Ce sont donc les thèmes chers à Eugène de Mazenod que le père Louis Soullier a repris: l’Église Corps mystique du Christ et l’union du Christ et de l’Église.

1. SE RENOUVELER EN VUE DE L’AVENIR

Le père Léo Deschâtelets représente pour la Congrégation celui qui, en suivant les inspirations préconciliaires et conciliaires, a contribué d’une façon déterminante à la reformulation du charisme oblat en réponse à la problématique du monde moderne. Il s’agissait de resituer l’Institut dans le sein de l’Église avec une collaboration et un partage plus étroits, en acceptant les laïques dans un rapport d’égalité. Dans la citation qui suit, les expressions sont vieillies, mais c’est la substance qui compte.

«Nous voulons qu’une véritable armée de fidèles se groupe autour de nous, formant comme l’arrière-garde du gigantesque champ de bataille où nos vaillants missionnaires sont engagés dans les saints combats de la foi et de la charité. Ce seront des parents et des jeunes gens sincèrement chrétiens qui s’intéressent à nos junioristes, à nos novices, à nos scolastiques comme s’ils étaient leurs enfants et leurs frères. Et nous voudrions que la devise de cette grande armée de la charité soit le mot que lança à la chrétienté tout entière le grand Pape des missions: «Tous les fidèles pour tous les infidèles», auquel nous ajoutons le mot de nos saintes Règles: «Nihil linquendum inausum ut proferatur imperium Christi [On doit mettre tout en œuvre pour étendre l’empire du Christ (Préface)]» [111].

La participation des laïques à la mission est urgente; elle permettra à l’Église d’exprimer en plénitude sa mission universelle. Paul VI dira que «toute l’Église est missionnaire» et la Règle de 1982 affirmera à son tour que «toute la Congrégation est missionnaire».

Profondément marqué par le «printemps» du Concile, auquel il a été invité personnellement, le père Deschâtelets respire l’enthousiasme. Mais à cet enthousiasme, l’Esprit l’avait préparé: «Missionnaires des pauvres, pensons plus que jamais aux pauvres d’aujourd’hui, «præcipuam dent operam pauperibus evangelizandis» [ils s’appliquent principalement à l’évangélisation des pauvres] (C et R de 1928, art. 1). Plongeons-nous dans leur masse; devenons comme eux. Abattons ces barrières qui se sont élevées entre la classe ouvrière pauvre et l’Église. Ayons peur de nous embourgeoiser, alors que nous sommes faits pour les pauvres! N’ayons qu’un problème: son évangélisation! […] Que saint Joseph, le pauvre ouvrier, nous aide à servir Jésus comme lui, dans la personne du pauvre[112].

Cette attitude d’ouverture permettra à la Congrégation d’accéder rapidement au renouveau et de dominer les crises. À cette période, les Oblats ont partagé en tout point le mystère de l’Église fermement conduite par l’Esprit à son renouveau. La Congrégation, comme l’Église, a vu le Salut se reproposer en ces temps difficiles et de profonde transformation de l’humanité; elle a subi les doutes de la nouveauté et perdu tant de ses fils; comme elle, elle a douté de son existence future, elle a été blessée par les trahisons et a dû humblement recommencer.

Les Oblats sont des hommes qui prennent le parti de l’Église, non pas avec une attitude servile et ennuyeuse, mais comme des fils qui apportent à leur famille toute leur énergie, leur jeunesse et leur imagination. «Par un privilège que nous ne saurions trop estimer et par une grâce de notre vocation, en beaucoup d’endroits nous sommes même exclusivement le clergé de l’Église sous la juridiction des évêques missionnaires qui la représentent. Il n’y a pas de place chez nous pour une étroitesse d’esprit qui ferait de la Congrégation une entité placée à côté de l’Église, recroquevillée sur elle-même» [113].

Après le concile, la Congrégation subit l’humiliation d’une purification qui passe par la révision, la reconnaissance loyale des erreurs et la soumission à l’Église qui demande l’adhésion au «nouveau courant».

«Notre Congrégation formant une société particulière dans la grande assemblée du Peuple de Dieu, le Chapitre général devra aussi poursuivre sa tâche dans le climat de la plus entière soumission à notre Mère la Sainte Église qui nous a accueillis parmi ses enfants pour l’édification du corps du Christ […]» [114].

Pour le père Deschâtelets, le concile représente un changement au plan de la théologie et aussi du langage; des paroles et des expressions moins grandiloquentes expriment mieux les réalités conciliaires: Église Peuple de Dieu, «apostolat des laïcs […], vie œcuménique, apostolat auprès du tiers monde, présence de l’Église au monde, ouverture vers le monde qu’il faut aimer […] catéchèse […]»15 [115].

Le charisme acquiert d’autres nuances et les structures mêmes de la Congrégation changent profondément. «Si Jésus a bien voulu s’identifier aux pauvres (Mt 25, 40), alors notre fraternité dans le Christ ne peut que viser à partager cette mystérieuse identification. Missionnaires des pauvres, nous sommes d’abord au service de notre Mère, «l’Église des pauvres» [116]. «[…] nous entrevoyons, avec nos Pères Provinciaux et Vicaires, une collaboration toujours plus étroite dans le gouvernement de la Congrégation […]» [117].

2. UNE IDENTITE NOUVELLE

Ce que le Concile apportait de neuf marque encore plus fortement les lettres circulaires du père Richard Hanley. Il cite Abraham Lincoln, McLuhan, la comédie musicale Hair, Paulo Freire. Ses thèmes sont: le renouveau; l’inculturation; l’Église dans le monde, qui se présente dans une attitude d’humilité et demande pardon pour ses fautes du passé; le droit de vote des frères dans tout ce qui regarde la Congrégation; un nouveau système de valeurs; le service des «nouveaux pauvres»; la décentralisation; la «base»; le Règne de Dieu; les nouvelles structures; la communication, «nouveau nom du gouvernement»; la communauté comme «contact avec la vie» [118].

Dans une circulaire écrite à l’occasion de sa visite en Amérique latine, les thèmes abordés seront: le sous-développement; la libération; la pastorale sociale; la «conscientisation»; les communautés de base; la formation des «leaders»; la communauté locale; les laïques [119].

Après le bain d’enthousiasme conciliaire, on passera à la recherche de l’identité oblate: «Pourquoi être prêtre, religieux, Oblat? On oublie que nul plus que le Christ s’est approché des pauvres, des opprimés et des pécheurs, jusqu’à prendre sur lui-même leur misère, jusqu’à s’identifier avec eux. Et pourtant, c’est en vivant sa mission de «consacré», c’est en demeurant fidèle à son «identité» d’Envoyé du Père, qu’il a accompli son œuvre de salut pour la libération de ses frères […] C’est en retournant au Fondateur, à son esprit et à son idéal évangéliques qu’on retrouve les critères capables de maintenir dans toute sa vigueur la vie de chacun des membres de la Congrégation» [120].

«Notre Attachement aux évêques se lie à celui que nous professons envers le Souverain Pontife. Résumons la pensée du Fondateur: «Les Oblats sont les hommes du Pape et des évêques […]» [121].

«L’avenir missionnaire de l’Église est plus grand que jamais, et donc aussi le nôtre puisque l’Institut fait partie, à la manière de tous les autres, de l’institution ecclésiale. Nous avons fait nos preuves. Nous continuerons à évangéliser sous des formes nouvelles, selon les besoins mêmes du Peuple de Dieu. Alertés comme nous le sommes à ces exigences, nous sentons s’opérer chez nous en plusieurs endroits, une transformation radicale et bouleversante qui nous met en contact étroit et quotidien avec le pauvre, l’opprimé, qu’il faut libérer en lui présentant le message du Christ. Plus que jamais, scrutant nos méthodes et les pastorales anciennes et nouvelles, nous cherchons à définir ce qui crée dans l’Église notre physionomie propre, notre signification missionnaire. Rappelons-nous la parole du Christ: vous aurez toujours des pauvres. L’Église attend de nous ce service des pauvres; nous devons nous acharner à le leur assurer» [122].

Sur ce point, deux choses semblent claires. C’est d’abord que l’ouverture de la Congrégation sur l’Église n’est authentique que si elle incarne cet esprit ecclésial dans la vie et les activités des Oblats. Ensuite, la famille religieuse oblate ne constitue un véritable don de l’Esprit que si elle continue d’apporter à l’Église la force créatrice de son charisme.

3. L’INCARNATION DU CHARISME DANS LE MONDE MODERNE

Le père Fernand Jetté aborde le rapport entre l’Église et la Congrégation avec un sens profond du discernement. L’Esprit doit prendre corps dans les options, les structures, les choix, les discernements.

«Il y a quelques mois […] j’entendais cette réflexion d’un Père: « La vie religieuse… c’est tout simplement la vie humaine ordinaire, la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui mais vécue dans une perspective religieuse. Toute vie humaine est vie religieuse, si le sens religieux s’y trouve ». Penser ainsi c’est rejeter tout Institut religieux, toute vie religieuse comme corps organisé, et même tout élément ou valeurs spécifiques constituant cette vie, la consécration des vœux par exemple. Par ailleurs, d’autres Oblats ne peuvent reconnaître cette vie que dans des communautés de style religieux traditionnel, en sorte qu’ils ont le sentiment que la vie religieuse est pratiquement disparue de la Congrégation.

«Je serais porté à croire cependant que le très grand nombre des Oblats se situent entre ces deux extrêmes. Ils tiennent aux valeurs religieuses apostoliques et veulent une adaptation réelle de l’Institut» [123].

Dans son message de Noèl de 1975, il compare l’Incarnation du Christ à celle que l’Oblat est appelé à réaliser: «Nous faire pauvres avec les pauvres et aller vers eux et vivre avec eux pour leur révéler Jésus Christ […] Le Christ aurait pu également vivre sa vie d’homme à l’intérieur de l’état conjugal. Il ne l’a pas voulu. La transcendance de sa mission, semble-t-il, l’invitait à témoigner par le libre choix du célibat que son royaume n’est pas de ce monde» [124].

Les préoccupations du père Jetté sont la mission des Oblats vers les nouveaux pauvres, la vie communautaire qui devrait cheminer vers un projet commun, le rapport avec les laïques, l’engagement pour la justice, l’identité de l’Oblat et son appartenance à la Congrégation.

Autour de ces questions s’articule le rapport des Oblats avec l’Église. L’Oblat appuie le renouveau dans l’Église, répond à ses besoins pressants, demeure à l’avant-garde dans les options les plus radicales comme l’insertion parmi les pauvres et l’engagement pour la défense des droits de la personne. Il est facteur d’unité et de distinction par rapport au Peuple de Dieu tout entier, comme par rapport à l’Église locale.

La pensée du père Jetté sur l’Église est comme une grande symphonie avec des tempos bien déterminés, des variations et adaptations dues aux cultures, aux régions, aux divers champs d’action: la formation, la mission, la vie spirituelle. Les instruments utilisés pour exécuter cette symphonie sont la maturité personnelle et le rapport au Christ, la vie communautaire, la relation de respect et d’affection avec l’Église et avec Marie.

L’expérience missionnaire du père Marcello Zago et son engagement dans le dialogue avec les autres religions confirment la Congrégation dans sa conception vaste et renouvelée de la mission: «La mission ne se limite pas à l’annonce et à la constitution de communautés chrétiennes. Elle est aussi reconnaissance des autres et de leurs valeurs, elle est collaboration avec tous pour le bien de l’homme» [125].

Un autre aspect important est celui de l’œcuménisme. En ce qui concerne les laïques, il confirme l’orientation prise par la Congrégation: «C’est seulement «en mission avec les laïcs» que la foi peut s’approfondir, se répandre et imprégner tous les aspects de la vie personnelle et sociale» [126].

LA TRADITION OBLATE

La tradition oblate reflète ce rapport entre l’Église et la Congrégation que nous avons tenté de décrire. Il serait présomptueux de la résumer en quelques mots; aussi nous limiterons-nous à quelques expériences caractéristiques.

La mission, unité et continuité: «Une Église ne s’édifie pas en quelques années. C’est une œuvre qui demande au contraire du temps et, partant, de la persévérance. L’édifice spirituel sera d’autant plus solide et ses proportions plus harmonieuses que les constructeurs auront été guidés par le même esprit» [127].

L’évangélisation et la promotion: «Une mission, une Église sans rayonnement social demeure toujours incomplète et instable» [128].

L’insertion: «Avec les Indiens, il se fera comme l’un d’eux, se mêlera à eux comme le ferment s’unit à la pâte pour la soulever» [129].

Au contact des nouvelles cultures, les Oblats ont été contraints d’adapter l’annonce du Christ et d’inventer de nouvelles méthodes pour «fonder» l’Église.

C’est ainsi qu’on est passé d’une mentalité de conquête à une mentalité de dialogue, de l’affrontement avec le monde à l’acceptation et à l’échange, de la séparation à la collaboration avec les laïques.

Dans cette recherche de nouvelles voies pour la mission, les Oblats se sont habitués à vivre avec les pauvres, à unir Évangile et promotion, à favoriser les petits groupes, à défendre les autochtones jusqu’à prendre position pour la justice.

Le renouveau de la Congrégation à la lumière du concile n’est pas encore achevé, mais, après tant de labeurs, on peut encore affirmer que les Oblats sont les hommes des évêques, du Pape et de l’Église.

Giuseppe Mammana